eJournals

Oeuvres et Critiques
oec
0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
oec501/oec501.pdf0728
2025
501
Derniers fascicules parus XLVIII, 1 Plumes infatigables : les écrivains prolifiques du Grand Siècle Coordonnateur : Bernard Bourque XLVIII, 2 Poètes oubliés au début du XX e siècle Coordonnateurs : Odile Hamot, Philippe Richard XLIX, 1 Économies du vivant : le témoignage de la littérature Coordonnatrices : Hind Soudani, Samia Kassab-Charfi XLIX, 2 Baroque et poésie moderne Coordonnateur : Maxime Cartron Fascicule présent L, 1 Écrire l’empathie dans les littératures maghrébines contemporaines francophones Coordonnatrice : Afef Arous-Brahim Prochain fascicule L, 2 Théâtre et religion aux XVI e et XVII e siècles Coordonnateur : Charles Mazouer L, 1 L, 1 Écrire l’empathie dans les littératures maghrébines contemporaines francophones Revue internationale d’étude de la réception critique des œuvres littéraires de langue française ISBN 978-3-381-14011-4 Longtemps, j’ai cru qu’écrire c’était mourir, mourir lentement. Déplier à tâtons un linceul de sable ou de soie sur ce que l’on a connu piaffant, palpitant. L’éclat de rire - gelé. Le début de sanglot - pétrifié. Oui, longtemps, parce que, écrivant, je me remémorais, j’ai voulu m’appuyer contre la digue de la mémoire, ou contre son envers de pénombre, pénétrée peu à peu de son froid. Et la vie s’émiette ; et la trace vive se dilue. […] Oui, après l’ensevelissement de tout ce qui s’exhume profond en moi, ténèbre d’un tumulte englouti derrière la civilité, derrière l’activité quotidienne et les allées et venues de mon corps absent, après ces longs, ces lents treize mois ainsi traversés, après cela, une sieste, une seule sieste, un jour de novembre dans la maison familiale […]. Je me suis réveillé dans le silence étale de la demeure qui semble soudain désertée. Quelqu’un a dû jeter sur moi une couverture de laine rêche. Je me redresse sur mon séant, étonnée. Que se passe-t-il ? Une seconde d’incertitude ; la lumière qui traverse la fenêtre est différente : non pas affaiblie, autre. Je fais effort pour comprendre peu à peu, malaisément, puis avec certitude, que quelque chose de neuf et de vulnérable à la fois, un commencement de je ne sais quoi d’étrange - en couleur, en son, en parfum, comment isoler la sensation ? -, que „cela“ est en moi et cependant m’enveloppe. Je porte en moi un changement et j’en suis inondée. Tout, autour de moi, les meubles, la bibliothèque rustique, la chambre blanche, tout apparaît irisé d’un éclairage vierge. Justement parce que en cet instant, je me sens nouvelle. Je découvre en moi une surprenante, une brusque reviviscence. Assia Djebar, Vaste est la prison, Paris, Albin Michel, 1995, p. 11 et p. 19-21. Œuvres & Critiques Fondateur de la publication Wolfgang Leiner Directeur de la publication Rainer Zaiser Avec la collaboration de Volker Kapp · François Rigolot · Dorothea Scholl Comité d’honneur Pierre Brunel · Yves Chevrel · Béatrice Didier · Marcel Gutwirth · Cecilia Rizza Coordonnatrice du fascicule Afef Arous-Brahim Pour des informations sur les tarifs consultez https: / / www.meta.narr.de/ zeitschriften/ journals_preisliste.pdf Pour commandes et abonnements veuillez contacter abo@narr.de Correspondance et service de presse à adresser à Rainer Zaiser Directeur d’Œuvres et Critiques Romanisches Seminar der Universität Kiel Leibnizstr. 10 D-24098 Kiel Courriel: rzaiser@gmx.de L, 1 Écrire l’empathie dans les littératures maghrébines contemporaines francophones Bibliografische Information der Deutschen Nationalbibliothek Die Deutsche Nationalbibliothek verzeichnet diese Publikation in der Deutschen Nationalbibliografie; detaillierte bibliografische Daten sind im Internet über http: / / dnb.dnb.de abrufbar. © 2025 · Narr Francke Attempto Verlag GmbH + Co. KG Dischingerweg 5 · D-72070 Tübingen Das Werk einschließlich aller seiner Teile ist urheberrechtlich geschützt. Jede Verwertung außerhalb der engen Grenzen des Urheberrechtsgesetzes ist ohne Zustimmung des Verlages unzulässig und strafbar. Das gilt insbesondere für Vervielfältigungen, Übersetzungen, Mikroverfilmungen und die Einspeicherung und Verarbeitung in elektronischen Systemen. Alle Informationen in diesem Buch wurden mit großer Sorgfalt erstellt. Fehler können dennoch nicht völlig ausgeschlossen werden. Weder Verlag noch Autor: innen oder Herausgeber: innen übernehmen deshalb eine Gewährleistung für die Korrektheit des Inhaltes und haften nicht für fehlerhafte Angaben und deren Folgen. Diese Publikation enthält gegebenenfalls Links zu externen Inhalten Dritter, auf die weder Verlag noch Autor: innen oder Herausgeber: innen Einfluss haben. Für die Inhalte der verlinkten Seiten sind stets die jeweiligen Anbieter oder Betreibenden der Seiten verantwortlich. Internet: www.narr.de eMail: info@narr.de Druck: Elanders Waiblingen GmbH ISSN 0338-1900 ISBN 978-3-381-14011-4 (Print) ISBN 978-3-381-14012-1 (ePDF) Sommaire A fef A rous -B rAhim Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 f loriAn A lix « Sentiments queer » et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 A fef A rous -B rAhim Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste de Monia Ben Jémia . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 D oniA B ouBAker Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah . . . 43 C hristiAne C hAulet A Chour Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire : entre ressentiment et empathie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55 m ArC G ontArD Mohammed Khaïr-Eddine : l’empathie comme thérapie . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 s ABrine h erzi Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari : un engagement empathique. . . . . . . 79 h inD s ouDAni Empathie et écriture de l’intime : quelles manifestations dans la littérature tunisienne d’expression française ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89 n AhlA z iD La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107 1 James Marc Baldwin, Dictionary of philosophy and psychology, Duke University Libra‐ ries, 1918 [1902], p.-279. 2 Boris Cyrulnik, La Nuit, j’écrirai des soleils , Paris, Odile Jacob, 2019. Avant-propos Afef Arous-Brahim Issue de l’esthétique allemande du XIX e siècle, l’empathie est apparue d’abord comme synonyme du mot allemand Einfühlung , puis comme équivalente à la notion de « sympathie esthétique 1 -» visant à explorer notre manière de consi‐ dérer une œuvre d’art. L’empathie a connu, depuis, une évolution conceptuelle remarquable. Explorée à la fois par les chercheurs en médecine et en sciences humaines, elle est souvent rattachée à des domaines liés à l’affect humain telles que l’identification, la sympathie, la bienveillance, la compassion, les émotions, etc. Encore en gestation, la définition de l’empathie semble poser problème : alors que le dictionnaire de l’Académie française la définit comme la «-capacité de s’identifier à autrui, d’éprouver ce qu’il éprouve », le Larousse précise qu’elle est la « faculté de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent-». Cette notion s’avère donc multidimensionnelle et complexe, telle l’inextri‐ cabilité de la nature humaine. Néanmoins, si de nos jours elle est fortement interrogée par les chercheurs, c’est parce qu’elle s’est avérée indispensable dans l’exploration de nos rapports avec l’autre autant que ceux que l’on entretient avec soi. Par ailleurs, le contexte politico-social conflictuel dans lequel nous vivons aujourd’hui a contribué à la profusion d’écrits collapsologiques qui font de la crise un sujet d’envergure. Ces écrits placent l’être humain face à ses responsabilités envers les dangers qui menacent son existence. En littérature, une écriture qui revalorise la notion d’empathie se développe remarquablement comme une nouvelle perspective visant à réhabiliter le monde à travers une prise de conscience grandissante de tout ce qui est vulnérable. Cette littérature se préoccupe alors du Moi et de ses méandres, des faibles, des subalternes et de leurs souffrances. Or, si l’acte d’écrire reste un geste réparateur et résilient pour les écrivains qui ont survécu aux traumatismes 2 , il demeure aussi, et depuis Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 3 Fabienne Brugère, L’Éthique du «- care -» , Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p.-25-26. toujours, un art constructif et fondamental dans la figuration de l’humain et de ses innombrables facettes en révélant ses maux et en les partageant avec les lecteurs. Mais l’écriture explore aussi les rapports avec le non-humain, loin de tout anthropocentrisme réducteur. Les travaux sur l’écopoétique et la zoopoétique sont des exemples très révélateurs de cette manière de repenser et de réinventer le monde contemporain. Très peu étudiées dans cette optique, nous voudrions, par cet ouvrage, explorer les littératures maghrébines francophones contemporaines ainsi que leur manière d’écrire l’empathie et de révéler cette esthé/ étique du care . Il est, dans ce contexte, à rappeler que ces littératures, très diversifiées, sont prédisposées à cette notion d’empathie parce qu’elles ont souvent été reliées aux crises : colonialisme, postcolonialisme, condition féminine, etc. L’écriture de l’émigration, par exemple, a constitué un volet important de ces littératures maghrébines, surtout avec les écrivains de la première et la seconde génération. Ces écrivains qui, en dépit de la pluralité des sujets liés à la crise identitaire, ont prôné fortement une transculturalité, avec tout ce qu’elle implique du point de vue géopolitique et culturel. Néanmoins, cette crise migratoire revêt aujourd’hui une dimension tout autre. Les mutations politiques et sociales qu’ont connues certains pays en Afrique, et surtout en Tunisie avec la Révolution de 2011, ont libéré les esprits si bien qu’une nouvelle génération d’écrivains se propose de porter les afflictions de ces peuples qui ont soif de démocratie et de justice. Les dimensions politique et sociale de l’écriture du care sont donc indéniables parce que cette littérature cherche « à faire entendre toutes les voix, et particulièrement celles qui ne participent pas aux processus de décision, quels qu’ils soient 3 ». Ce sont donc ces sentiments d’injustice et de déception qui poussent des milliers de personnes à fuir vers un ailleurs qui n’est pas forcément accueillant. Plusieurs œuvres racontent aujourd’hui cet exode massif vers le Nord et transcrivent ces expériences humaines chargées d’émotions. Par ailleurs, les conflits politiques actuels remettent au jour l’éternelle concurrence mémorielle qui fait que l’on n’est jamais d’accord, ni sur l’identité de la victime, ni sur celle du bourreau. Y aurait-il une sorte de « concurrence empathique » qui fait que l’on soit sensible aux uns et insensible aux autres ? Qu’est-ce qui fait donc que certains soient si imperméables aux malheurs de l’autre, quel qu’il soit ? Berthoz propose une analyse neurophysiologique de l’absence d’empathie par l’aptitude du sujet à « s’enferme[r] dans un système de référence égocentré […] détruisant ainsi la faculté d’empathie et de sympathie, destruction source de 6 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 Œuvres & Critiques, L, 1 4 Alain Berthoz, Gérard Jorland (dir.), L’Empathie , Paris, Odile Jacob, 2004, p.-15. haine 4 ». Cette opération pourrait également expliquer le caractère insensible des fanatiques et des personnes enclines à l’endoctrinement. Toutefois, comment la littérature rend-elle compte de cette défaillance-émotionnelle ? Cet ouvrage se propose ainsi d’engager une réflexion sur la manière dont les littératures maghrébines contemporaines d’expression française racontent le monde d’aujourd’hui. Quel rôle, ces textes contemporains, jouent-ils dans l’écriture de l’affect et des émotions ? Comment les écrivains maghrébins con‐ temporains racontent-ils les rapports humain/ humain et humain/ non-humain à travers cet angle de vue qui privilégie une certaine sensibilité affective ? Quels types de vulnérabilité met-on en scène ? Et quel modèle d’empathie nous propose-t-on ? Peut-on, enfin, imaginer une écriture non empathique, une écriture de la rupture avec l’affect ? Les articles que nous proposons dans cet ouvrage, figurant par ordre alphabé‐ tique de nom d’auteur, s’interrogeront sur le rapport qu’entretient la littérature avec l’empathie et répondront à certaines problématiques liées à cette notion et à son rôle dans l’appréhension des littératures maghrébines contemporaines et de leurs préoccupations les plus urgentes. L’article proposé par Florian Alix, intitulé « “Sentiments queer” et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa », se propose de mettre en évidence l’inconfort et la désorientation qui sont provoqués par l’écriture du sentiment queer, dans les romans des écrivains cités, ainsi que le rôle déterminant du lecteur dans la circulation des affects. Cette étude permet de constater que «-le récit devient laboratoire qui pousse à bout les possibilités de cette empathie, au point d’aller jusqu’à inverser la direction et l’intensité, d’en faire une force d’isolement ou de destruction ». Dans « Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste de Monia Ben Jémia », Afef Arous-Brahim révèle le rôle de la littérature dans l’écriture d’un tel trauma privé. La contributrice suit l’écrivaine dans sa logique de construction du récit d’inceste et déduit que, pour écrire son roman, l’auteure s’est appuyée sur les recherches scientifiques portant sur les mécanismes de la mémoire traumatique pour reconstituer les souvenirs de son personnage et recoller les morceaux disparates de sa mémoire traumatisée. Cette étude montre également le rôle de l’écriture de l’empathie dans la figuration des personnages de l’incesté et de l’incesteur, ainsi que celle du lecteur comme un vrai partenaire dans la création. Donia Boubaker interroge, quant à elle, une autre dimension de ces littératures maghrébines à savoir la crise migratoire à travers son article « Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah ». Par Avant-propos 7 DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 Œuvres & Critiques, L, 1 ce choix, elle nous plonge dans la littérature de terrain où l’écrivain « emprunte la voix de la clandestinité » pour immerger le lecteur dans le monde de l’immigré et raconter minutieusement son périlleux voyage. Cette enquête, qui se mue en opération d’introspection, « démontre le rôle crucial des processus empathiques dans la réussite de l’investigation, car ils déterminent sa compréhension de l’objet de l’enquête ». Suivra une étude de Christiane Chaulet Achour, intitulée « Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire : entre ressentiment et empathie ». Grâce à une étude approfondie de quatre romans algériens appartenant à des périodes différentes, la contributrice rend compte des « échos nombreux et contradictoires dans la production romanesque » de cette période charnière dans l’histoire de l’Algérie. Elle insiste particulièrement sur le rôle de la fiction dans la réparation du traumatisme collectif qui a suivi cette décennie noire. Par son article « Khaïr-Eddine : l’empathie comme thérapie », Marc Gontard, quant à lui, explore le roman Il était une fois un vieux couple heureux où l’écrivain marocain révèle la magie de l’empathie « comme tentative de thérapie par l’imaginaire ». Dans « Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari : un engagement empathique », Sabrine Herzi, de son côté, montre comment l’écriture de l’empathie pourrait plaider en faveur des femmes. C’est grâce à un processus d’identification dans la relation filiale entre l’écrivaine et sa mère que transparaît, selon la chercheuse, un remarquable processus empathique qui touche le lecteur et l’implique dans ce récit chargé d’émotions. Dans l’article « Empathie et écriture de l’intime : quelles manifestations dans la littérature tunisienne d’expression française ? », il est question des différents thèmes abordés dans cette littérature qui suscite l’empathie du lecteur par l’expressivité et l’authenticité qu’elle parvient à dégager. Par ailleurs, Hind Soudani accorde une attention particulière aux écrits des diasporas et genrés. Une comparaison très révélatrice des textes des femmes à ceux des hommes permet de mettre en avant les similitudes et les divergences les caractérisant, et expliquent le choix des sujets traités et la nature de l’expressivité qui en émane. Finalement, ce volume se clôt par un article de Nahla Zid intitulé, « La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi ». Il s’agit d’une étude qui explique la manière dont le concept de postmémoire opère une rencontre empathique entre l’auteure, ses personnages et le lecteur. L’analyse de ce roman autobiographique permet de rendre compte du rôle de la mémoire indirecte dans la construction de ce récit rétrospectif à travers un processus de transmission transgénérationnelle. Portant sur des corpus variés et sur des thématiques intéressantes, ces textes inédits contribuent à leur tour à la réflexion universelle sur l’empathie. Les différentes études que nous proposons rendent comptent du rôle crucial de 8 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 Œuvres & Critiques, L, 1 la littérature dans la compréhension du monde et des lois qui le régissent. Par conséquent, elles invitent à accorder plus d’importance aux littératures maghrébines francophones car, même si elles révèlent les mêmes préoccupations des hommes sur cette terre, elles demeurent singulières et porteuses de sens car ces littératures ont encore beaucoup de choses à dire. Avant-propos 9 DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 Œuvres & Critiques, L, 1 1 «- In other words, emotions are not ‘in’ either the individual or the social, but produce the very surfaces and boundaries that allow the individual and the social to be delineated as if they are objects. » - Sara Ahmed, The Cultural Politics of Emotion , Edinburgh, Edinburgh University Press, 2014 [2004], p. 10. Sauf indication contraire, les traductions sont de notre fait. « Sentiments queer » et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa Florian Alix Sorbonne Université - CELLF/ CIEF Dans The Cultural Politics of emotion , Sara Ahmed commence par aller à rebours d’une idée reçue, qui voudrait que les émotions soient d’abord du domaine d’intériorités subjectives. Plutôt que de faire valoir, à l’inverse, des émotions comme des réalités collectives, elle les considère comme des dynamiques, qui mettent en relation et informent les deux pôles, singulier et pluriel : « En d’autres termes, les émotions ne sont pas “dans” l’individu ou “dans” le social, mais elles produisent les surfaces et les limites mêmes qui permettent de délimiter l’individu et le social comme s’ils étaient des objets 1 ». C’est pourquoi il existe une dimension politique de l’émotion : elle organise l’espace social, en constituant des normes. Les émotions affectent les corps et elles régissent une certaine manière de les mettre en rapport les uns avec les autres. Elles constituent la surface des corps, désignant ce qui doit être rejeté et ce vers quoi on peut - voire on doit - se tourner. Elles gouvernent les mouvements d’attraction et de répulsion entre les corps, entre les individus, en fonction des normes sociales qui existent à travers elles. Alex Houen et Bede Scott reconnaissent eux aussi cette interaction entre l’individuel et le social dans les émotions. À partir de là, selon eux, il est possible de comprendre le travail de l’émotion en littérature. Bede Scott explique ainsi-: Comme nous l’avons suggéré précédemment, le fait que l’émotion se détache de la conscience individuelle et prenne la qualité d’une « atmosphère » objective, circulant Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 2 « As suggested earlier, the fact that emotion becomes detached from the individual consciousness and assumes the quality of an objective ‘atmosphere’, circulating freely throughout the public and private spheres, makes it possible for such structures of feeling to find their way into literary narratives. -» - Bede Scott, Affective Disorder. Emotion in colonial and postcolonial literature , Liverpool, Liverpool University Press, 2019, p.-10. 3 «-Introduction-», dans Alex Houen (dir.), Affect and Literature , Cambridge, Cambridge University Press, 2020, p.-19. 4 Suzanne Keen, Empathy and the Novel , New York, Oxford University Press, 2007, p. xii ; Françoise Lavocat, « Identification et empathie : le personnage entre fait et fiction », dans Empathie et esthétique , dirigé par Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux, Paris, Hermann, 2013, p.-164. 5 Ahmed, The Cultural Politics of emotion , p.-151. 6 Ibid. , p.-155. librement dans les sphères publiques et privées, permet à de telles structures de sentiments de trouver leur place dans les récits littéraires 2 . Le texte littéraire permet de matérialiser les énergies affectives en circulation en fondant sur elles la forme qu’il prend. C’est pourquoi Alex Houen parle d’un « état suspendu et par conséquent transformé 3 -» des émotions : l’écriture littéraire les refigure en introduisant une distance esthétique entre, d’une part, les situations et les personnages et d’autre part les lecteur·ices. On pourrait comprendre à partir de cette conception la distinction qu’opèrent Suzanne Keen et Françoise Lavocat entre identification et empathie 4 . L’empathie résulterait de cette distance introduite par le travail littéraire, qui conduit les lecteur·ices à ressentir les émotions scénographiées par le texte, à travers ses personnages et son atmosphère, même si leurs expériences propres sont tout à fait différentes de celles qu’ils et elles lisent. En ceci, le texte littéraire aurait une capacité particulière à faire circuler les émotions, en y faisant participer des sujets dont les corps ne sont pas directement affectés, du fait de la distance esthétique. Qu’en serait-il alors du « sentiment queer » ? En effet, Sara Ahmed voit dans le queer un sentiment, dérivant d’une émotion particulière. Vivre « une vie queer 5 », de ce point de vue, consiste à s’éloigner de la reproductivité de l’hétéronorme : au-delà de l’attraction sexuelle, des pans entiers de la vie quotidienne se voient affectés, et notamment la manière pour les sujets d’éprouver leur rapport au monde, leur place en son sein. Ils habitent les normes différemment, ce qui se traduit par une forme d’inconfort, caractéristique de ce «-sentiment queer 6 -». Le texte littéraire permettrait alors, du fait de la distance esthétique dont parle Alex Houen, une perspective analytique sur cet inconfort. Il rend visible la différence d’habitation des normes, en montrant comment se superpose de manière conflictuelle l’émotion intersubjective et les règles du groupe. L’analyse 12 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 7 « In the process, both Baldwin and Highsmith prompt us to rethink the relationship between empathy and conformity, suggesting that while empathy allows one mind or heart to another one, the social demand for behavioral conformity can actually forestall this more private form of intellectual or emotional congruence. -» - Suzanne Roszak, «-Conformist culture and the failures of empathy. Reading James Baldwin and Patricia Highsmith », dans Rethinking Empathy through Literature , dirigé par Meghan Marie Hammond et Sue-J. Kim, New York / Londres, Routledge, 2014, p.-151. 8 Patrick Colm Hogan, Affective Narratology. The Emotional Structure of Stories , Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2011, p.-29. 9 « In other words, then, neither the performance of the narrative of the nation nor the performance of gender repeats what is assumed to be originary and normative, but both are marked by a (queer) gap of difference through the movement and slippages of signifying structures. » - William J. Spurlin, Contested Borders. Queer politics and cultural translation in contemporary Francophone writing from the Maghreb , Lanham, Rowman & Littlefield, 2022, p.-91. que fait Suzanne Roszak des œuvres de James Baldwin et Patricia Highsmith l’illustre-: Ce faisant, Baldwin et Highsmith nous incitent à repenser la relation entre l’empathie et la conformité, en suggérant que si l’empathie permet à un esprit ou à un cœur d’en rencontrer un autre, la demande sociale de conformité comportementale peut en fait empêcher cette forme plus privée de congruence intellectuelle ou émotionnelle 7 . Les lecteur·ices font face à l’inconfort : leur apparaît tout à la fois la norme et la manière queer, en tension, dont des sujets individuels viennent l’habiter. Cet inconfort ne devient pas nôtre à la lecture, on ne s’y identifie pas, mais on en partage l’expérience à distance, à travers le prisme des mots qui en rendent compte. En considérant le sentiment queer comme une manière inconfortable d’ha‐ biter les normes, Sara Ahmed fait émerger un paradigme spatial. L’expérience de la localisation est centrale dans la réflexion sur la mise en récit à partir d’une perspective émotionnelle 8 . Dans le cas de sentiments queer, cette localisation est cependant problématique. En mettant en question l’hétéronormativité, ces émotions perturbent tout un rapport à l’organisation politique de l’espace où les sujets sont - inconfortablement - situés. William J. Spurlin pense les effets de cette perturbation, dans la réception des textes littéraires maghrébins que l’on peut lire au prisme du queer : « En d’autres termes, ni la représentation du récit de la nation ni la performance de genre ne répètent ce qui est supposé être originel et normatif, mais toutes deux sont marquées par l’écart (queer) de la dif‐ férence à travers le mouvement et les glissements des structures signifiantes 9 . » La distance creusée par l’écriture littéraire interroge le présupposé d’originarité sous-jacent au récit national hétéronormé. La norme apparaît comme telle, «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 13 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 10 Denis M. Provencher, Queer Maghrebi French. Language, temporalities, transfiliations , Liverpool, Liverpool University Press, 2017, p.-40-41. 11 « The sense of fracture and self-estrangement inherent in autofiction surfaces in specific ways in women’s articulations of culturally hybrid identities. -» - Shirley Jordan, «-État present-: Autofiction in the feminine-», French Studies , vol.-67, n°-1, 2013, p.-81. 12 Spurlin, Contested Borders , p.-6. lorsque l’on se frotte à l’inconfort du sentiment queer, c’est-à-dire qu’elle se révèle dans son caractère construit, et non plus comme relevant d’une nature. Elle est donc déplacée. Le sentiment queer implique un décalage et, dans la refiguration opérée par le travail littéraire, il redessine différemment à la fois la structure hétéronormative des relations humaines - familiales en premier lieu - et l’imaginaire national dont elle est le soubassement 10 . Plusieurs écrivain·es maghrébin·es mettent en scène dans leurs récits un sentiment queer. On comprend cette expression comme un inconfort dans la manière d’habiter sa subjectivité, dans les relations qui se tissent avec d’autres individus mais également dans son inscription dans un certain contexte sociopolitique. Dans cette dynamique le rapport des sujets à l’espace - et notamment à l’espace national - est transformé. Certes ces phénomènes sont lisibles dans des textes qui relèvent de l’autofic‐ tion et où l’identité de l’auteur·ice a donc à voir avec une orientation queer. Comme le sentiment queer prend forme en une expérience, tout porte à croire qu’il est lisible de manière particulièrement nette dans ce genre de textes. À pro‐ pos des autofictions écrites par des femmes, Shirley Jordan rappelle leur horizon éthique et souligne la capacité du genre littéraire à rendre compte d’identités complexes et dynamiques : « Le sentiment de fracture et d’éloignement de soi inhérent à l’autofiction apparaît de manière spécifique dans les articulations que font les femmes d’identités culturellement hybrides 11 .-» Aux yeux de William J. Spurlin, l’autofiction, parce qu’elle est « située dans un espace interstitiel entre l’autobiographie et la fiction 12 -», est toute désignée pour exprimer le sentiment queer, qui repose sur l’estompement des frontières entre les pôles du genre, des sphères publique et privée, des deux rives de la Méditerranée. Dans Garçon manqué de Nina Bouraoui (2000) et Une mélancolie arabe d’Abdellah Taïa (2008), le sentiment queer est celui de sujets qui ne parviennent pas à s’inscrire dans l’espace, ce qui correspond à une fragmentation subjective. Dans les deux ouvrages, la mélancolie n’est cependant pas synonyme d’un ralentissement de la circulation des affects, mais au contraire d’une multiplication des liens intersubjectifs, à travers laquelle se redessine un être-au-monde. L’écriture de soi n’est cependant pas la seule voie pour exprimer ce sentiment queer. Dans son étude des romans et nouvelles d’Assia Djebar, William J. Spurlin 14 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 13 Ibid. , p.-106-107. 14 Scott, Affective Disorder , p.-43. 15 Anne-Marie Gans-Guinoune, « Autobiographie et francophonie : cache-cache entre “nous” et “je”-», RELIEF , vol. 3, n° 1, 2009, p. 64-66, URL : https: / / revue-relief.org/ articl e/ view/ URN%3ANBN%3ANL%3AUI%3A10-1-100185/ 9541, consulté le 14 février 2025. 16 Arnaud Genon, « L’autofiction comme en(je)u politique dans l’œuvre d’Abdellah Taïa », dans Lisères de l’autofiction , dirigé par Arnaud Genon et Isabelle Grell, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2016, p.-237. 17 Provencher, Queer Maghrebi French , p.-15. insiste également sur le rôle que peut jouer la polyphonie dans sa scénographie littéraire 13 . Dans la lecture que Bede Scott fait des romans de Naguib Mahfouz, le travail sur la focalisation peut jouer un rôle similaire 14 . Il y a donc des textes plus résolument fictionnels qui peuvent jouer de la fragmentation des voix ou des points de vue pour accélérer la circulation des affects en perturbant le récit national hétéronormé. Chez Abdellah Taïa, des textes plus romanesques, comme Un pays pour mourir (2015), orchestrent une diversité de positionnements par rapport au genre et aux lieux. Le sentiment queer installe alors l’empathie dans une forme de précarité. 1 «-Sentiment queer-» entre écriture et perte de soi La tradition littéraire de l’écriture de soi dans les littératures francophones africaines, y compris au Maghreb, s’est construite sur une logique d’exemplarité : celui ou celle qui fait le récit de sa vie trace à travers son parcours les contours d’une réalité collective où tous les membres d’un groupe peuvent se reconnaître 15 . Il s’agit le plus souvent d’opposer la voix des colonisé·es contre le récit du colonisateur. Un récit de soi queer n’est pas évident, compte tenu de cet héritage. Il implique une montée en singularité, visant à « proposer de nouvelles fictions, des fictions intimes, du moi, du je assumé et dévoilé, qui auraient pour but de déstabiliser celles construites de toutes pièces par la famille, la religion, les traditions, les ordres moraux conservateurs 16 ». Cette politique de la transgression est rendue d’autant plus complexe qu’elle entre également dans un horizon de réception occidental : un récit queer de soi, de ce point de vue, appelle d’autant plus à affirmer et assumer une singularité, ne pas entrer dans un autre réseau de normes, en se distanciant d’un « statut de victime 17 » qui pourrait être attaché à des stéréotypes occidentaux sur les lieux d’origine de celles et ceux qui écrivent. Dans Une mélancolie arabe , la tentative de viol dont est victime le tout jeune adolescent Abdellah le conduit à modifier son comportement, pour ne plus être identifié par les autres comme « efféminé ». Plutôt que de vivre cela comme une «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 15 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 18 Thomas Muzart, « Abdellah Taïa’s melancholic migration. Oscillation between solitude and multitude », dans Abdellah Taïa’s queer migrations. Non-places, affect, and tempo‐ ralities , dirigé par Denis-M. Provencher et Siham Bouamer, Lanham, Lexington Books, 2021, p.-177-178. 19 Abdellah Taïa, Une mélancolie arabe , Paris, Points, 2010 [2008], p.-31. 20 Jean Zaganiaris, « Ambivalence de la figure maternelle chez Abdellah Taïa et inversion des rapports de domination », dans Autour d’Abdellah Taïa. Poétique et politique du désir engagé , dirigé par Ralph Heyndels et Amine Zidouh, Caen, Passage(s), 2020, p.-315. 21 Taïa, Une mélancolie arabe , p.-35. 22 Ibid. , p.-46. 23 Ahmed, The Cultural Politics of Emotion , p.-156. manière d’entrer dans le rang et de se conformer à une identité collective, le narrateur voit plutôt son geste comme un isolement du groupe 18 : « Mon histoire, désormais, j’allais l’écrire seul, en silence, loin du groupe, loin du mauvais œil. Protégé par mon père tendre et ma mère un peu sorcière. J’étais dans autre chose. Je devenais de plus en plus spécial. Bizarre même 19 . » Le terme « bizarre », isolé en une phrase nominale, caractérise bien l’attitude du jeune garçon comme queer - l’adjectif est l’un des équivalents français de ce terme. Cette singularité est associée au geste de l’écriture. Pour autant, le sentiment queer ne correspond pas à un arrêt de la circulation des affects. Le narrateur maintient son lien avec un père, caractérisé par une « tendresse » que l’on verrait plutôt parmi les stéréotypes de la maternité, et une mère qui apparaît bien ici sous le jour de ce que Jean Zaganiaris nomme à la suite de Foucault la « contre-conduite 20 ». Le schéma familial en est redessiné et reconfiguré à l’aune du sentiment queer. Si Abdellah décide par la suite de venir à Paris, il ne s’agit pas d’une fuite, qui lui permettrait de s’inscrire dans un tissu social plus accueillant. L’image d’un « Paris sans soleil, sans “Bonjour”, vide malgré ses millions d’habitants 21 » est assez explicite sur la difficulté du sujet à habiter ce lieu. Pourtant, ici encore, la solitude du sujet n’équivaut pas au gel de la circulation des affects. Alors qu’il est en proie au chagrin dû à l’indifférence amoureuse de Javier, le narrateur relate sa marche dans la ville : « Les quartiers de Paris par lesquels je suis passé cette nuit de froid et de pluie, heureusement, ne m’ont pas laissé tomber. Ils m’ont écouté 22 . » L’empathie surgit lorsque le sujet est en proie à la perte. Or, tout comme le traumatisme d’enfance où le désir de l’enfant s’était heurté à la violence, la relation avec Javier procède d’une inadéquation entre l’amour du narrateur et l’indifférence de son amant. Le sentiment queer ne s’établit pas sur la fixité de la relation hétéronormative, qui conduit idéalement vers le « toujours » du mariage. De là, la difficulté évoquée par Sara Ahmed à reconnaître la perte, dans le sentiment queer, qui « ne compte peut-être pas parce qu’elle précède une relation d’avoir 23 -». Dans le récit d’Abdellah Taïa, la 16 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 24 Nina Bouraoui, Garçon manqué , Paris, L.G.F., «-Le Livre de Poche-», 2002 [2000], p.-19. 25 Rabiaa Marhouch, Nina Bouraoui. La tentation de l’universel , Rennes, Presses Universi‐ taires de Rennes, «-Interférences-», 2023, p.-152-153. 26 Bouraoui, Garçon manqué , p.-20. 27 Sara Ahmed, Queer Phenomenology. Orientations, objets et autres , trad. Laurence Brottier, Paris, Le Manuscrit, «-Genre(s) et création-», 2022 [2006], p.-45. ville européenne, dans sa froideur, répond à la douleur éprouvée et remplit une fonction empathique, construite par l’image littéraire de la personnification. Elle entre en dialogue avec le sujet en proie au sentiment queer, non pas lorsqu’il s’agit des «-Bonjour-», mais des adieux. De manière similaire, Garçon manqué repose sur la confrontation entre deux espaces : l’Algérie des premières années de l’enfance est au cœur de la première partie du livre, la France, à travers la Bretagne des grands-parents maternels, est le cadre de la deuxième. Le sentiment queer s’exprime dans l’incapacité de la narratrice à habiter confortablement l’un ou l’autre de ces espaces : « Les Algériens ne me voient pas. Les Français ne me comprennent pas. Je construis un mur contre les autres. Les autres. Leurs lèvres. Leurs yeux qui cherchent sur mon corps une trace de ma mère, un signe de mon père 24 . » Le sentiment queer est lié à une double négation, qui sonne comme un refus de reconnaissance, à la fois sensible et cognitif, de la part des deux communautés à laquelle le sujet pourrait être rattaché. Cependant on assiste ici aussi à la reconfiguration queer du schéma familial, qui maintient la circulation des affects. Dans le cas de Nina Bouraoui, cette reconfiguration est liée à son statut d’enfant métisse, surdéterminé du fait de la situation postcoloniale, comme le montre Rabiaa Marhouch 25 : sa mère a transgressé la ligne de séparation coloniale en épousant un Algérien. Prise dans les rets des discours qu’elle voit sur les « lèvres » de celles et ceux des deux rives qu’elle croise, la narratrice s’en remet au travail littéraire pour se définir : «-Seule l’écriture protégera du monde 26 .-» Comme Abdellah Taïa entre Salé et Paris, Nina Bouraoui est désorientée entre Alger et Rennes. Il faut ici penser la désorientation à travers les termes de Sara Ahmed-: Se réorienter, ce qui implique d’être désorienté par une rencontre différente avec le monde, m’a amenée à réfléchir à propos de l’orientation et à combien se « sentir chez soi-», ou savoir à quel côté nous faisons face, se rapporte à bâtir des mondes 27 . Le sentiment queer prend la forme d’une perte de repères, et même d’une perte des lieux. Au début de la deuxième partie, consacrée au départ de l’Algérie pour aller dans un premier temps à Rennes, la ville de naissance de la narratrice, elle déclare : « C’est immense de quitter Alger. Mon départ semble impossible. «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 17 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 28 Bouraoui, Garçon manqué , p.-91. 29 Ibid. , p.-68. 30 Ann-Sophie Persson, « Performative bodies in Nina Bouraoui’s Garçon manqué », dans The Body in francophone literature. Historical, thematic and aesthetic perspectives , dirigé par El Hadji Malick Ndiaye et Moussa Sow, Jefferson, McFarland & Company, 2016, p.-89-91. 31 Bouraoui, Garçon manqué , p.-7. 32 Taïa, Une mélancolie arabe , p.-23. 33 Ibid. , p.-114. Ou définitif 28 . » La perte de la ville de l’enfance est à la fois radicale et irréelle : la désorientation se loge dans cette contradiction, qui apparaît sans doute parce que le sujet n’a jamais possédé ce par rapport à quoi elle se situe. L’écriture permet une reconfiguration de l’espace, qui n’est pas de l’ordre d’une appropriation mais bien de la création. Le terme « homosexualité » apparaît une fois dans Garçon manqué . La narratrice raconte comment, enfant, elle a emprunté sans lui rendre un pantalon qui appartenait à son ami Amine. Elle s’interroge alors : « N’est-ce pas à cet instant, par ce geste, par ce vol, que prend l’homosexualité 29 ? » La formule interrogative laisse planer un doute sur la pertinence même du terme, tandis que l’emploi du verbe « prendre » implique une dynamique qui contrevient à l’idée d’une nature fixe, préexistante. La scène semble plutôt renvoyer à l’idée d’une performance de genre : comme l’étudie Ann-Sophie Persson, Nina performe la masculinité par le vêtement et le comportement en partie pour se rapprocher d’Amine 30 . Elle tâche ainsi de renforcer la relation gémellaire qui s’établit entre les deux personnages. C’est pourquoi le récit prend si souvent la forme d’une adresse à son ami. Il devient son semblable, son double, lui aussi métisse, incarnant également l’inconfort à habiter les lieux : « Je tombe avec Amine. Je tiens sa main. Nous sommes seuls et étrangers 31 . » L’isolement se redessine : il est partagé avec d’autres sujets queer avec qui l’écriture littéraire cherche à établir un dialogue. Cette recherche se lit également dans Une mélancolie arabe . Il ne cesse d’être question dans le récit de l’amour qu’éprouve le narrateur pour d’autres person‐ nages masculins. Au début du récit, il accepte de suivre ceux qui chercheront à le violer, poussé par un désir confus ; c’est aussi ce qui motive sa mélancolie devant l’indifférence de Javier ; c’est enfin ce qui se lit dans la dernière partie du texte, qui raconte l’amour douloureux pour Slimane. Dans la première scène, les agresseurs d’Abdellah le féminisent en l’appelant Leïla, identité où il ne se reconnaît pas 32 . En écho, le narrateur raconte comment les rôles dans la relation avec Slimane étaient codifiés par mimétisme avec l’hétéro-patriarcat ; en s’adressant à lui, il déclare : « Tu étais l’homme, le roi 33 . » Le récit s’écrit alors 18 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 34 Ibid. , p.-75. 35 Ibid. , p.-97. en partie pour rééquilibrer ou réorienter ces relations vers le queer. Comme chez Nina Bouraoui, cela passe par le passage à la deuxième personne. Le jeune garçon interpelle ceux qui menacent de le violer en le féminisant en rappelant son véritable nom ; des chapitres centraux sont écrits à la deuxième personne, s’adressant à Javier ; l’avant-dernier prend la forme d’une lettre adressée à Slimane. Le texte littéraire tente de défaire la binarité de genre à travers la création d’un dialogue entre égaux. Par ailleurs, le narrateur crée également des moments de communication paradoxale et étrange avec des autres. Il raconte son voyage en avion vers Le Caire en imaginant qu’il parle à sa voisine. Dans la capitale égyptienne, il rencontre Karabiino, jeune homme venu du Darfour : « J’avais envie de le toucher. Pas pour faire l’amour. Toucher quelqu’un qui était moi et tellement différent de moi. Toucher Karabiino comme un frère 34 . » Tout se passe comme si, au-delà de l’érotisme, la différence, genrée et politique, était également le gage de la ressemblance et d’une possible communication. Ce jeu de miroir queer s’exprime de manière encore plus spectaculaire lors de la rencontre avec Sara, qui lui révèle en arabe qu’elle est juive, une inconnue croisée dans la rue qui aura des gestes d’empathie pour le narrateur perdu dans sa mélancolie : « Tout ce qu’on m’avait dit, inculqué malgré moi, s’est tout d’un coup évaporé. Il ne restait que l’homme. Une femme. Comme moi. Pas de différence 35 . » Loin des stéréotypes transmis par des discours sociaux, la nudité de l’humain se révèle, postulant par le jeu des phrases nominales, une équivalence radicale et paradoxale entre « l’homme » et « une femme ». Le sentiment queer conduit à se perdre mais également à retisser à neuf des relations dynamiques avec d’autres (que) soi. 2 «-Sentiment queer-» et dislocation fictionnelle Le sentiment queer, dans les autofictions, conduit à une fragmentation du « moi », dont les différentes parcelles voyagent à travers le temps et l’espace pour reconfigurer la relation aux autres, à rebours des normes. Cependant la forme romanesque peut aussi être animée par ce type d’affects. En ce cas, c’est moins le sujet en lui-même qui se disloque pour marquer le renouvèlement des rapports aux autres ; il y a d’emblée plusieurs sujets, incarnés par des personnages, différents pôles entre lesquels circule de l’empathie. «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 19 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 36 Jean-Pierre Boulé, Abdallah Taïa, la mélancolie et le cri , Lyon, Presses Universitaires de Lyon, «-Autofictions, etc.-», 2020, p.-145. 37 Ibid. , p.-164. 38 Geoff Gilbert, « The durability of affect and ageing of gay male queer theory », dans Houen, Affect and literature , p.-145. Jean-Pierre Boulé note qu’entre 2010 et 2015, trois livres d’Abdellah Taïa s’écartent du modèle autofictionnel pour investir plus nettement la fiction romanesque : Un pays pour mourir , paru en 2015, constitue à ses yeux l’étape la plus complexe de cette transformation de la poétique de l’auteur 36 . S’y joue toujours le travail de reconfiguration de l’incorporation des normes, que le romancier menait dans ses précédents ouvrages : « Taïa a créé un roman aux identités multiples. Ce faisant, il a participé au projet de “resubjectivation” dont parle Didier Eribon. Il s’agit de recréer son identité personnelle à partir de l’identité assignée, de se la réapproprier 37 . » Le roman partage l’énonciation entre plusieurs voix. Alternent principalement celle de Zahira, une prostituée marocaine qui vit à Paris et celle de son ami Aziz, dont le roman suit le parcours de transition et qui devient Zannouba au milieu du roman. L’amitié qui unit les deux personnages prend forme dans cette ambivalence énonciative, rendue d’autant plus complexe que les deux protagonistes s’adressent souvent l’un·e à l’autre, que ce soit dans des dialogues rapportés ou dans des prises de parole imaginaires. Abdellah Taïa ne s’identifie pas comme femme, ni cisni transgenre, comme le sont les deux figures majeures de son roman. Cependant il partage avec ses deux personnages « une position minoritaire en lien constant avec le sexuel 38 », ce qui crée une dimension affective dans l’écho qui se tisse entre leurs positionnements. Le romancier ne s’identifie pas à ses deux créations, mais elles lui sont un miroir par le biais de l’empathie qu’il suscite du fait de leur marginalisation sociale. D’autres voix apparaissent, de manière seconde. Allal, amoureux de Zahira quand elle vivait encore au Maroc, éconduit par la mère de celle-ci à cause de la couleur noire de sa peau, projette d’assassiner celle dont il apprend qu’elle se prostitue : l’un des chapitres du roman, bref, rapporte en un monologue intérieur la pulsion de mort qui l’habite. Mojtaba a fui l’Iran pour gagner l’Europe du Nord, à la fois parce qu’il a milité contre le régime en place et parce qu’il risque sa vie pour être amoureux d’un autre homme, et il transite par Paris où il rencontre Zahira, qui le recueille alors qu’il est malade. Si le personnage est d’abord perçu par la Marocaine, le roman fait entendre sa voix en reproduisant une lettre qu’il écrit à sa mère. Les personnages masculins pourraient donc être définis comme 20 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 39 Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie , édition de Méoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Paris, Amsterdam, 2014, p.-75-80. 40 Abdellah Taïa, Un pays pour mourir , Paris, Points, 2016 [2015], p.-23. 41 Ibid. , p.-57. 42 Ahmed, The Cultural Politics of emotion , p.-165. 43 Jocelyn Frelier, Transforming Family. Queer kinship and migration in contemporary Francophone literature , Lincoln, University of Nebraska Press, 2022, p.-194. 44 Voir Sandra Jackson-Opoku, « Out beyond our borders: literary travelers of the TransDiaspora-», dans The New African Diaspora , dirigé par Isidore Okpewho et Nkiru Nzegwu, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 2009, p.-476-482. incarnant une masculinité non hégémonique, qu’ils soient dans une relation de subordination (Mojtaba) ou de marginalisation (Allal) par rapport à elle 39 . Est-ce à dire que le roman, dans son organisation symbolique, défait le masculin progressivement gagné par la sphère du féminin ? On pourrait le penser, si l’on considère par exemple la faiblesse du père malade de Zahira, rappelée dans une analepse au début du roman : « Son corps est notre corps. Même malade, il est à nous, de nous 40 .-» La fille semble renverser le rapport de filiation et devenir la créatrice de son père, prendre en quelque sorte l’ascendant sur lui. En réalité, il s’agit plutôt d’une fusion visant à une mise à égalité, dans l’amour filial qui unit Zahira à son père, à qui elle adresse encore ses pensées après qu’il est mort. Plus profondément, le roman défait la binarité de genre en l’inscrivant dans un contexte social complexe. Zahira évoque ainsi sa sexualité avec Iqbal, l’homme dont elle est amoureuse et qui, pendant l’acte charnel lui demande d’être pénétré par elle : « Et j’aime ça. Qu’Iqbal devienne ma petite femme. Et après, quand on a fini, qu’il redevienne homme. L’homme 41 . » On peut penser aux analyses de Sara Ahmed sur le plaisir dans le sentiment queer, qui relève d’une ouverture et d’une réunion des corps 42 . Le texte inscrit bien ce plaisir dans une performance - c’est un rôle endossé par Iqbal, par conséquent réversible. Cependant, s’il accepte d’être « femme », c’est pour Zahira, dans l’espace de l’intime. De retour à la sphère publique, il reprend le rôle de l’ homme - l’article défini est important. Il y a une fragilité du sentiment queer, qui peut être fui par ceux qui l’éprouvent, au profit d’un retour à l’hétéronormativité. Ces autres personnages masculins établissent des liens affectifs avec d’autres espaces, qu’ils soient de haine, dans le cas d’Allal, dont la voix nous parvient du Maroc, ou d’amour, dans le cas de Motjaba, qui écrit à sa mère en Iran. Iqbal, qui vient du Pakistan, est à la fois à l’un et l’autre pôle : aimant dans un premier temps, il devient méprisant quand il apprend le métier de Zahira, actualisant alors une violence misogyne. À propos de Celui qui est digne d’être aimé , Jocelyn Frelier parle de « mode de solidarité transdiasporique 43 », en empruntant une notion à Sandra Jackson-Opoku 44 . Dans Un pays pour mourir , la circulation des «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 21 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 45 « In Un pays pour mourir , Abdellah Taïa creates a web of interrelated voices and lives that reveal past and present sexual exploitation of the ethnically different in France. Within this polyphony and through the figure of Aziz, Taïa illustrates how queer migrant sexuality disturb the gender conformity and homonormativity in the French Republic. -» - Philippe Panizzon, « From the “garçon du bled” to “Tintin’s dog”. The interplay between race and sex in Abdellah Taïa’s Un pays pour mourir and Celui qui est digne d’être aimé », dans Provencher et Bouamer, Abdellah Taïa’s queer migrations , p.-208. 46 Taïa, Un pays pour mourir , p.-136. affects entre les personnages, qui apparaît dans le travail de polyphonie, conduit à créer des liens entre les différents pays du Maghreb - Zahira vient du Maroc, Aziz/ Zannouba d’Algérie, mais également avec d’autres régions du monde. Sont évoqués l’Iran ou le Pakistan. Par ailleurs, la dernière partie du roman repose sur une analepse. La tante de Zahira, Zineb, dont on a appris auparavant qu’elle avait disparu dans les années 1950, nous apparaît en Indochine, où elle a été déportée par les autorités françaises pour travailler dans une maison close à destination des soldats français. La circulation des affects n’est pas une euphorique manière de tracer des lignes de continuité, elle actualise également un sentiment queer, porteur d’une charge critique contre l’hétéronormativité dans un contexte postcolonial : Dans Un pays pour mourir , Abdellah Taïa crée un réseau de voix et de vies inter‐ dépendantes qui révèlent l’exploitation sexuelle passée et présente des personnes ethniquement différentes en France. Dans cette polyphonie et à travers le personnage d’Aziz, Taïa illustre comment la sexualité queer des migrants perturbe la conformité de genre et l’homonormativité au sein de la République française 45 . Si le roman configure un « mode de solidarité transdiasporique », pour reprendre le terme de Jocelyn Frelier, celui-ci conduit à la désorientation. Celle-ci ne concerne pas uniquement le sujet focal, elle désoriente aussi les autres sujets, pris dans les normes, dont elle conteste en définitive l’équité. Le transdiasporique ne concerne pas donc uniquement la solidarité, mais également la colère, la révolte, la haine. Apparemment, la haine est entièrement du côté de la négation et de la pulsion de mort. Le projet meurtrier d’Allal semble bien en être la marque, d’autant plus que sa haine le pousse à prévoir de boire un peu du sang de la victime, en inventant un rituel macabre. Pourtant il prévoit aussi dans cette cérémonie de manger des grenades qu’il aurait apportées-: « Symbole d’amour pour tout un peuple, les Arabes, dont je ne fais pas partie 46 ». La haine apparaît alors comme ce qui se substitue à une empathie rendue impossible : la circulation des affects n’est pas pour autant bloquée, elle s’inverse et devient force de destruction. La haine conduit le personnage vers 22 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 47 Ibid. , p.-34. 48 Ibid. , p.-77. 49 « To disidentify is to read oneself and one’s own life narrative in a moment, object, or subject that is not culturally coded to « connect » with the disidentifying subject. » - José Esteban Muñoz, Disidentifications. Queers of color and the performance of politics , Minneapolis / Londres, University of Minnesota Press, 1999, p.-12. un féminicide, c’est-à-dire la destruction de celle qu’il aime, et qui n’est pas la cause du rejet qu’il a éprouvé. Cet affect apparaît plus nettement comme une forme de révolte dans le discours d’Aziz, avant qu’il ne devienne Zannouba. Conscient du violent rejet social causé par cette transition à venir, il cherche à riposter : « Demain, je les emmerderai tous. Je ne quitterai pas ma haine pour eux. Non et non. Je la garderai. C’est elle qui me permettra de survivre encore et toujours dans ce monde de chiens enragés, de trous du cul à jamais assoiffés 47 . » Cependant, la haine demeure une empathie impossible et Zannouba vivra mal la période d’après la transition. Devenue incapable de recréer du lien, elle déclare : « Alors, je mets tout le monde à l’écart 48 . » Le sentiment queer ne permet pas d’échapper à la négation dont l’hétéronormativité est porteuse : Zannouba s’isole d’un univers social qui la rejette, l’horizon de Zahira est celui d’une violence féminicide. Le sentiment queer n’est pas un remède, quelque chose qui protégerait les sujets minorés en créant un autre espace affectif par l’empathie, mais il a quelque chose de la remédiation. Il reconfigure l’espace social en changeant la perspective que l’on porte sur lui. À défaut de protéger, lorsqu’il intègre la narration littéraire, il fait entendre, il rend visible. Le sentiment queer, tel qu’il apparaît dans les récits littéraires, a pour effet de désorienter les sujets. Les narrateur·ices des autofictions transforment les relations qui les lient à d’autres, à partir de la relation d’empathie qui s’établit. La fiction prolonge cette situation, en changeant toutefois la perspective. Le récit devient le laboratoire qui pousse à bout les possibilités de cette empathie, au point d’aller jusqu’à en inverser la direction et l’intensité, d’en faire une force d’isolement ou de destruction. Dans les deux cas de figure, l’autofiction et la fiction romanesque, la désorientation conduit les sujets à la désidentification. José Esteban Muñoz la définit ainsi : « Se désidentifier, c’est se lire soi-même et lire le récit de sa propre vie dans un moment, un objet ou un sujet qui n’est pas culturellement codé pour “se connecter” avec le sujet qui se désidentifie 49 ». Ce pas de côté sémantique et interprétatif est à la fois source de nouveauté, ouverture des possibles, et risque de souffrance, comme on a pu le voir à travers les œuvres. La désidentification, qu’elle concerne les narrateur·ices ou les personnages, permet de penser également le rôle des lecteur·ices. Ils et elles «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 23 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 sont appelé·es à se distancier des sujets qu’ils et elles découvrent dans les lignes des textes, mais ils et elles sont aussi invité·es à se laisser happer par les affects qui circulent au sein des textes et par l’empathie que cette circulation construit. On ne s’identifie pas nécessairement, mais on éprouve avec les individus dont on lit les histoires. On est ainsi gagné par le sentiment queer et la désorientation qui nous conduisent à la remise en question de l’hétéronormativité. Bibliographie Sources Bouraoui, Nina. Garçon manqué , Paris, L.G.F., «-Le Livre de Poche-», 2002 [2000]. Taïa, Abdellah. Une mélancolie arabe , Paris, Points, 2010 [2008]. —. Un pays pour mourir , Paris, Points, 2016 [2015]. Études Ahmed, Sara. Queer Phenomenology. Orientations, objets et autres , trad. Laurence Brottier, Paris, Le Manuscrit, «-Genre(s) et création-», 2022 [2006]. —. The Cultural Politics of emotion , Edinburgh, Edinburgh University Press, 2014 [2004]. Boulé, Jean-Pierre. Abdallah Taïa, la mélancolie et le cri , Lyon, Presses Universitaires de Lyon, «-Autofictions, etc.-», 2020. Connell, Raewyn. Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie , édition de Méoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Paris, Amsterdam, 2014. Frelier, Jocelyn. Transforming Family. Queer kinship and migration in contemporary Francophone literature , Lincoln, University of Nebraska Press, 2022. Gans-Guinoune, Anne-Marie. «-Autobiographie et francophonie-: cache-cache entre “nous” et “je”-», RELIEF , vol.-3, n°-1, 2009, URL-: https: / / revue-relief.org/ article/ view/ URN%3ANBN%3ANL%3AUI%3A10-1-100185/ 9541, consulté le 14 février 2025. Gefen, Alexandre et Vouilloux, Bernard (dir.). Empathie et esthétique , Paris, Hermann, 2013. Genon, Arnaud. « L’autofiction comme en(je)u politique dans l’œuvre d’Abdellah Taïa », dans Lisères de l’autofiction , dirigé par Arnaud Genon et Isabelle Grell, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2016, p.-235-258. Hogan, Patrick Colm. Affective Narratology. The emotional structure of stories , Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2011. Houen, Alex (dir.). Affect and literature , Cambridge, Cambridge University Press, 2020. Jackson-Opoku, Sandra. «-Out beyond our borders: literary travelers of the TransDias‐ pora », dans The New African Diaspora , dirigé par Isidore Okpewho et Nkiru Nzegwu, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 2009, p.-476-482. 24 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 Jordan, Shirley. « État present: Autofiction in the feminine », French Studies , vol. 67, n° 1, 2013, p.-76-84. Keen, Suzanne. Empathy and the novel , New York, Oxford University Press, 2007. Marhouch, Rabiaa. Nina Bouraoui. La tentation de l’universel , Rennes, Presses Universi‐ taires de Rennes, «-Interférences-», 2023. Muñoz, José Esteban. Disidentifications. Queers of color and the performance of politics , Minneapolis / Londres, University of Minnesota Press, 1999. Persson, Ann-Sophie, «-Performative bodies in Nina Bouraoui’s Garçon manqué -», dans The Body in francophone literature. Historical, thematic and aesthetic perspectives , dirigé par El Hadji Malick Ndiaye et Moussa Sow, Jefferson, McFarland & Company, 2016, p.-84-95. Provencher, Denis M. et Bouamer, Siham (dir.). Abdellah Taïa’s queer migrations. Non-pla‐ ces, affect, and temporalities , Lanham, Lexington Books, 2021. Provencher, Denis-M. Queer Maghrebi French. Language, temporalities, transfiliations , Liverpool, Liverpool University Press, 2017. Roszak, Suzanne. «-Conformist culture and the failures of empathy. Reading James Baldwin and Patricia Highsmith », dans Rethinking empathy through literature , dirigé par Meghan Marie Hammond et Sue-J. Kim, New York / Londres, Routledge, 2014, p.-150-161. Scott, Bede. Affective Disorder. Emotion in colonial and postcolonial literature , Liverpool, Liverpool University Press, 2019. Spurlin, William J. Contested Borders. Queer politics and cultural translation in contempo‐ rary Francophone writing from the Maghreb , Lanham, Rowman & Littlefield, 2022. Zaganiaris, Jean. « Ambivalence de la figure maternelle chez Abdellah Taïa et inversion des rapports de domination-», dans Autour d’Abdellah Taïa. Poétique et politique du désir engagé , dirigé par Ralph Heyndels et Amine Zidouh, Caen, Passage(s), 2020, p.-311-328. «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 25 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 1 Ena zada veut dire «-Moi aussi-». Une sorte de MeToo tunisien. 2 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , Tunis, Cérès éditions, 2021. 3 Juriste, universitaire et ancienne présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (2016-2018), Monia Ben Jémia est une figure emblématique de la lutte pour les droits de la femme en Tunisie. 4 Interview : « Tunisie : “Les Siestes du grand-père” ou le récit autobiographique d’un inceste ». Propos recueillis par Lilia Blaise, Le Monde , interview publiée le 16 février 2021. URL : https: / / www.lemonde.fr/ afrique/ article/ 2021/ 02/ 16/ tunisie-les-siestes-du-g rand-pere-ou-le-recit-autobiographique-d-un-inceste_6070186_3212.html. 5 Le choix du prénom du personnage féminin ne semble pas anodin. En fait, en tunisien, Nédra veut dire « rare ». Cette expression antiphrastique révèle que l’histoire d’inceste vécue par ce personnage féminin est loin d’être rare en Tunisie. 6 Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel », Les Cahiers du CERAC , n° 5, Proses narratives en France au tournant du XXI e siècle (études réunies par Anne Sennhauser), avril 2012, p.-20-34, p.-20. Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste de Monia Ben Jémia Afef Arous-Brahim Institut Supérieur des Sciences Humaines de Jendouba/ Université de Jendouba Intersignes LR14ES01/ Université de Tunis Textes & Cultures/ Université d’Artois Publié en 2021, à la suite des mouvements de protestation # MeToo (2017) et # EnaZeda   1 (2019) contre les agressions sexuelles à l’encontre des femmes, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste   2 de Monia Ben Jémia 3 a remarquablement marqué le champ littéraire tunisien. Comme son titre l’indique, ce roman traite de la question universelle de l’inceste où l’auteure, qui reconnaît manifestement la part autobiographique 4 dans son récit, met en scène un personnage féminin nommé Nédra 5 qui décide de briser le silence et de dévoiler l’histoire de son viol par son grand-père. Ce texte s’inscrit dans la lignée des écrits relevant de « l’écriture de l’ex‐ trême 6 » qui, selon Barbara Harcroft, s’intéresse à « la représentation des Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 7 Ibid . 8 L’inceste, au même titre que les violences en famille, les viols ou l’avortement, appartient à la catégorie des traumas personnels, privés, dits aussi mineurs, qui sont vécus dans l’intimité. Ils se distinguent des traumas collectifs, comme ceux liés à la guerre, aux génocides, etc. 9 Suzanne Keen, « Personnage et tempérament : l’empathie narrative et les théories du personnage », (traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Di Méo) dans Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique , Hermann, 2013, p.-207. 10 Suzanne Keen, «- Narrative Empathy -» In Hühn, Peter et al. (eds.) : - the living handbook of narratology . Hamburg : Hamburg University. URL : http: / / www.lhn.uni-hamburg.de / article/ narrative-empathy, consulté le 12 janvier 2025. 11 Suzanne Keen, « Personnage et tempérament : l’empathie narrative et les théories du personnage-», p.-208. 12 Selon Serge Tisseron, il est important de distinguer la notion d’empathie de la sym‐ pathie, de la compassion et de l’identification. Il trouve, par ailleurs qu’il existe trois « étages » de l’empathie : l’identification qui comporte l’empathie cognitive et l’empathie émotionnelle ; la reconnaissance mutuelle et la réciprocité ; et enfin l’intersubjectivité ou « l’empathie extimisante » qui est la forme la plus complète de l’empathie. Serge Tisseron, « Entretien réalisé avec Henri-Pierre Bass dans le cadre de la parution de l’ouvrage de Serge Tisseron, L’Empathie au cœur du jeu social , chez Albin Michel (2010) », L’empathie , Le Journal des psychologues , 2011, p. 20-23. URL : / hs.cairn.info/ revue-le-journal-des-psychologues-2011-3? lang=fr, consulté le 20 février 2025. 13 Serge Tisseron, L’Empathie au cœur du jeu social , Paris, Albin Michel, 2010, p.-10. 14 Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle , Paris, Éditions Corti, 2017, p.-155. expériences traumatiques ou catastrophiques où priment l’abject, la souffrance, l’insupportable 7 ». Pour raconter un tel traumatisme personnel 8 , le roman de Monia Ben Jémia illustre une forme d’empathie narrative, théorie développée par Suzanne Keen et qui désigne « le fait de ressentir quelque chose par la fiction 9 ». Elle est plus précisément « le partage de sentiments et la prise de perspective induits par la lecture, le visionnage, l’audition ou l’imagination de récits de la situation et de la condition d’une autre personne 10 ». Elle implique un «-usage stratégique 11 -» de l’empathie 12 , cette «-capacité de “se mettre à la place d’autrui” 13 » que les auteurs cherchent à transférer aux lecteurs par le biais de différentes techniques narratives. Alexandre Gefen reconnaît le mérite de l’empathie narrative et précise : Accéder à la souffrance d’autrui pour en reconnaître la légitimité, nous reconnaître affectivement en autrui, suppose non seulement l’éducation de notre sensibilité, mais une capacité à laquelle les œuvres artistiques, et en particulier les récits de fiction, sont censés nous entraîner 14 . 28 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 15 Marichelas Vargas-Thils, « Récit de vie et construction de soi chez l’individu social contemporain-», Les Politiques Sociales , 1-2(1), p. 86-101, 2013, p. 98. URL : https: / / doi.o rg/ 10.3917/ lps.131.0086. 16 Ce type d’empathie caractérise les relations amicales, amoureuses ou thérapeutiques. 17 Serge Tisseron, « Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie” », Communica‐ tions , (1), 167-179, 2022, p.-172. 18 Ibid. Cet article se propose donc d’explorer la façon dont l’auteure s’adonne à l’écriture de l’empathie en abordant le motif d’inceste dans son roman. Nous aurons à mettre particulièrement l’accent sur la démarche confessionnelle adoptée par Monia Ben Jémia, mais aussi sur le processus de souvenance qui s’avère incontournable dans la composition de ce genre d’écrits. Nous examinerons encore, dans cette étude, la représentation littéraire des figures, et de l’incesteur, et de l’incestée, ainsi que leurs rôles dans l’accomplissement de l’expérience empathique du lecteur. 1 Inceste et mémoire traumatique Dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , en se relayant le récit, l’auteure, le narrateur - ou la narratrice ? - et Nédra, la protagoniste, témoignent d’une sorte de solidarité implicite, qui fait que le lecteur confond ces trois voix. À la fois victime d’inceste et auteure d’une fiction - du moins en partie -, Monia Ben Jémia s’est manifestement inspirée de son expérience d’écoutante au centre des victimes de violences sexuelles au sein de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates. Cette expérience l’a aidée à écrire une histoire qui s’apparente à un récit de vie raconté durant une séance d’écoute thérapeutique. Marichelas Vargas Thils précise, en effet, que ce genre de narration autobiographique témoigne d’ une « relation intersubjective » entre celui qui raconte sa vie et son interlocuteur 15 . C’est précisément ce point qui nous interpelle dans cette analyse. En effet, ce rapport complexe entre les trois voix qui relatent le récit d’inceste de Nédra rend compte d’une forme d’empathie intersubjective 16 , considérée par Tisseron comme un « état d’empathie complète 17 », qu’il nomme aussi «-empathie extimisante-». Il explique-: Il ne s’agit plus seulement de s’identifier à l’autre, ni même de reconnaître à l’autre la capacité de s’identifier à soi en acceptant de lui ouvrir ses territoires intérieurs, mais de se découvrir à travers lui différent de ce que l’on croyait être et de se laisser transformer par cette découverte. Elle fait intervenir à la fois une capacité d’empathie pour l’autre et pour soi 18 . Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 29 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 19 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-99. 20 Dans son article, Muriel Salmona souligne que la mémoire d’un enfant incesté est inévitablement une mémoire traumatique dont les mécanismes « sont déclenchés par le cerveau pour échapper au risque vital que fait courir une réponse émotionnelle extrême face à un trauma ». Il est donc question de « sidération psychique », puis de « disjonction du circuit émotionnel » et enfin de « dissociation et mémoire traumatique ». Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », Les Cahiers de la justice , N° 1(1), 69-87, p. 69. URL : https: / / doi.org/ 10.3917/ cdlj.1801.0069, consulté le 27 janvier 2025. 21 Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel-», p.-21. 22 Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle , p.-157. 23 Ibid ., p.-158. De surcroît, le recours au narrateur extradiégétique donne lieu à une certaine objectivité dans la narration, ce qui permet de soumettre le lecteur à une expérience empathique, en l’immergeant progressivement dans l’univers de Nédra. À travers son narrateur, l’auteure nous plonge dans l’intimité de son personnage, en sondant sa mémoire et en racontant son histoire. Ce n’est qu’au dernier chapitre que la voix de Nédra émerge et prend en charge le récit de la fin avant que le narrateur ne reprenne son rôle dans la postface pour annoncer la mort de la protagoniste, « soulagée d’avoir rompu le silence 19 -» et pour exposer les dernières découvertes scientifiques explicitant les effets des violences sexuelles sur le cerveau d’un enfant violé. Cette voix, serait-elle celle de l’auteure qui revendique enfin la légitimité de son récit-? Au-delà de l’acte de viol lui-même, le narrateur révèle toutes les circonstances qui ont rendu ce crime possible et revient sur les souffrances que la victime a longtemps étouffées. Le récit de vie du personnage est structuré de manière à illustrer parfaitement le fonctionnement de la mémoire traumatique et les différents mécanismes psychotraumatiques, expliqués par Muriel Salmona dans ses écrits, notamment dans son article « La mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma 20 -». En s’appuyant sur ces recherches scientifiques et en empruntant le même vocabulaire clinique des psychiatres qui ont travaillé sur l’inceste, Monia Ben Jémia fait voir avec un style dépouillé et une finesse remarquable la vie intérieure de Nédra. Elle agence son récit de manière à montrer les effets de ce crime sur l’enfant incesté en soulignant la «-dimension performative 21 -» de la narration d’un tel trauma. Associée à l’éthique du care   22 , cette littérature « attentionnelle 23 » cherche à impliquer le lecteur dans l’histoire racontée en l’accompagnant, en l’incitant à se mettre à la place de l’autre et à comprendre ses blessures. Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste invite le lecteur à vivre une expérience empathique spécifiquement basée sur le partage et sur une certaine transparence émotionnelle où « il est question non pas 30 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 24 Alexandre Gefen, « D’autres vies que la mienne » : roman français contemporain, empathie et théorie du care » dans Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique , Paris, Hermann, 2013, p.-283. 25 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-16. 26 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-84. 27 Ibid. , p.-85. 28 Ibid. 29 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-102. 30 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-75. de réfléchir et de modéliser, mais de sentir et de relier, et moins de décrire et d’informer que de mettre en partage une sensibilité aux précaires, aux victimes 24 -». 1.1 Parole et survivance Le roman commence in ultima res . L’auteure explique dans l’avant-propos que la protagoniste, malade, décide, cinquante ans après les agressions sexuelles qu’elle a subies, d’écrire « pour desceller les portes de l’enfer inceste qu’elle avait jusqu’alors tant de mal à déverrouiller 25 -». Nédra est consciente qu’écrire sur l’inceste était une tâche ardue dans une société qui s’est souvent tue sur ce type d’agressions. Elle décide ainsi de se documenter et de faire sa propre enquête. Elle découvre Le Berceau des dominations de Dorothée Dussy et Le Livre noir des violences sexuelles de Muriel Salmona. Cette dernière insiste, dans ses études, sur la nécessité d’un « travail psychothérapique 26 » qui permet de « transformer la mémoire traumatique en mémoire autobiographique cons‐ ciente et contrôlable 27 ». Elle précise qu’« en mettant des mots sur chaque situation, sur chaque comportement, sur chaque émotion, en analysant avec justesse le contexte, ses réactions, le comportement de l’agresseur 28 », la victime pourra enfin revivre. Les lectures et les nombreuses recherches que Nédra avait menées l’ont aidée à libérer sa parole et donc à transgresser les lois du tabou. Consciente à son tour du pouvoir des mots dans la guérison de la personne violée, l’auteure clôt son roman en affirmant qu’il n’existe « [qu’] un seul antidote au poison inceste et à toutes les agressions sexuelles : dire. Ne plus se taire 29 ». Les Siestes du grand-père révèle l’importance de cette mémoire autobiographique « verbalisable 30 » dans le processus thérapeutique et appréhende le fonctionnement de cette mémoire traumatique. Nous nous référons encore à l’étude de Muriel Salmona pour expliquer scientifiquement ce qui se passe dans le cerveau de la victime et dont nous trouvons l’indélébile Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 31 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 31 Ibid. 32 Jean-Claude Kaufmann, L’Invention de soi. Une théorie de l’identité , Paris, Armand Colin, 2004, p.-152. 33 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-75. 34 Ibid . 35 En 2019, une enquête télévisée a révélé de graves cas de viols et d’abus sexuels sur des enfants côtoyant une école coranique à Regueb, en Tunisie. 36 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-23. trace dans le roman de Monia Ben Jémia : « Tel un logiciel, l’hippocampe est indispensable pour stocker et aller chercher les souvenirs et les apprentissages et pour se repérer dans le temps et dans l’espace 31 ». Cette thérapie par la réminiscence permet à Nédra de raccommoder son être pour comprendre ce qui s’est passé, de structurer les souvenirs éclatés, de donner sens à ses bribes de vie en les reliant dans un récit cohérent, dans une « forme narrative […] qui évacue l’idée de fixité au profit d’une logique d’enchaînement 32 ». Il est donc un besoin vital de se rappeler cette vie antérieure enterrée au fin fond de sa mémoire. La rétrospection de vie du personnage incesté permet alors une certaine aperception du trauma qui est essentiellement liée à l’activation de sa mémoire traumatique, « cette mémoire émotionnelle enkystée 33 [“explose”] aussitôt qu’une situation, un affect ou une sensation rappelle les violences ou fait craindre qu’elles ne se reproduisent 34 ». Dans le cas de Nédra, ce sont le viol des enfants de Regueb 35 et son diagnostic vital engagé qui l’ont poussée à partager son histoire. Dans ce roman, il est une véritable auscultation du contexte social et interpersonnel qui a précédé l’acte du viol et qui remonte à une époque où les parents de Nédra ne s’étaient pas encore mariés. Le narrateur commence par dresser la généalogie d’une famille bourgeoise et conservatrice, à une époque « où l’obéissance aux parents était un devoir sacré 36 ». Le premier chapitre intitulé « une famille ordinaire » remonte aux sources de ce crime. L’enfance de Nédra est représentée, dans le roman, comme un monde sensoriel fertile, avec ses couleurs, ses odeurs saisissantes et la fanfare continuelle des fêtes familiales qui sont fortement ancrées dans l’imaginaire du lecteur tunisien. C’est surtout dans le chapitre intitulé « Le vieux sous le toit » que le narrateur met en évidence le contraste dans lequel cette famille vivait, entre un bonheur familial qui semble éternel et une violence imperceptible : La maison des grands-parents résonnait des musiques de fêtes et du silence de l’inceste. Lumineuse, joyeuse, emplie de musique et des cris de joie des enfants et des you you. 32 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 37 Ibid ., p.-44. 38 Barbara Havercroft cite, dans son article, Roger Luckhurst qui pense que la non-linéarité est une caractéristique des récits du trauma, car ces textes soulignent «-les révélations tardives qui réorientent la signification du récit ». Roger Luckhurst, The Trauma Question , Londres/ New York, Routeledge, 2008, p. 87-116 dans Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel-», p.-24. 39 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-70. 40 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-47. 41 Salmona révèle dans son étude que « cet état de dissociation anesthésie et empêche la victime d’identifier et de prendre la mesure des violences qu’elle a subies. Les faits plus graves lui semblent tellement irréels qu’ils perdent toute consistance, comme s’ils n’existaient pas vraiment ». Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma-», p.-71. 42 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-50. Et sombre, effrayante, enfouie dans un épais silence ; on y entrait par une grande porte vitrée, protégée de fer forgé noir, les barreaux de prison 37 . Les récits enchâssés et la « temporalité non chronologique 38 » révèlent l’aspect labyrinthique de cette mémoire et permettent une immersion cognitive croissante du lecteur dans l’univers de Nédra. Entre les personnages antithéti‐ ques des deux babas , Mahmoud le tendre et Jamel le méchant, entre un père « coureur de jupons » et une mère conservatrice par hérédité, et tous les autres membres de cette grande famille nombreuse, Nédra a vécu une enfance assez ordinaire avant qu’elle ne bascule dans la tragédie. C’est au cœur de ce bonheur familial et de cette famille traditionnelle que son malheur émerge et lui colle éternellement à la peau. 1.2 La mémoire à l’épreuve du trauma Le narrateur dépeint Nédra comme un être torturé par le traumatisme du viol qu’elle a vécu. Son état, durant les dix années d’abus sexuel répété, illustre l’étape de « sidération » qui touche les enfants incestés qui « se retrouvent paralysés psychiquement et physiquement, pétrifiés, dans l’incapacité de réagir, de crier, de se défendre ou de fuir 39 -». C’est ainsi que Nédra réagissait dans le lit de son agresseur. À chaque fois, elle se sentait « tétanisée comme la première fois. Elle n’a plus de corps, elle est une pierre qui ne sent rien 40 -». L’auteure met en exergue l’emprise de l’agresseur sur cette enfant, constamment en proie à ses hallucinations, et souligne ce sentiment d’incompréhension qui l’empêche de se rendre compte de ce qui lui arrive 41 . « Trop d’imagination, ce n’est pas vrai, j’ai dû rêver 42 -», se disait-elle. Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 33 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 43 Salmona explique que cet état de disjonction « est à l’origine d’une dissociation traumatique, un trouble de la conscience lié à la déconnection avec le cortex, qui entraîne une sensation d’irréalité, d’étrangeté, d’absence, et qui donne à l’enfant l’impression d’être spectateur des événements, de regarder un film ». Muriel Salmona, «-La Mémoire traumatique-: violences sexuelles et psycho-trauma-», p.-71. 44 Ibid. 45 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-59. 46 Ibid. , p.-94. 47 Vincent Jouve, L’Effet-personnage dans le roman , Paris, PUF, 2011, p.-136. 48 Ibid ., p.-140. 49 Ibid. , p.-141. 50 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-99. L’inceste évide la victime de toutes ses émotions. Pour se protéger, elle entre dans ce que les scientifiques appellent un état de « disjonction 43 ». L’enfant incesté, « anesthésié émotionnellement et physiquement 44 », devient amnésique : « L’inceste, c’est tellement sidérant. À peine le sait-on ou le subit-on qu’immédiatement on est frappé d’amnésie 45 », déclare le narrateur. Bien que le poids des crimes répétées qui ont ponctué son enfance ait été insupportable, Nédra a appris à les oublier et à ne pas en parler. En réalité, elle n’aurait pu avouer les secrets des agressions répétées de son grand-père avant d’atteindre l’âge adulte car elle n’avait guère d’autre choix. Car, en réalité, « l’amnésie est inhérente à l’inceste […]. C’est le seul moyen de se protéger, sinon on devient fou 46 -», explique-t-elle. 2 Sous l’emprise du bourreau En étudiant les différents rapports entre lecteur et personnage, Vincent Jouve souligne que « lorsqu’un narrateur nous livre un personnage dans les tréfonds de son être, l’effet de sincérité est immédiat 47 ». Il précise que « la réception d’un personnage à travers la thématique conjointe de l’intimité et la souffrance ne peut manquer à avoir des résonnances significatives 48 -» parce qu’un « per‐ sonnage qui souffre, en tant que support privilégié de l’investissement affectif, occupe une place de choix dans le personnel romanesque 49 ». C’est ainsi que l’auteure parvient à orienter le lecteur du côté de Nédra, de la victime qui demeure l’emblème de tous ces petits êtres violés, mais incompris parce qu’ils sont souvent accusés de consentement, ne serait-ce que par leur silence. En contrepartie, les incesteurs qui « ne sont jamais dénoncés parce qu’il faut préserver la famille, parce que l’amnésie, la honte, la culpabilité 50 » représentent l’inhumain dans toute son horreur. 34 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 51 Ibid. , p.-21. 52 Ibid. , p.-22. 53 «-Papa-» en tunisien. 54 Ibid. , p.-44. 55 Ibid. , p.-48. 56 Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste , 20-21 (édition numérique de Pocket), 2021 [2013], p.-118. 57 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-91. 2.1 Le violeur, aux antipodes … La construction du personnage de l’incesteur est fondamentale dans l’écriture du trauma de Nédra. Dans Les Siestes du grand-père , il se profile comme un être ordinaire de la famille, de la société. Physiquement, Jamel, le grand-père maternel de Nédra, était un « bel homme et avait beaucoup de prestance. Grand, mince, il était naturellement élégant. Riche, ses jebbas et burnous étaient choisis avec soin dans des tissus nobles, soie, lin ou pure laine 51 -». Néanmoins, il était « totalement dénué, […] hautain et méprisant 52 », incarnant parfaitement le mal et l’abjection à la fois. Nédra, qui n’arrivait pas à appeler son incesteur Baba   53 , reconstitue cet individu pétri de contradictions. Un imposteur qui réussit à se dissimuler derrière le masque de la piété-: Il rentrait du travail à l’heure du déjeuner, ôtait ses vêtements, une large Kachabia , noire ou marron, l’hiver, une jebba de couleur claire l’été, un foulard blanc lui couvrait la tête. Puis il se rendait à la salle de bains faire ses ablutions, vêtu de son large seroual blanc et d’un marcel de la même couleur. Il faisait sa prière dans le salon ou se rendait à la mosquée voisine. Après, il montait faire sa sieste 54 . Nédra est la seule à dévoiler la double vie menée par cet incesteur alors que tout le monde « l’honore, l’entoure de mille petites attentions 55 -». Dans ce roman, c’est le «système inceste-» dont parle Dorothée Dussy dans Le Berceau des dominations qui est mis en scène. Jamel représente l’image ordinaire de tout autre prédateur. Autoritaire par nature, « il est la personne de la famille qui dicte les règles et les conduites de chacun 56 -»-: Tout le monde lui obéissait au doigt et à l’œil, ce qu’il disait était du Coran, nul jamais ne songeait à le contredire. Il prenait toutes les décisions, régentait la vie familiale de tous, y compris celle de ses enfants mariés. Il était insoupçonnable, respecté de ses frères et sœurs dont il était l’aîné, et de toute la bourgade où nous habitions 57 . Pharisaïque, Jamel réussit à tromper tout le monde et à se faire passer pour un sage et un donneur de leçons. C’est cette posture qui lui permet d’exercer Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 35 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 58 Ibid. , p.-91. 59 Ibid. , p.-46. 60 Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste , p.-93. 61 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-94. 62 Ibid. , p.-90. 63 Ibid. , p.-67. 64 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-73. 65 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-89. 66 Ibid. , p.-90. une « forte emprise 58 » sur tout le monde et surtout sur sa victime. Nédra surnomme « pieuvre » ce prédateur tentaculaire affamé de désir. Le narrateur le décrit pendant son moment de chasse : « Il est allongé dans la pénombre sur son grand lit, Nédra marque un temps d’arrêt, la pieuvre la pousse vers lui, il tend son bras et la saisit 59 ». C’est que Jamel est comme la pieuvre, et tous les autres violeurs, il a cette capacité si naturelle de se dissimuler, de se cacher pour « ne pas se faire pincer 60 » : « Ma famille n’a rien vu alors que ça se passait littéralement sous ses yeux, à quelques marches ou portes de là où il nous assassinait 61 », précise Nédra. D’ailleurs, pour les adultes, il était « un grand-père si affectueux 62 -». En reconstituant le profil de son prédateur, la victime adulte revoit surtout ses tentacules qui la paralysaient et la piégeaient une fois qu’elle s’approcha de lui. Elles « l’agrippaient, enserraient son clitoris et la masturbaient frénétiquement 63 -», se rappelle-t-elle ces moments horribles avec une remarquable acuité. Le narrateur rend compte du comportement de ce personnage inhumain dont le caractère ne fait que renforcer la dissociation traumatique de sa victime par « des attitudes et des paroles déplacées ou incongrues, par une mise en scène de domination, et la mett[re] dans un état hypnoïde, qui la rendra incapable de penser, de se défendre, de s’opposer et de dire non 64 -». La violence de Jamel était telle qu’il la dominait par un regard-: Pendant près de dix ans, il fait de Nédra son objet sexuel. Il ne lui interdit jamais d’en parler, ni ne proféra aucune menace. Il suffit d’un regard pour qu’elle lui obéisse, comme tous les autres, grands et petits. Ses yeux étaient effrayants, globuleux. Son regard la gommait, l’annihilait, elle n’existait plus 65 . L’incesteur dans le roman de Monia ben Jémia se révèle d’une insensibilité troublante. Apathique, « il était incapable d’amour et de tendresse 66 », confie Nédra en mettant en relief la froideur et la sévérité inexorable de son violeur. Néanmoins, selon Tisseron, les prédateurs recourent également à l’empathie, avec ruse, pour contrôler leurs victimes. En effet, le chercheur explique que « les bons bourreaux, ceux qui sont capables d’une bonne compréhension 36 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 67 Serge Tisseron, «-Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie”-»,-p. 170. 68 Ibid. , p.-169. 69 Tisseron la définit comme l’aptitude de reconnaître et d’identifier les émotions d’autrui sans les confondre avec les siennes. Ibid. 70 Il s’agit de « l’aptitude à appréhender les croyances et les désirs d’autrui, puis, à partir de cette base, à imaginer ses intentions et anticiper ses comportements. Cette posture nécessite d’intégrer un grand nombre d’informations, comme le caractère de l’autre, ses conditions de vie, ses particularités culturelles,-etc.-». Ibid. 71 Elle nécessite l’expérimentation de l’empathie affective et cognitive avant d’atteindre la « capacité d’adopter émotionnellement, et plus seulement intellectuellement, le point de vue d’autrui-». Ibid. , p.-170. des états émotionnels et mentaux de leurs victimes afin d’adapter exactement leurs sévices, sont dotés d’une excellente empathie cognitive 67 ». En fait, ces prédateurs mettent leur grande capacité à identifier les émotions de l’autre et à les comprendre pour les manipuler. C’est dans ce genre de situations que l’empathie devient menaçante. Grâce à cette écriture chirurgicale de l’inceste, l’auteure parvient donc à créer une grande distance entre le personnage de l’incesteur et le lecteur, rendant toute forme d’empathie et donc d’identification au violeur pédophile impossible. En réalité, l’ensemble du récit vise à mettre en évidence la détresse de la victime, à comprendre ses émotions et à expliquer ses comportements, sans céder à l’exhibitionnisme littéraire, ni à chercher à éveiller le voyeurisme du lecteur. 2.2 L’incestée, au-delà des apparences L’omniscience et l’omniprésence du narrateur permettent de plonger le lecteur dans la psyché de Nédra dévoilant, par conséquent, toutes ses souffrances qui se sont stratifiées des années durant. En effet, en brossant le portrait de son personnage, Monia Ben Jémia parvient à embarquer le lecteur dans le processus de l’empathie pour autrui grâce auquel « une personne entre en résonance avec l’état émotionnel d’une autre, ou tente de se décentrer d’elle-même pour s’imaginer à sa place 68 ». Trois étapes successives sont nécessaires pour l’accomplissement de ce processus et dont nous trouvons l’écho dans le roman : d’abord, l’empathie affective 69 , ensuite l’empathie cognitive 70 et enfin l’empathie mature 71 . Dans son récit, Nédra témoigne de son calvaire même après l’interruption de ces agressions et la mort de son violeur. La narration de cette tragédie permet ainsi d’expliquer son comportement agressif et ses agissements incompréhensibles pendant son adolescence. En effet, Muriel Salmona explique dans son article que, quand l’état de dissociation disparaît, « la mémoire traumatique s’impose avec un tel cortège émotionnel que la gravité Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 37 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 72 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p. 76. 73 Ibid. 74 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-69. 75 Ibid. 76 Ibid ., p.-70. 77 Ibid. , p.-74. 78 Ibid. 79 Ibid. , p.-75. des violences et de leurs conséquences apparaît soudain à la victime dans toute son horreur 72 ». Si la valeur testimoniale de ce récit est indéniable, c’est parce que la mise en narration des souffrances de Nédra permet d’analyser, avec une démonstration probante, le comportement de l’incestée, ses actes de violence, ses disparitions et ses crises suicidaires qui rendent compte d’une souffrance atroce et d’une «-véritable torture 73 -» intérieure qui passaient inaperçues. Ces signes alarmants « n’alertèrent outre mesure ses parents. Nédra était une enfant difficile, révoltée et peut-être trop sensible. On ne chercha pas trop loin 74 ». Même les psychologues qu’elle a consultés enfant et qui étaient censés détecter cet indicible-destructeur n’étaient pas bien outillés pour le savoir : Ils la firent parler de ses symptômes, insomnies, idées noires, difficultés conjugales, détresse, boulimies, addictions diverses, tentatives de suicide, hallucinations, confu‐ sions mentale, difficultés de parler en public… Nul ne l’aida à dire l’inceste, nul ne lui fit dérouler, raconter, soulever le brouillard de ses souvenirs. Ils lui prescrivirent des anxiolytiques ou anti-dépresseurs, ce qui l’aida à s’anesthésier plus encore qu’elle ne l’était 75 . Même si elle avoue que les médecins « sont aujourd’hui mieux formés 76 », Nédra ne semble pas convaincue de leurs nouvelles pratiques. Dans le chapitre « Cadeaux empoisonnés », elle raconte minutieusement les effets anesthésiants et dangereux des psychotropes, ces « paradis artificiels 77 » qui « atténuaient sa douleur et l’aggravaient en même temps 78 -». En racontant son malheur, elle n’oublie pas les enfants incestés qui succombent à leur tour à ces antidépresseurs et se livrent à d’autres sortes d’auto-agressions-: D’autres beaucoup même, se prostituent, font comme ce fut son cas des tentatives de suicides, deviennent une proie idéale pour tous les prédateurs sexuels, succombent à diverses addictions. Certains deviennent violents, peuvent même agresser sexuelle‐ ment d’autres enfants 79 . L’introspection de soi et les confessions de Nédra sur sa détresse et sur les troubles inintelligibles de son comportement soulignent donc le rôle de la 38 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 80 Tisseron précise que cette capacité d’être à l’écoute de soi et de ses propres émotions, « être disponible à son monde intérieur augmente considérablement les chances de pouvoir entrer en résonance avec autrui ». Serge Tisseron, « Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie”-», p.-170. 81 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-71. 82 Ibid. , p.-83. 83 Ibid. , p.-85. narration dans le processus de l’empathie pour soi 80 , qui, selon Tisseron, est indissociable de l’empathie pour autrui. Cette capacité à identifier les émotions qu’elle a ressenties à chaque moment de sa vie lui permet de rapiécer les fragments disparates de son être et de donner sens à son expérience traumatique. Nédra, qui a vécu son drame dans une solitude absolue, « n’a réellement trouvé une once d’aide, ni même d’empathie 81 ». Cependant, elle s’est réfugiée dans les livres et entre les murs protecteurs de l’école. Plus tard, en grandissant, elle connaît les magies de l’amour dans la reconstitution de son être-: «-son regard, lui rendait son unité, elle n’était pas plus éclatée en mille morceaux, elle était une. Il l’aimait et son amour lui rendait sa dignité 82 -», révèle le narrateur. La parole reste, par conséquent, le seul mécanisme de survie qui l’a aidée à se reconstruire, mais aussi à dénoncer ce phénomène redoutable qui ronge nos sociétés. Si elle parvient à dire ce qui semblait inexprimable, c’est que Nédra et, à travers elle, Monia Ben Jémia se sont libérées définitivement du poids du silence qui les accablait. En s’appuyant sur une approche didactique, l’auteure rend compte donc des différents mécanismes de la mémoire traumatique de son personnage, évoqués un peu plus haut. Grâce à la mise en œuvre d’une empathie intersubjective, elle accompagne Nédra dans la construction de son passé et l’assiste dans la transcription de ses maux. Mais cette stratégie narrative, dans l’écriture de l’inceste, ne peut avoir du sens qu’en impliquant le lecteur dans cette histoire de trauma. Effectivement, cette expérience empathique de lecture le rapproche de l’incestée et lui permet de comprendre ses émotions et son comportement. Cependant, en dépit de toute la charge émotionnelle que peut provoquer ce récit, le lecteur doit garder une certaine distance avec cette histoire d’inceste afin de faire preuve d’impartialité en accédant à l’intériorité de la victime incestée. Il apprend, en lisant le roman et en s’introduisant dans le monde complexe de l’incestée, que cette voix est celle d’une enfance violée, opprimée et enchaînée par la peur et l’insoutenable sentiment de culpabilité. L’expérience individuelle du trauma de l’incestée se mue alors en cause com‐ mune, en associant le lecteur à ce combat. En explorant le roman, il apprendra non seulement à comprendre ce « trou noir 83 » qui a longtemps englouti la mémoire de la victime, mais donnera sens à ce partage d’émotions en luttant Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 39 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 84 Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle , p.-150. 85 Serge Tisseron, «-Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie”-», p.-174. 86 Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel-», p.-21. 87 À lire, par exemple, les travaux de Judith Lewis Herman et Lisa Hirschman sur l’inceste d’un point de vue féministe : Fadher-Daughter Incest , Boston, Harvard University Press, 1981 ; Trauma and Recovery , New York, Basic Books, 1992 ; Truth and Repair : How Trauma survivors Envision Justice , New York, Basic Books, 2023. 88 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-82. contre l’inceste et éventuellement en sauvant des enfants de leurs prédateurs. C’est dans cette capacité à révéler, à partager et « à relier » que réside la force réparatrice de la littérature. En effet, le lecteur de ce récit est invité à éprouver de l’émotion et à ressentir une certaine solidarité avec la victime car « par sa capacité à produire de l’empathie, le récit est supposé nous conduire à un déplacement affectif […] et nous offrir, par la médiation d’un narrateur dans lequel nous pouvons nous projeter et de situations auxquelles nous pouvons nous associer une initiation à la pitié 84 » et même une incitation à l’action puisque l’empathie a aussi « une dimension comportementale, qui consiste à pouvoir agir pour transformer la situation 85 -». Nédra se veut le porte-parole de tous les êtres vulnérables, réduits au silence et vivant obscurément leurs drames dans une impérieuse solitude. Son histoire révèle la dimension éthique de ce récit dans la mesure où il « offre la possibilité [à la victime d’inceste] de changer de statut, de se transformer l’objet de la violence et du souvenir traumatiques en sujet et même en agent 86 ». Pour rendre compte de cette expérience humaine difficile à vivre, l’auteure met en évidence les mécanismes et le fonctionnement de la mémoire traumatique, révélant et rendant perceptibles les aspects souvent inaperçus et inexprimables de cette épreuve. Quand elle raconte ce trauma privé, Monia Ben Jémia déploie un regard féministe qui critique la société patriarcale et la violence à l’encontre des femmes et des enfants 87 . Le personnage du grand-père incarne ce pouvoir oppressif qui pèse sur toutes les figures féminines dans sa famille. À travers son récit, l’auteure, militante pour les droits de la femme, dénonce l’instabilité de la condition féminine en Tunisie et rapporte dans le même temps la détermination des Tunisiennes à lutter pour leurs droits et pour les droits des générations futures : « Mais elles n’abandonnèrent pas pour autant la patrie, elles laissèrent la fenêtre de la liberté entrouverte. Pour leurs filles 88 », affirme-t-elle. En écrivant la détresse de Nédra, victime d’inceste, et en dépeignant le personnage répugnant de l’incesteur, l’auteure met à nu la violence subjacente de la société tunisienne. Elle démasque encore ce peuple conservateur qui, sous couvert de la piété, s’adonne à toutes sortes d’exploitation. Le récit de l’inceste, tel qu’il est 40 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 raconté par Monia Ben Jémia, est une véritable étude de cas où l’écriture se veut un acte salvateur. Dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , l’auteure ne se contente pas de rompre le silence sur ce crime, mais le dénonce ouvertement et à voix haute. Bibliographie Source Ben Jémia, Monia. Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , Tunis, Cérès éditions, 2021. Études Blaise, Lilia. Interview avec Monia Ben Jémia : « Tunisie : “Les Siestes du grand-père” ou le récit autobiographique d’un inceste », Le Monde , interview publiée le 16 février 2021. Disponible sur-: https: / / www.lemonde.fr/ afrique/ article/ 2021/ 02/ 16/ tunisie-les-sieste s-du-grand-pere-ou-le-recit-autobiographique-d-un-inceste_6070186_3212.html. Dussy, Dorothée. Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste , 20-21 (édition numérique de Pocket), 2021. Gefen, Alexandre et Vouilloux, Bernard (dir.). Empathie et esthétique , Paris, Hermann, 2013. Gefen, Alexandre. «-D’autres vies que la mienne-»-: roman français contemporain, empathie et théorie du care-» dans Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique , Paris, Hermann, 2013, p.-283. Gefen, Alexandre. Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle , Paris, Éditions Corti, 2017. Havercroft, Barbara. « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel-», Les Cahiers du CERAC , n° 5, Proses narratives en France au tournant du XXI e siècle (études réunies par Anne Sennhauser), avril 2012, p.-20-34. Herman, Judith Lewis et Hirschman, Lisa. Fadher-Daughter Incest , Boston, Harvard University Press, 1981. Herman, Judith Lewis. Trauma and Recovery , New York, Basic Books, 1992. —. Truth and Repair-: How Trauma Survivors Envision Justice , New York, Basic Books, 2023. Jouve, Vincent. L’Effet-personnage dans le roman , Paris, PUF, 2011. Kaufmann, Jean-Claude. L’Invention de soi. Une théorie de l’identité , Paris, Armand Colin, 2004. Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 41 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 Keen, Suzanne. «- Narrative Empathy -» In Hühn, Peter et al. (eds.) : The Living Handbook of Narratology . Hamburg-: Hamburg University. URL-: http: / / www.lhn.uni-hamburg. de/ article/ narrative-empathy. Keen, Suzanne. «-Personnage et tempérament-: l’empathie narrative et les théories du personnage-», (traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Di Méo) dans Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique , Paris, Hermann, 2013. Luckhurst, Roger. The Trauma Question , Londres/ New York, Routeledge, 2008. Salmona, Muriel. «-La Mémoire traumatique-: violences sexuelles et psycho-trauma-», Les Cahiers de la justice , N° 1(1), 69-87. URL : https: / / doi.org/ 10.3917/ cdlj.1801.0069. Tisseron, Serge. «-Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie”-», Communica‐ tions , (1), p.-167-179, 2022. Tisseron, Serge. «-Entretien réalisé avec Henri-Pierre Bass dans le cadre de la parution de l’ouvrage de Serge Tisseron, L’Empathie au cœur du jeu social , chez Albin Michel (2010)-», L’empathie , Le Journal des psychologues , 2011, p.-20-23. URL-: http: / / shs.cair n.info/ revue-le-journal-des-psychologues-2011-3? lang=fr Tisseron, Serge. L’Empathie au cœur du jeu social , Paris, Albin Michel, 2010, p.-10. Vargas-Thils, Marichelas. «-Récit de vie et construction de soi chez l’individu social contemporain-», Les Politiques Sociales , 1-2(1), p. 86-101, 2013. URL : https: / / doi.org/ 1 0.3917/ lps.131.0086. 42 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 1 Catherine Wihtol de Wenden, « Enjeux autour des flux migratoires dans les décennies à venir », Revue internationale et stratégique , 2010/ 4, n°-80, 2010, p.-75. Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah Donia Boubaker Laboratoire Analyse Textuelle, Traduction et Communication LR18ES12 (Université de la Manouba)-/ UMR 9022 Héritages (CY Cergy Paris Université/ CNRS/ ministère de la Culture) Au tournant du XXI e siècle et avec l’essor de la mondialisation qui encourage les mobilités humaines, les flux migratoires internationaux ont connu une grande intensification. Ainsi, entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, le nombre de migrants dans le monde passe de 120 à 150 millions 1 . C’est à cette époque que la question migratoire devient un enjeu sociétal et politique majeur aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. Ces derniers se transforment en espace de départ, de transit ou d’accueil pour des travailleurs en quête d’opportunités professionnelles, des déplacés involontaires ou forcés, des réfugiés ou encore des demandeurs d’asile. Mais, tandis que « murs » et barbelés s’érigent de plus en plus pour restreindre les mobilités humaines internationa‐ les, les réseaux invitant les migrants à embrasser la voie de la clandestinité se multiplient. Le « sans-papiers » cristallise alors les passions idéologiques contraires et la dimension affective de la question migratoire s’amplifie. De ce fait, le migrant se retrouve l’objet de représentations sociales plurielles, associées à un partage affectif qui varie selon les perspectives adoptées. Cette diversité des représentations et des perspectives témoigne de la complexité du phénomène de la migration irrégulière et de son appréhension dans nos sociétés contemporaines. C’est la volonté de comprendre ce phénomène et de lui redonner une dimension humaine qui anime, à la fin des années 1990, l’écrivain et journaliste tunisien Fawzi Mellah. Né en 1946 à Damas, Mellah, qui a longtemps exercé le métier d’enseignant-chercheur en Suisse et aux Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 2 Rafik Darragi, « Tataouine , le nouveau roman de Fawzi Mellah : la description des péripéties d’une randonnée dans le grand sud tunisien sans tomber dans le piège de l’orientalisme », Leaders [en ligne], mis en ligne le 16 avril 2021, consulté le 23 mars 2025. URL : https: / / www.leaders.com.tn/ article/ 31732-tataouine-le-nouveau-roman-d e-fawzi-mellah-la-description-des-peripeties-d-une-randonnee-dans-le-grand-sud-tun isien-sans-tomber-dans-le-piege-de-l-orientalisme 3 Dominique Viart, « Les littératures de terrain », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], n° 18, 2019, mis en ligne le 15 juin 2019, consulté le 20 mars 2025, p.-8. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1275 4 Marie-Ève Thérenty, « Dans la peau d’un autre », En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p.-27. 5 Dans son ouvrage L’Empathie (Paris, Presses Universitaires de France. « Que sais-je ? », 2024, p. 53), Serge Tisseron énumère « l’observation, la mémoire, les connaissances et le résonnement, qui interviennent dans le partage affectif et la régulation des émotions, mais aussi dans la prise de perspective et le souci de l’autre » comme compétences liées à l’empathie. 6 Fawzi Mellah, Clandestin en Méditerranée , Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2000, p. 73. États-Unis 2 , fait le choix de l’immersion et emprunte la voie de la clandestinité. Son ouvrage Clandestin en Méditerranée , paru respectivement aux Éditions Cérès (Tunisie) et aux Éditions du Cherche-Midi (France) en 2000, s’inscrit dans la littérature de terrain et retrace une investigation s’apparentant à une véritable quête initiatique. Si elle participe à « une forme d’opacification du réel 3 », la restitution de cette enquête par immersion, sous la forme d’un récit, traduit une volonté de « rendre compte du point de vue de l’autre 4 ». Or, pour parvenir à cette fin, l’auteur doit d’abord appréhender la perspective des clandestins en expérimentant leur mode de vie, puis, en assurer la médiation auprès de son lectorat. Il serait ainsi invité, en amont et en aval de son projet d’écriture, à mobiliser son empathie et les compétences qu’elle sollicite 5 . Afin de mieux explorer cette hypothèse, nous souhaitons interroger les corrélations possibles entre récit de l’immersion et empathie chez Fawzi Mellah. Pour ce faire, nous commencerons par nous intéresser à la mise en récit du sujet infiltré dans Clandestin en Méditerranée , avant de concentrer notre attention sur son rapport à l’altérité. 1 Immersion et mise en récit du sujet infiltré La littérature de terrain tend à placer le « je » comme épicentre du récit de son expérience et de sa recherche. Clandestin en Méditerranée ne déroge pas à cette règle et une fusion entre les instances auctoriale et narrative est suggérée dès la situation initiale, avant d’être explicitée par l’usage, unique mais révélateur, de l’anthroponyme « Fawzi 6 » au milieu du texte. Cet aspect 44 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 7 Ibid. , p.-13. 8 Ibid. 9 Nous relevons les termes et expressions : « énergie », « brouhaha enthousiaste », « s’exclama », « gouaille », « yeux rieurs », « fougue », « vigueur mêlée à une si grande naïveté », « innocence robuste et active », « rêveurs » ( Ibid. , p.-13-14) 10 Robert Plutchik, The Emotions : Facts, Theories, and a New Model , New York, Random House, 1962, p.-108-125. 11 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-14. autobiographique souligne d’un côté le désir de restituer l’aventure vécue avec sincérité et objectivité, mais il peut, d’un autre côté, masquer la dimension subjective de l’enquête par immersion. En effet, les divers biais, qui influencent la perception, le raisonnement et l’action du sujet, jouent un rôle essentiel dans le déchiffrement des stimuli sensoriels et émotionnels. Le récit de l’investigation révèle donc la méthode mise au point pour accéder à la vérité de l’objet du reportage et offre, dans un même temps, une plongée dans l’intériorité de l’écrivain-journaliste. La trame narrative de Clandestin en Méditerranée introduit dès la deuxième page l’élément déclencheur du projet d’enquête, aussitôt suivi de l’énoncé de ce dernier et de la méthode choisie. Après s’être vu refuser un visa pour la Belgique, l’auteur-narrateur rencontre d’autres « refoulés 7 » qui, loin d’être découragés par la bureaucratie consulaire, sont candidats à l’émigration illégale. S’il insiste sur la distance qui le sépare de « cette nouvelle race de migrants 8 », Mellah souligne l’attraction et l’intérêt que le comportement et le discours de ces jeunes gens suscitent en lui. En rapportant leur conversation, il construit une éthopée méliorative qui convoque les champs lexicaux de la vitalité, de la joie et de la jeunesse 9 . Ces derniers mettent en avant l’association de deux émotions de base théorisées par Robert Plutchik : la joie et l’anticipation. Le sujet en vient ainsi à déterminer ─ en usant des composantes affective et cognitive de l’empathie ─ l’état émotionnel de ces aspirants à la clandestinité mus par l’espoir et l’optimisme 10 . La composante motivationnelle de l’empathie, à savoir le souci de l’autre, l’amène naturellement à s’interroger sur les clandestins et leurs motivations et à élaborer son projet d’investigation. Mellah, formé à la recherche scientifique, pose par conséquent la problématique qu’il souhaite questionner, puis énumère plusieurs interrogations secondaires-: Qui sont donc ces émigrés de l’ombre contre lesquels l’Europe se barricade ? À quoi aspirent-ils en allant affronter les dangers de la mer et les tracas des frontiè‐ res ? Quels projets et quelles illusions emportent-ils dans leur baluchon ? Comment deviennent-ils des clandestins, des illégaux, des sans-papiers 11 ? Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 45 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 12 Ibid. , p.-15. 13 Ibid. , p.-98. 14 Ibid. , p.-62. 15 Ibid. , p.-93. Ces questionnements sont immédiatement suivis de l’énonciation du projet de reportage et de la méthode qui sera adoptée. Le journaliste annonce dès lors la réalisation, par immersion, d’une enquête sur les migrants clandestins. Dans la pratique immersive, le sens commun de l’empathie « se mettre à la place de quelqu’un » prend un sens littéral. En annonçant son intention de « [se] gliss[er] dans la peau d’un clandestin 12 », Mellah cherche à mieux comprendre les migrants illégaux en expérimentant physiquement et psychologiquement leur mode de vie. En effet, l’immersion, dans le cadre d’une enquête, possède deux dimensions. La première consiste en une immersion corporelle qui fait appel aux sens du sujet. Elle met également en jeu la corporéité de l’investigateur. Dans Clandestin en Méditerranée , le narrateur, dont les sens désormais restent constamment en alerte, subit le manque de sommeil et les conséquences de la précarité ─ notamment en ce qui concerne l’hygiène : « Depuis la veille à midi, je ne m’étais ni rincé les dents ni peigné les cheveux ni lavé le visage. Ma bouche était pâteuse, mes mains moites, mes ongles sales 13 ». Mais la deuxième dimension de l’expérience immersive est tout aussi éprouvante. En effet, l’immersion identitaire consiste à obliger le reporter à adopter une identité d’emprunt, à faire siens des comportements qui lui sont étrangers et à traverser un vécu émotionnel intense. Sur le point de quitter l’Italie, Mellah affirme ainsi : « Dans tous les cas de figure, je n’étais pas encore au bout de ce voyage et de ses émotions 14 ». Cette phrase annonce le climax émotionnel que vit le narrateur lors de sa traversée des Alpes. Il y expérimente une frayeur difficilement descriptible : J’ai évoqué ailleurs dans ce récit cette fidèle compagne du clandestin. J’ai dit que certaines frayeurs éprouvées ici ou là ne méritaient pas le nom de peur et qu’il fallait réserver ce terme à des sentiments beaucoup plus confus et troubles qu’un simple émoi physique. Or, précisément, le malaise qui m’avait pris sur cette route descendant vers le Rhône n’avait rien de physique. Il n’était en rien comparable à ce que j’avais ressenti sur le rafiot ou certaines nuits à Rome. Il était plus vague et plus oppressant. Il ne se situait ni dans le cœur qui palpite, ni dans les tempes qui gonflent, ni dans le crâne qui bourdonne. Du reste, je ne sais même pas où le localiser. Dans le ventre ? Au fond de l’estomac ? Vers le plexus solaire ? […] 15 . Ce passage met en lumière le puissant trouble psychologique qui s’empare du narrateur. Négation, énumération, accumulation de questions rhétoriques et modalisateurs d’intensité se conjuguent pour traduire l’incertitude et le boule‐ 46 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 16 L’auto-empathie correspond à « la capacité de se percevoir soi-même comme sujet éprouvant ». Tisseron, L’Empathie , p.-38. 17 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-93. 18 Tisseron, L’Empathie , p.-34. 19 Violaine Sauty, « L’immersion comme sur un fil », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], n° 18, 2019, mis en ligne le 15 décembre 2019, consulté le-24-mars 2025. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1793. 20 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-27. 21 Mellah souligne : « [Le clandestin] n’évolue plus que dans une temporalité faite d’escales forcées et de saccades imprévisibles. Un rythme chaotique qui ne relève ni du présent ni du futur ». Ibid. versement dans lesquels la peur extrême plonge l’infiltré. La compréhension de la nature de son malaise s’opère par le biais d’une pratique empathique autoréflexive 16 -: Cette peur j’en suis convaincu, avait pris ses racines bien avant la montagne. Vers Palerme ou Rome. En tout cas, au milieu de l’aventure. Dans le magma étourdissant de fatigues, de questions, d’incertitudes et d’insomnies que j’ai vu mes compagnons faire et refaire. Cette peur n’était donc pas seulement la mienne. C’était celle du groupe dont je venais de partager la vie. Mes anciens compagnons me l’avaient passée comme on transmet sans le savoir une maladie contagieuse. Elle ressortait maintenant. Elle ne devait donc rien à la montagne. Elle venait de plus haut. Seulement, à l’instar du virus du sida, elle avait vécu passive et tapie en moi bien avant de laisser éclater ses effets 17 . L’ empathie pour soi est ici étroitement liée à l’ empathie pour autrui   18 . Les émotions observées chez les clandestins affectent le sujet. Sa conscience de ne pas être pleinement l’un d’entre eux et sa capacité à réguler ses propres émotions n’ont pas pu l’empêcher d’entrer en résonance avec ses compagnons et d’intérioriser peu à peu leurs angoisses. L’expérience différée de ces dernières et son intensité transforment le terrain en espace hostile qui met à mal l’équilibre précaire entre observation et participation 19 . Elle s’inscrit dans un processus de désorientation du journaliste, déjà entamée par l’expérimentation « étrange et douloureuse 20 » d’une temporalité en crise 21 . L’immersion permet ainsi à Mellah d’accéder aux réalités de la clandestinité sans toutefois permettre une coïncidence totale avec l’identité d’emprunt. Le récit montre l’impossibilité du sujet à se fondre pleinement dans le nous des clandestins. Il souligne la distance qu’établissent l’identité réelle de Mellah (différences d’âge et de classe sociale), sa mission d’actant-témoin et sa liberté de quitter le terrain. À trois reprises, l’auteur lève le masque : d’abord, par amitié ; ensuite, par besoin ; enfin, par respect. La première révélation est un aveu ; les Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 47 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 22 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-53. 23 Laurence Proteau, « Penser l’intimité avec son terrain », En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 112. deuxième et troisième relèvent de la veille méthodologique et d’une adaptation nécessaire à l’avancée de l’enquête. La révélation par amitié est sans doute la plus intéressante à étudier car elle est dépendante du lien interpersonnel entre Mellah et Jeff, son compagnon et guide dans la clandestinité durant toute la première partie de son périple. Un certain degré de sympathie, reposant sur le partage de mêmes émotions et l’adhésion à un même but, lie les deux hommes. Le reporter appréhende d’ailleurs son déguisement comme une imposture, brisant le « code d’honneur 22 » de Jeff qui proclame exclure le mensonge en amitié. Mais, comme le précise Laurence Proteau dans son article « Penser l’intimité avec son terrain », « […] le vivre avec ne dote pas […] d’une compréhension plus ajustée, puisque lorsque l’on croit comprendre, on ne fait que croire justement 23 ». La réaction indulgente de Jeff à la suite de l’aveu de Mellah et sa réponse « Nous mentons tous, Fawzi, obligés… » ─ destinée à apaiser son sentiment de culpabilité ─ brisent, en effet, l’illusion d’une parfaite compréhension du terrain. Les limites de l’empathie correspondent dans ce cas précis aux limites de l’immersion. Proche des pratiques de l’autofiction, la mise en récit du « je », dans cette resti‐ tution narrative, associe l’objectivité de la méthode scientifique et journalistique et la subjectivité d’une focalisation centrée sur le sujet. L’empathie, volontaire ou involontaire, y est un outil pour déchiffrer d’une part, l’aventure personnelle du reporter et d’autre part, sa compréhension du monde des sans-papiers. Une compréhension, particulièrement marquée par son rapport à l’altérité. 2 Enquête de terrain et altérité dans le récit d’immersion Dans Clandestin en Méditerranée , l’observation participante concourt à la cons‐ truction d’un savoir. Tout au long de son récit, Mellah restitue une démarche méthodologique impliquant de réunir les données sur le terrain, de les analyser et de les interpréter. Cette enquête le mène à explorer deux volets qui rendent compte de la complexité des enjeux migratoires à la fin des années 1990. Le premier volet - nous avons eu l’occasion de le souligner plus haut - consiste à en apprendre davantage sur les parcours et les modes de vie des migrants clandestins. Le deuxième volet interroge, quant à lui, les politiques migratoires et formes d’hospitalité dans les pays d’accueil. La recherche de réponses objectives nécessite d’adopter, autant que possible, un point de vue allocentriste du terrain. 48 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 24 À la fin du récit, Mellah ressent la nécessité d’« [é]merger ». Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-136. 25 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-99. Si le texte de Mellah place le sujet au cœur du récit, l’altérité en est l’objet privilégié. L’enquête se présente comme un récit de voyage au cours duquel la rencontre de l’altérité se superpose à l’expérience individuelle. En observant la structure de Clandestin en Méditerranée , nous pouvons relever une rupture au moment de l’arrivée en Suisse du journaliste. La phase d’immersion (80 pages), qui connaît son apogée lors de la traversée des Alpes, est suivie d’un processus graduel (40 pages) - que nous désignerons par le terme émergence 24 - marqué par une distanciation de plus en plus importante du sujet avec son identité d’emprunt. Figure 1 : Structure de l’enquête dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah À Sierre, Mellah prend conscience des menaces que le double statut de clan‐ destin et d’étranger fait peser sur lui. L’origine de la rupture correspond donc au moment où la perception du passage illégal de la frontière et ses conséquences deviennent « une réalité concrète et précise 25 ». Ce renversement Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 49 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 26 La théorie du renversement psychologique de Michael J. Apter étudie la motivation des individus, qui se montre souvent instable et a des effets sur leur perception et leur engagement dans leur environnement. Cette théorie se centre sur l’expérience subjective du sujet en prenant en compte son état d’esprit, ses émotions et sa cons‐ cience des événements et de son environnement. Elle possède de plus une dimension structurale dynamique et changeante. Les individus alternent entre des états métamoti‐ vationnels opposés de manière brusque et involontaire. Apter réunit ces états en quatre paires qui matérialisent respectivement l’expérience des buts et des moyens (paire tellique - paratélique) ; l’expérience des règles des contraintes (paire conformisme - opposition) ; l’expérience des transactions et échanges avec d’autres personnes, objets ou situations (paire maîtrise-sympathie) ; et enfin, l’expérience des relations avec autrui, objets ou situations (paire autique - alloïque). Michael J. Apter, éd., Motivational Styles in Everyday Life a Guide to Reversal Theory , Washington DC, American Psychological Association, 2001. 27 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-101. 28 Voir note-26. 29 Lydia Fernandez, et al. « Tabagisme et états métamotivationnels chez des adolescents lycéens »,- Psychotropes,- 2004, n°-2, Vol.-10,-2004.-p.-25. psychologique 26 brutal trouve sa source dans le changement d’environnement. L’auteur-narrateur explique ainsi-: [À] Pantelleria j’avais atterri sur un terrain familier. D’emblée, la similitude des paysages, la ressemblance des êtres et des lieux me rassurèrent et atténuèrent passa‐ blement (à mes yeux du moins ! ) la gravité des choses. Après tout, en Méditerranée, j’étais encore avec les miens. De Brigue à Sierre, en revanche, tant de signes me dirent que je n’étais plus dans mon paysage et mes tonalités. Or, en me signifiant l’altérité, ils me rappelèrent du coup l’infraction que je commettais. […] 27 . La perception de l’Italie et de la Suisse est déterminée par des biais affectifs et cognitifs. Le champ lexical associé à l’Italie, dans l’extrait, traduit un sen‐ timent de proximité et d’appartenance, qui facilite l’empathie. L’atténuation de l’altérité italienne place le sujet dans un état métamotivationnel alloïque 28 impliquant l’identification à autrui. Au contraire, en Suisse, Mellah bascule dans un état autique, qui correspond à une distanciation avec son environnement. L’expérience d’une altérité totale, qui freine le processus empathique, provoque ainsi le renversement psychologique. Au sentiment de fusion s’ajoute par ailleurs celui de l’opposition. En prenant l’identité d’un clandestin, le reporter a inconsciemment adopté un état métamotivationnel d’opposition envers des « règles considérées comme restrictives 29 » - les lois relatives à la circulation et à l’immigration. L’étrangeté de la Suisse, également appréhendée comme rigide et normative, suscite toutefois un changement abrupt vers un état de conformisme et un rappel des lois et des contraintes du réel. Le renversement psychologique conduit le journaliste à réajuster l’équilibre entre observation et participation. 50 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 30 Michel Terestchenko, « Égoïsme ou altruisme ? : Laquelle de ces deux hypothèses rend-elle le mieux compte des conduites humaines ? », Revue du MAUSS , 2004/ 1, n°-23, 2004. p.-312-315. 31 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-130. 32 Ibid. ,-p.-113. 33 L’auteur partage sa défiance envers ce milieu : « Probablement à tort, j’avais appris à me méfier des dames patronnesses, des travailleurs sociaux et de tous ceux qui font de la compassion une profession. En plus, une quinzaine d’années passées dans les milieux occidentaux du développement et de la coopération avaient achevé de me donner une sainte horreur du marché de la charité. En fait, j’avais fini par ne plus voir dans ceux qui font du “malheur des autres” un fonds de commerce que des charognards L’entretien devient son outil d’investigation privilégié, et la compréhension des conditions d’accueil des migrants domine désormais cette dernière. La restitution narrative de l’enquête souligne un point commun aux deux phases principales du récit : le développement des comportements prosociaux. La motivation de ces derniers est grandement influencée par l’empathie. La compréhension et le souci de l’autre stimulent en effet le désir de lui venir en aide. Mais cette action, lorsqu’elle est réalisée, peut avoir une intention égoïste ou altruiste. Selon les théories de la motivation psychologique, l’altruisme s’apparente à une conduite humaine bienveillante résultant de « la volonté résolue et réfléchie de promouvoir le bien d’autrui. [Contrairement à l’égoïsme], il admet une pluralité de mobiles, en sorte que la recherche du bien des autres n’est pas incompatible avec l’obtention de quelque satisfaction personnelle ou rétribution 30 … ». Au cours de son voyage, Mellah observe ou fait l’objet de comportements altruistes. À Rome, par exemple, un ami de Jeff les aide à trouver un emploi, un toit et une communauté, sans rien attendre en retour. La réalité de la clandestinité est cependant plus complexe. Le quotidien des migrants illégaux est ainsi fait de « solidarité et [d’]intérêt, de compassion et de réalisme 31 ». C’est toutefois dans la deuxième partie du récit consacrée à la Suisse que le narrateur évoque principalement les comportements prosociaux. Il dessine une galerie de portraits de travailleurs sociaux et de bénévoles altruistes à l’instar de l’Algérienne, qui l’accueille et l’aide à traverser la frontière entre la Suisse et la France. En effet, la vieille dame lutte pour sortir de jeunes immigrées de la prostitution et son altruisme est valorisé dans le texte par le reporter à l’aide de la négation et de l’adversatif : « Ce n’était donc ni un vague concept ni un quelconque intérêt qui l’avaient poussée dans cet engagement, mais la volonté que des consœurs ne vendent leur âme en pensant ne prêter que leur corps 32 ». Les diverses rencontres qu’il fait dans le milieu caritatif en Suisse amènent l’auteur-narrateur à reconsidérer sa vision de ce domaine et sa supposée motivation égoïste 33 . Le récit met également en évidence la gestion Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 51 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 incapables de vivre en pleine lumière. Pseudo-penseurs du développement, coopérants, humanitaires… j’en ai tant rencontré qui s’étaient lancés dans ces faux métiers par intérêt personnel bien plus que par souci du voisin que j’avais vraiment peur en allant à ce rendez-vous de trébucher sur une telle personne… ». Ibid. , p.-112. 34 « [E]ntre les rêves de mes compagnons et les contraintes de nos hôtes, je me sentais de moins en moins apte à faire un choix raisonnable et définitif ». Ibid. , p.-130. 35 Martha Nussbaum, Les Émotions démocratiques , Paris, Flammarion, 2011. 36 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-136. 37 Ibid. , p.-137. polémique des flux migratoires et des conditions d’hospitalité dans le pays. Les explications et les conseils des enquêtés conduisent par ailleurs Mellah à réajuster son appréhension sur la situation économique suisse. La dégradation exponentielle de celle-ci condamne à la précarité les plus vulnérables - qu’ils soient autochtones ou étrangers - et permet difficilement aux sans-papiers de se construire une nouvelle vie en Europe. Clandestin en Méditerranée souligne ainsi la complexité du débat sur la crise migratoire. La restitution de la dernière étape du voyage offre une synthèse mettant en lumière une compréhension critique et humble de la pluralité des points de vue 34 . Elle est également l’occasion pour le journaliste de développer plus en profondeur une défense du cosmopolitisme et de la multiculturalité, qui affleure régulièrement dans le texte. Garants de la liberté de circulation et de la tolérance, le cosmopolitisme et la multiculturalité - dont l’une des conditions sine qua non est l’empathie 35 - offriraient en effet une alternative éthique aux politiques de l’exclusion. Ces idées se cristallisent notamment dans la situation finale du texte. En France - un terrain de nouveau familier - , sur le quai d’une gare, Mellah observe une fête improvisée par de jeunes gens issus de l’immigration. Ces derniers incarnent une « Europe désinvolte et insouciante 36 » et le brassage des origines et des cultures. Leur origine maghrébine joue le rôle de facilitateur d’empathie. L’auteur-narrateur accorde, de plus, une attention particulière à la langue usitée entre eux-: Je tendis l’oreille. Je tentai d’attraper quelques mots. Impossible ! Le sens des phrases m’échappait complètement. Non que ces jeunes gens fussent confus ou leurs paroles maladroites - Oh non ! - ils maniaient bien le français en le mâtinant même d’un peu de verlan. Non. C’était moi qui n’arrivais plus à suivre. Mais quel bonheur de les entendre ! Quelle langue ! De nuage et d’argile. Magique et terre à terre. Douce et écorchée. Un glossaire sentant bon la mixture d’algues et d’édelweiss. Une mine d’expressions à la fois fraîches et amères. Comme des bonbons à la menthe qu’on a envie de garder à la bouche et de sucer longuement 37 . 52 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 38 Ibid. 39 La couverture de l’édition de l’ouvrage, publié aux éditions du Cherche-Midi, indique que la préface est rédigée par Henri Leclerc, président de la Ligue des droits de l’homme de 1995 à 2000. Le reporter narre dans cet extrait une expérience auditive enchanteresse et singulière aussi bien sur le plan affectif que cognitif. Il multiplie les antithèses pour mieux traduire la richesse et les contradictions de cette langue innovante. Ancrée dans l’ici et l’ailleurs, celle-ci porte en elle l’expérience paradoxale des familles immigrées en France. Par ailleurs, confessant avec modestie son igno‐ rance, le reporter n’hésite pas à demander le sens d’une expression idiomatique qui l’intrigue et le fascine à la fois : « Transpirer sa race 38 ». Cette expression enrichit l’isotopie de la peur développée dans le récit, confirmant au lecteur que cette émotion domine le vécu des clandestins et de Mellah lors de son immersion. Dans Clandestin en Méditerranée , le reportage en immersion se fait quête de la connaissance. Fawzi Mellah y explore sous divers aspects le problème de la migration illégale. La restitution narrative de son vécu de clandestin démontre le rôle crucial des processus empathiques dans la réussite de l’investigation, car ils déterminent sa compréhension de l’objet de l’enquête. Associant objectivité et subjectivité, auto-centrement et décentrement, le récit donne ainsi toute sa place à la nuance. Dès lors, il concurrence et corrige les discours simplificateurs, sans pour autant étouffer les voix divergentes. Immersion et empathie favorisent, de ce fait, l’engagement critique de l’auteur et de son ouvrage, dont la dimension humaniste et politique est annoncée et assumée dès la couverture du livre 39 . Aussi serait-il justifié de considérer que l’empathie joue un rôle dans le partage du sensible-? Bibliographie Source- Mellah, Fawzi. Clandestin en Méditerranée , Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2000. Études- Apter, Michael J.,- éd. Motivational Styles in Everyday Life a Guide to Reversal Theory , Washington DC, American Psychological Association, 2001. Darragi, Rafik. « Tataouine , le nouveau roman de Fawzi Mellah-: la description des péripéties d’une randonnée dans le grand sud tunisien sans tomber dans le piège de l’orientalisme », Leaders [en ligne], mis en ligne le 16-avril 2021, consulté le 23-mars Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 53 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 2025. URL : https: / / www.leaders.com.tn/ article/ 31732-tataouine-le-nouveau-roman-d e-fawzi-mellah-la-description-des-peripeties-d-une-randonnee-dans-le-grand-sud-tu nisien-sans-tomber-dans-le-piege-de-l-orientalisme Fernandez, Lydia., et al. « Tabagisme et états métamotivationnels chez des adolescents lycéens ». Psychotropes,- 2004, n°-2, Vol.-10,-2004.-p.-19-46. Nussbaum, Martha. Les Émotions démocratiques , Paris, Flammarion, 2011. Plutchik, Robert. The Emotions-: Facts, Theories, and a New Model , New York, Random House, 1962. Proteau, Laurence. « Penser l’intimité avec son terrain » En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p.-10-116. Sauty, Violaine. « L’immersion comme sur un fil »,- Revue critique de fixxion française contemporaine -[En ligne], n°-18, 2019, mis en ligne le-15-décembre 2019, consulté le-24-mars 2025. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1793-; Terestchenko, Michel. « Égoïsme ou altruisme ? -: Laquelle de ces deux hypothèses rend-elle le mieux compte des conduites humaines ? », Revue du MAUSS , 2004/ 1, n° 23, 2004, p.-312-333. Thérenty, Marie-Ève. « Dans la peau d’un autre »,- En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 23-35. Tisseron, Serge. L’Empathie , Paris, Presses Universitaires de France. « Que sais-je ? », 2024. Viart, Dominique. « Les littératures de terrain », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], n° 18, 2019, mis en ligne le 15 juin 2019, consulté le 20 mars 2025. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1275 Wihtol de Wenden, Catherine. « Enjeux autour des flux migratoires dans les décennies à venir », Revue internationale et stratégique , 2010/ 4, n°-80, 2010. p.-75-83. 54 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 1 La décennie noire désigne la guerre civile algérienne (1991-2002) qui a vu se déployer les actions des islamistes contre le pouvoir et contre l’opposition démocrate algérienne. Voir Faris Lounis, « Kamel Daoud n’a pas “brisé le tabou de la guerre civile algé‐ rienne” » (https: / / blogs.mediapart.fr/ faris-lounis/ blog/ 151224/ kamel-daoud-n-pas-bris e-le-tabou-de-la-guerre-civile-algerienne) : dans cet article de la mi-décembre, Faris Lounis publie une liste de plus de cinquante romans ou essais portant sur la décennie noire. Voir plus loin mes articles sur Houris de K. Daoud, Collateral , qui faisait déjà le point sur l’affirmation erronée de cet écrivain, se déclarant le seul à dénoncer cette séquence historique : Christiane Chaulet Achour, «-Houris de Kamel Daoud ou… écrire sa catabase-», mis en ligne le 17 septembre 2024. Disponible sur-: https: / / www.c ollateral.media/ post/ houris-de-kamel-daoud-ou-%C3%A9crire-sa-catabase. Mon choix s’est porté sur des romans dont le cadre est celui de la décennie noire et dont la performance esthétique est au rendez-vous. 2 Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , Paris, Gallimard, 2020, « Folio essais 682-» [2022, notre édition de référence]. Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie Christiane Chaulet Achour Universités d’Alger et de Cergy Pontoise Pôle ESMED (Échanges et Sociétés en Méditerranée) de l’Université de Toulon La crise profonde de la société algérienne durant ce que l’on nomme « la décennie noire », a trouvé des échos nombreux et contradictoires dans la production romanesque du pays 1 . L’intérêt était de choisir un corpus qui permette de rendre compte de la complexité des scénographies adoptées et de les interpréter en m’appuyant sur l’essai de Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment   2 , qui m’a aidée à dégager deux grandes dominantes : celle de l’écriture du ressentiment et celle de l’écriture de l’empathie. Décrire ou creuser la plaie / tenter ou non de compenser, d’apporter un remède face à la violence de l’événement/ fermer l’avenir ou construire une fiction donnant toute sa place à l’humain. Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 3 Aïssa Khelladi, Rose d’abîme , Paris, Le Seuil, 1998 - Malika Madi, Les Silences de Médéa , Bruxelles, Éd. Labor, 2003- Amina Damerdji, Bientôt les vivants , Paris, Gallimard, 2024 (réédité en Algérie, Barzakh, octobre 2024) - Kamel Daoud, Houris, Paris, Gallimard, 2024. 4 Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , p.-11. 5 Ibid. , p.-13. 6 Ibid. , p.-24. La démonstration s’appuie sur quatre romans 3 : Aïssa Khelladi, Rose d’abîme , en 1998 ; Malika Madi, Les Silences de Médéa , en 2003 ; Amina Damerdji, Bientôt les vivants , en janvier 2024 ; Kamel Daoud, Houris , en août 2024. Leur réception et leurs contextes, en France et en Algérie, mériteraient une étude particulière de la lecture des œuvres algériennes mais ce n’est pas l’objet de cette contribution. Rappelons simplement que la sortie de Rose d’abîme a été torpillée, à sa sortie, par un article de Télérama désignant le romancier comme un suppôt du régime, empêchant une lecture du roman. Le roman de Malika Madi, écrit par une belgo-algérienne, a été complètement passé sous silence. Pour l’année 2024, même si elle a reçu le prix Transfuge, la fiction d’Amina Damerdji, malgré son sujet, a peu intéressé la critique française ; il a fallu son édition en octobre en Algérie pour que les lecteurs algériens puissent la lire. Enfin Houris de Kamel Daoud a eu la palme de la star médiatique des deux côtés de la Méditerranée, dans la presse et les réseaux sociaux. 1 Ressentiment ou empathie-? Dans son essai, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , Cynthia Fleury pose, dans un envoi initial, la ligne directrice des développements qui vont suivre, la conviction qui a animé son travail : « personne ne nie à autrui sa capacité d’affronter le réel et de sortir du déni […] La lutte contre le ressentiment enseigne la nécessité d’une tolérance à l’incertitude et à l’injustice. Au bout de cette confrontation, il y a un principe d’augmentation de soi 4 -». Dans une première partie, « L’Amer », elle détaille à partir de cas observés et de livres écrits « ce que vit l’homme du ressentiment-» et affirme-: «-l’amer, il faut l’enterrer. Et dessus fructifier autre chose. Aucune terre n’est jamais maudite éternellement 5 -». En dépassant le ressentiment, ce qui n’est pas une entreprise aisée, on se libère pour vivre autrement. Tous les êtres humains ne sont pas capables d’effectuer ce dépassement : celui qui reste bloqué dans son ressentiment, reste dans la rumination ; il mâche et remâche et ne parvient pas au stade de la cicatrisation et s’inscrit, écrit-elle, «-dans la faillite 6 -». 56 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 7 Notons que ce terme de « déclosion » n’est pas attesté dans les écrits de Fanon mais est une interprétation d’A. Mbembé dans son introduction aux Œuvres de Fanon à La-Découverte en 2011. Achille Mbembé, « Introduction », Œuvres de Frantz Fanon, Paris, La Découverte, 2011. 8 Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , p.-204. 9 Ibid. 10 Ibid. 11 Ibid. 12 Ibid. , p.-205. 13 Ibid ., p.-207. 14 Ibid ., p.-209. Ces premiers développements m’éclairaient sur mes propres lectures et ressentis. Cela a été encore plus nourri par la troisième partie, « La Mer ». Un monde ouvert à l’homme », où l’essayiste, philosophe et psychanalyste, plonge le lecteur dans la démarche de Frantz Fanon sous le titre, « La déclosion selon Fanon 7 ». Dans ses écrits, le psychiatre algéro-martiniquais s’est intéressé à tous ceux qui sont considérés comme « inférieurs » et qui « doivent aller au-delà du ressentiment pour inverser le cours de l’Histoire 8 -». Pour appuyer sa démarche, C. Fleury renvoie à l’interprétation qu’Achille Mbembé donne de la démarche fanonienne. Il nomme « les trois cliniques du réel » à partir desquelles se sont concrétisées action et réflexion : le nazisme, le colonialisme et la rencontre avec la France métropolitaine. Reformulant Fanon, il affirme : « soigner, c’est soigner jusqu’au bout, du moins le tenter, c’est créer un nouvel ordre des choses pour l’individu 9 -». Fanon souhaite, en entendant la plainte, la soigner pour produire « la résilience après la blessure 10 » pour faire advenir « un sujet humain inédit 11 ». Répéter, ruminer, c’est s’assigner à ne pas bouger, à s’enkyster. Ainsi le racisme « cadavérise » le corps du colonisé, du dominé 12 . C’est le travail de libération du sujet que Mbembé nomme, interprétant Fanon, « la déclosion » (contraire de la forclusion). Comment la définir ? Comme « la sortie de ce magma émotionnel dramatique qui produit des identités captives de leurs “cultures” 13 ». C. Fleury constate que Fanon peut blesser « car il ne flatte pas l’individu dans son complexe identitaire 14 -». À partir de ces constats de base, Cynthia Fleury développe une analyse des essais de Fanon tout à fait passionnante et citant son affirmation de Peau noire masques blancs , « introduire l’invention dans l’existence », elle montre sa capacité à déployer un plaidoyer « pour l’homme, rien que pour l’homme ». Le ressentiment participe à la colonisation de l’être : « le sublimer produit une décolonisation de l’être, seule dynamique viable pour faire émerger un sujet et Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 57 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 15 Ibid ., p.-233. 16 Ibid ., p.-236. 17 Ibid ., p.-252. 18 Ibid ., p.-254. 19 Ibid ., p.-41. 20 À lire notre première lecture de ce roman dans « Les Tourbillons de l’innommable », Algérie Littérature/ Action , n°22-23, Éd. Marsa, juin-septembre 1998, p.-193-198. 21 Ces initiales désignent la « Guerre de Libération nationale » : la guerre d’Algérie (ainsi nommée en France) de 1954 à 1962. une aptitude à la liberté 15 ». Résister par la violence à la violence est difficile mais si c’est la violence qui règne seule, elle emprisonne l‘être : « la violence n’est jamais un processus durable de construction. […] elle est répétition. Elle a la force machinique et mortifère de la répétition 16 ». Le cercle fermé violence/ haine ne permet pas au sujet d’émerger de son traumatisme, elle l’enferme sans lui permettre de cicatriser. Enfin, à propos des pages que C. Fleury consacre à Cioran, on peut lire, ce qui nous a guidée dans nos lectures de romans : « J’ai toujours pensé que la littérature, l’art, le génie des humanités restaient une porte possible pour tous ceux qui éprouvent l’amertume, qu’il y avait là dans l’expérience esthétique une possible échappée 17 ». « Certains êtres par le style s’échappent de la torpeur ressentimiste. Et même parfois avec un humour cinglant 18 -». Les quatre romans choisis, étant donné la crise sur laquelle s’adosse leur fiction, proposent-ils « une possible échappée » ou ruminent-ils dans le ressen‐ timent-? 2 « Le goût âcre que laissent certaines lectures littéraires 19 » 2.1 . Rose d’abîme d’Aïssa Khelladi 20 ou l’espoir gangrené et détruit La foulée obstinée et rythmée de Warda, la sportive qui s’entraîne tous les matins dans cette campagne de la Mitidja, à la fin des années 1990, défi à la société où elle vit, pourrait être le point initial d’une fiction euphorique. Mais cette ligne lumineuse est vite hachurée de sang, de sperme, d’ecchymose et de coups et de violence. Autour de Warda, une famille dessine un panel de positionnements idéologiques. Les six parties, chacune d’elles subdivisée en chapitres, sont précédées puis closes par un prologue et un épilogue. Ces nombreuses subdivisions donnent une dimension haletante et fragmentée à l’ensemble. Dans le présent bousculé, la GLN 21 n’est jamais loin mais ne concerne qu’indirectement trois des cinq 58 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 personnages principaux : le frère et la sœur, Warda et Kamel et Amin, l’ami de la jeune fille mais elle est la chambre noire de référence de la violence d’aujourd’hui. Dans le tempo tragique qui est celui de ce roman où tous les tons s’entremêlent - l’épique, le lyrique, le bouffon -, la GLN est le point aveugle ou aveuglant de nombreux comportements du présent. C’est surtout au chapitre 3 de la première partie qu’elle s’introduit par la mise en scène des deux derniers protagonistes : Mouloud et Khadidja, le père et la mère. Ils sont tous deux englués dans le passé. Mouloud en perd la raison tant est grande sa déception des lendemains de la lutte qui n’ont pas chanté ; Khadidja, selon un principe très réaliste (et souvent féminin) d’adaptation au réel vécu, a mis ou tente de mettre un voile sur ses souvenirs pour ne pas réveiller les miasmes et les cassures d’une guerre qui a été destructrice de son être. Femme de toutes les compromissions, elle n’a plus qu’une seule passion, son fils Kamel, pour lequel elle est prête à tout en mère méditerranéenne, excessive, théâtrale et possessive. Les parents, comme les deux enfants, vivent sans communiquer et chacun tourbillonne dans le cercle de la violence qu’il a intériorisé, s’enfonçant dans une solitude où jamais une main ne se tend pour aider à sortir du gouffre. On ne sera pas étonné que la violence tourne essentiellement autour des deux personnages féminins : la fille, la mère, prise au mâle piège. Warda est enlevée par un islamiste qui la harcèle et invite les siens à le rejoindre dans cette traque. Elle est sauvagement violée et emprisonnée ; Khadidja est acculée par Mouloud à dire « la » vérité sur le passé. Dans le cerveau enfiévré de Mouloud se mêlent alors violence de la résistance au colonialisme et émeutes d’octobre 88 dans les rues d’Alger. Violence contre les femmes, viols. Le viol d’aujourd’hui fait écho à ceux d’hier puisque Khadidja a été successivement violée par des Français puis par l’un des siens, un combattant. Ces viols et leur vécu, la torture que Mouloud subit dans les commissariats du présent, écho de celle subie pendant la GLN, forment le sommet tragique du roman. À partir de ce nœud où les faits, les échappatoires que les victimes inventent ou ces impasses de l’être qu’elles subissent sans trouver de dérivatif, le roman évolue lentement vers son dénouement : l’horreur ne se dément pas s’installe presque comme une banalité du quotidien. La cinquième partie (en six chapitres) montre l’enkystement de la violence : la société continue à phagocyter ses tares et ses déviances, détruisant par ce processus d’étouffement et de silence, toute possibilité de se délivrer de la violence en la regardant en face, en l’analysant dans l’Histoire. Le contingent devient fatalité qui, si elle confirme le point de vue tragique - mise en scène d’une action où les jeux sont déjà faits où aucune conciliation n’est possible entre l’homme et le monde -, aboutit à une sombre désespérance et à l’impossibilité d’envisager une sortie de la spirale. Passant d’une langue à l’autre, le narrateur Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 59 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 22 Aïssa Khelladi, Rose d’abîme, p.-253. 23 Ibid. , p.-255. dans l’épilogue s’adresse directement à son lecteur tout d’abord en une longue parenthèse dont la conclusion est une condamnation au tribunal de l’Histoire : Nous ne sommes pas nés d’une civilisation mais d’une absence de civilisation, nous ne sommes pas porteurs d’humanité mais de barbarie, nos idéaux ne sont que tyrannie et taghout , la seule conception que nous ayons de la vie est sa fin, nous venons d’un temps éculé archaïque, pour faire la guerre au rire à la joie de vivre et à la beauté, nous sommes les barbares de cette fin de siècle, chers frères echroub hadja man ândi Allah ilakina fi lakhra ouala fel khir ) 22 . Après cette incursion intradiégétique, le narrateur reprend sa position de narrateur extradiégétique, omniscient et omniprésent, surplombant tous ses personnages. Ainsi le dynamique de progrès de la lutte de résistance a été dé‐ tournée et neutralisée. Il n’y a plus que langue de bois et pesantes récupérations. Changeant une troisième fois de « peau », le narrateur revient se lover dans le personnage qui a été son personnage de prédilection, semble-t-il, le jeune journaliste Amin amoureux de Warda, Warda qui porte en elle un enfant qu’elle ne laisse pas naître. À cette femme violée et pourtant vivante, il pourrait dire, ce sont les dernières lignes du roman, en italiques : «- Tu as eu tort d’avoir gardé ce monstre en toi. Ce ne peut être qu’un monstre, n’est-ce pas, cet enfant qui met tant d’années à naître   23 - » . Warda, comme métaphore de l’Algérie actuelle-? Sa seule positivité est l’énigme qu’elle représente encore dans son refus non d’enfanter mais d’accoucher. Rose d’abîme est une des fictions marquantes de la décennie 90 : elle montre que la GLN est un ferment actif de la violence d’aujourd’hui avec une tendance de cette création à régler la question à l’intérieur même du système algérien en mettant le voile sur le colonialisme et ses agissements, forçant le regard à voir les tares de l’intérieur et à ne pas rejeter toute la « faute » sur l’ancien colonisateur. Alors, malgré la force de cette fiction, le ressentiment prend le pas sur une empathie possible, montrant un avenir totalement obstrué. 60 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 24 Mon analyse détaillée de ce roman a été mise en ligne dans la revue Collateral , le 13 septembre 2024, « Houris de Kamel Daoud ou… écrire sa catabase », bien avant que soit dévoilée la documentation empruntée par l’écrivain : Saâda Arbane, « modèle » d’Aube et sites recensant depuis des années les victimes du terrorisme de cette guerre, documentant surtout « Le labyrinthe ». De négations (l’auteur et son éditeur) aux preuves, nous sommes dans une affaire de «-morale-» qui n’est pas le point de vue que j’ai choisi d’explorer sans nier ses fondements plus que dérangeants. Deux sites m’ont demandé ensuite un point de vue condensé sur une question précise. Cf. site 24hDZ, le 6 novembre 2024, « Houris , “premier roman” algérien sur la décennie noire ? » : https: / / www.24hdz.dz/ houris-premier-roman-algerien-sur-la-decennie-noire/ et sur le site Histoire coloniale et postcoloniale, le 15 novembre 2024, « Chronique d’un prix Goncourt annoncé » : https: / / histoirecoloniale.net/ chronique-dun-prix-goncourt-anno nce-par-christiane-chaulet-achour/ . 2.2 Houris de Kamel Daoud, une descente aux enfers 24 Ce récit a défrayé la chronique entre les deux pays, Algérie/ France, car le romancier, journaliste au Point , a fait le buzz par ses prises de position. C’est dire qu’on n’arrive pas à sa lecture sans bagage. Bénéficiaire ou victime - selon le point de vue que l’on adopte - de la double lecture que peuvent susciter les œuvres algériennes en français, surtout lorsqu’elles traitent de l’histoire coloniale et postcoloniale, ce roman peut être lu… comme un roman… c’est-à-dire, au-delà des polémiques, dans sa fabrication comme fiction. Les exergues orientent d’entrée de jeu la lecture : le premier est un marqueur de la culture de l’auteur et le second désigne la date de la guerre dont il veut parler par une citation de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Le romancier se désigne comme future réprimé du pouvoir et exemplifie comme date-clef, l’année 2005 où commencerait l’oubli de la « vraie » guerre en Algérie selon lui que sa narratrice qualifiera de «-langue de l’oubli-». Elle dira la vérité sur une amnésie, occultée par la guerre contre la France « qui prend toute la place-» et impose cette indépendance maudite, ce miroir aux alouettes. La fiction s’étire en trois parties sur 400 pages en insistant sur les dates car elle resserre sa scénographie autour de l’intensité de la tragédie : 7 jours (7 chiffre symbole), du 16 au 22 juin 2018 à l’aube ; il faut y ajouter l’épilogue, « Oran, un an plus tard ». Il distribue sa matière en trois parties aux titres-balises sans grande originalité, guidant le lecteur dans les jeux d’entrecroisement des personnages et de brouillage de la chronologie car si le drame se déroule en sept jours, la mémoire fait remonter d’autres temps. Les dates de la décennie noire occupent le devant de la scène : du dernier jour de 1999 au premier jour de l’an 2000, les assassinats collectifs à Had Chekala, village martyr de la guerre civile. « La Voix » est entièrement consacrée à la protagoniste, Aube et à sa particularité qui l’a dotée de deux voix : une voix intérieure, la langue française, Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 61 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 dans laquelle elle peut tout dire et une voix extérieure, la langue arabe, langue de la répression, des interdits et de la violence. Pourquoi cette langue intérieure ? Parce qu’Aube, 26 ans, ne peut pas parler ayant été égorgée à moitié par des islamistes lorsqu’elle était petite et miraculeusement survivante. Elle se confie longuement à l’enfant qu’elle porte et dont elle veut avorter car elle refuse de la mettre au monde dans une société où les femmes sont condamnées à la violence. « Le Labyrinthe » reprend en titre le célèbre motif de la mythologie grecque ancienne, très sollicité par les écrivains, pour embarquer le lecteur dans un parcours sinueux plein de fausses pistes et de dangers. Au bout du labyrinthe, quel Minotaure trouvera Aube ? On est un vendredi, jour de prière, et cette jeune femme est sur la route d’Oran pour rejoindre son village, seule et non voilée, prise en charge miraculeusement par Aïssa Guerdi. Cette partie centrale est comme un récit dans le récit dont la longueur n’est absolument pas justifiée par la logique narrative de l’aventure d’Aube. Le romancier a ainsi inséré un récit événementiel de la guerre civile, dans un lieu clos et mobile où deux personnages recherchent leur passé. Enfin « Le Couteau » ne peut que nous entraîner dans le motif le plus récurrent pour l’Algérie et d’autres pays arabo-musulmans… le couteau de L’Étranger … Qui dit « couteau » dit « musulman » ou l’inverse, n’est-ce pas ! Cette troisième partie raconte l’arrivée d’Aube au village, les malversations qu’elle subit de la part de l’imam et le sauvetage miraculeux par Aïssa qui ressurgit au bon moment. Le tout dernier sous-chapitre, une année plus tard sur une plage d’Oran, dénoue miraculeusement la tragédie et n’est absolument pas crédible. Après tant d’horreurs, un happy end surprenant-! Il suffit de lire le roman pour être sans cesse ralenti par de nombreux clichés et poncifs et par des répétitions qui alourdissent singulièrement la narration qui aurait gagné à être plus enlevée. L’exemple le plus frappant et récurrent est la métaphore filée du sacrifice du mouton pour l’Aïd : elle apparaît dès les premières pages et sera reprise ad nauseam ; des dates tellement symboliques qu’elles en deviennent cocasses ; des séquences caricaturales ; un système de nomination culturellement basique ; les mots choisis par Aube pour s’adresser à sa fille, parfaitement insolites dans la bouche d’une femme. Ces condensations, répétitions et raccourcis langagiers permettent à l’écri‐ vain d’asséner une vérité : son projet est d’écrire l’histoire de la guerre civile entre Algériens, bien plus meurtrière que celle contre la France colonisatrice. Les deux guerres que le romancier se plaît à opposer pour neutraliser l’une et amplifier l’autre, de nombreux romanciers les ont mises en parallèle non pour « vomir » les références à la première comme Aube mais pour en montrer les liens sournois et dévastateurs. 62 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 Ce troisième roman de K. Daoud a de la difficulté à atteindre le statut d’œuvre littéraire majeure. Le premier, roman ping-pong, dialogue musclé avec Albert Camus que j’ai apprécié dans sa version algérienne, était bien le roman du polémiste qu’est Daoud qui a besoin d’une cible pour que son écriture rebondisse. Zabor ou les psaumes m’a particulièrement laissée indifférente. Ce troisième opus a obtenu le prix littéraire le plus prestigieux, le Goncourt, pour des raisons qui échappent à une appréciation littéraire. Le travail vers le Goncourt a été bien fait dans le champ médiatique et littéraire franco-occidental que Kamel Daoud occupe avec talent, provocation, opportunité et opportunisme. Selon ce qui semble être devenues des convictions bien chevillées au corps, tous les petits cailloux blancs ont été posés : position‐ nement volontairement provocateur sur le conflit Israël/ Palestine, dialogues avec certaines personnalités, contempteur inlassable des islamistes etc. Il se crée, avant même Houris , autour de lui, une atmosphère de la dissidence qui le distingue parmi les Algériens jamais assez « critiques » sur leur pays. Alors Houris, couronné pour dissidence ? De quelle dissidence s’agit-il ? De celle qui donne à lire un roman entièrement consacré aux islamistes, à leurs méfaits et à leur criminalité - que plus d’un roman algérien a dénoncé et qui n’est pas contestable -, en dehors de toute mise en contexte antérieure, nationale et internationale, et surtout en dehors de tout rappel de la période coloniale, lavant ainsi la France de 130 années de « gestion » algérienne ou y faisant allusion comme un épisode moindre que la guerre de la décennie noire. Enfin un écrivain algérien, lucide, qui s’en prend aux siens «-islamistes-», rencontrant un combat actif dans l’hexagone, plutôt qu’à l’ennemi « historique » ! … Ainsi, le prix décerné l’est, avant tout, sur le plan politique. Il témoigne une fois de plus de la difficulté hexagonale à regarder en face l’héritage impérial et de l’avidité à s’em‐ parer d’une représentation partielle de l’Algérie, exonérant la France de toute responsabilité dans la transmission de la violence. En France, le ressentiment est profond contre l’Algérie. Et Kamel Daoud sait surfer sur ce ressentiment, le creuser et installe le lecteur français dans un confort idéologique. Car lorsque le lecteur ouvre un roman algérien, il craint de retrouver la France au banc des accusés. Quel soulagement de lire un roman où les Algériens se tuent entre eux. On vous l’a bien dit que l’indépendance n’était pas pour eux, n’est-ce pas-? Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 63 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 25 Romancière belge d’origine algérienne, née dans la région du centre de la Belgique. Avait édité en 2001, un premier roman, Nuit d’encre pour Farah . L’analyse plus précise de ce roman a été publiée dans la revue Algérie Littérature/ Action en 2004. 26 Malika Madi, Les silences de Médéa, p.-55-56. 27 Ibid. , p.-67. 28 Ibid. , p.-161. 3 La fiction comme geste réparateur des traumatismes 3.1 Malika Madi 25 , Les Silences de Médéa, une reconstruction possible-? L’enlèvement de Zohra est évoqué avec une grande sobriété car il n’y a pas de voyeurisme indécent : « Grâce à Dieu, j’ai été épargnée par les djinns… Ils ne m’ont rien fait, ils ne m’ont pas touchée. Je me suis évanouie, et ils ont pensé que j’étais morte 26 ». Zohra est rentrée chez elle au petit matin et malgré les questions pressantes de son entourage, elle répète avec conviction la même version des faits à laquelle elle adhère de toute la force de son amnésie « réparatrice » : son évanouissement, sa perte de conscience et son réveil dans la forêt sans avoir été malmenée. Elle est la seule jeune fille à être revenue après cette nuit. Zohra épouse un émigré veuf qui pourrait être son père et part vivre avec lui en France en cohabitant avec ses enfants, tous adultes et autonomes. L’essentiel du roman porte sur la description, précise et informée, du traumatisme et de ses effets sous le regard professionnel et affectueux de sa belle-fille aînée, Hanna qui, travaillant dans un centre d’aide aux femmes violentées, acquière progressivement la certitude que sa belle-mère refoule en elle un terrible secret et que tant qu’elle ne se sera pas libérée de ce déni de violence et de destruction, elle sera cette morte-vivante qui sombre dans l’angoisse ou qui s’absente du monde. Chaque partie de ce qui devrait être une renaissance et qui n’est qu’une survie est annoncée par une phrase en exergue, signée cette fois « Zohra », ce qui laisse à penser que Malika Madi construit sa fiction à partir de témoignages réels. Ainsi, au début de la seconde partie, on peut lire : « Je pars, je prends ce corps mais je laisse ma mémoire… plus rien ne sera comme avant… il faut juste le savoir   27 -». Puis Hanna obtient, au bout de plusieurs mois, de retourner en Algérie avec sa belle-mère et de l’accompagner, persuadée que seule la confrontation avec les lieux pourra la délier de son silence Au seuil de ce retour, on lit : «- Est-on égaré lorsqu’on se perd volontairement ? Je sais où je me suis laissée… Qu’il sera pourtant difficile de me retrouver   28 ! » Quand enfin il faut à Zohra le courage de se souvenir de ce qui a été pour elle pire encore que le viol collectif subi, avant l’ultime aveu qui sonne en quelques pages courtes finales, à nouveau Zohra conclut, en 64 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 29 Ibid. , p.-199. 30 Née en 1987 en Californie et élevée durant sa petite enfance en Algérie jusqu’en 1994, Amina Damerdji revient sur un passé proche qu’elle n’a connu qu’à une certaine distance de petite fille. L’analyse du roman a été éditée en ligne : Christiane Chaulet Achour, « Amina Damerdji : À distance d’une décennie noire ( Bientôt les vivants ) », Collateral , juin 2024. Disponible sur : https: / / www.collateral.media/ post/ amina-damer dji-a-distance-d-une-d%C3%A9cennie-noire-bient%C3%B4t-les-vivants quelque sorte : «- J’ai livré une bataille contre moi-même et je l’ai emporté. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai jamais gagner la guerre que me livre la fatalité   29 . -» Malika Madi opte pour un récit réaliste sans insistance déplacée pour l’évo‐ cation du pays, de la société, des réactions des personnages et en une évocation de la religion mesurée et, somme toute, assez banale. Comme nous l’avons souligné c’est la voix narratrice qui prend tout en charge et non la femme violée. Ce roman donne à lire une reconstruction possible si la victime accepte aide et soins et possibilités de se libérer du viol qui l’avait transformée en geôlière d’elle-même. La belle-fille, Hanna, est la médiatrice de la libération et la figure du geste d’empathie. 3.2 Amina Damerdji 30 , Bientôt les vivants : «-d’autres chemins-» La décennie noire est à l’horizon, si lointaine et si proche. Le cadre temporel du récit que choisit la romancière est une partie de la décennie noire algérienne, d’octobre 1988 à septembre 1997, cette dernière date à l’ouverture et à la clôture du roman. Elle est particulièrement mise en valeur par son traitement : un massacre de la population d’un village - Sidi Youcef - par les islamistes, entrée en matière inaugurale très violente ; et en clôture par l’évocation de chaque personnage, mettant un point final à leur trajectoire après la violence inacceptable : Mima la grand-mère, Maya la cousine, Selma la protagoniste, Zeyneb et Brahim les parents, Hicham l’oncle islamiste ; pour finir sur le galop de Sheïtane le cheval aimé, galop réparateur pour lui et pour Selma, laissant la fin ouverte mais plutôt dans le sens d’une reconstruction de ce roman familial. La romancière a choisi de s’attarder sur cette année 1997 qui fut la plus meurtrière de la décennie noire puisqu’on estime que 40.000 civils furent alors assassinés. Au terme de cette année, le GIA avait annoncé une trêve avec le gouvernement algérien. Même si on les a vécues à travers les aînés, ces années sont lourdes de «-vi‐ brations-» pour tout Algérien et le choix fait la romancière d’une concentration de violence en dit long sur la mémoire qu’elle choisit de mettre en mots. D’une Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 65 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 31 Amina Damerdji, Bientôt les vivants , p.-15. génération postérieure, c’est le prix inestimable de son roman de donner à lire le dialogue de générations autour d’une même période historique. On connaît l’importance du début d’un roman. Bientôt les vivants -n’échappe pas à l’atmosphère d’obscurité (obscurantisme ? ) et de violence qui est sa tonalité majeure-: Les ruelles de Sidi Youcef n’étaient pas éclairées. Il fallait se contenter du halo des fenêtres pour guider ses pas. Les familles dînaient porte entrouverte ce soir-là. […] À quoi bon gaspiller l’argent public pour trois kilomètres de hameau étiré sur une crête en bordure d’une forêt qui finirait par tout engloutir ? L’État à cette époque avait beaucoup mieux à faire. Beaucoup plus à faire. À se demander, d’ailleurs, ce qu’il faisait vraiment 31 . Cette ouverture met en accusation l’incurie de ceux qui gouvernent, incurie ou plutôt absence de réactivité voulue quand des villages proches de casernes se font assassiner par les islamistes. Du même coup, elle met en duel mortifère l’État représenté surtout par l’armée et les islamistes. Après cette entrée en matière brutale, la narration remonte neuf années en arrière au mois d’octobre 1988, date emblématique pour l’Algérie. Les portraits des différents membres de la famille sont donnés par touches progressives et permettent à la lecture de les imaginer et de projeter leur mode de vie. Les Bensaïd sont une famille aisée qui vit dans une maison qui pourrait être belle si elle avait eu des finitions soignées. Le père, Brahim, est médecin, il s’emporte facilement et s’avérera souvent dépassé par les événements. Le couple parental ne s’entend plus vraiment : la mère Zyneb ne travaille pas mais elle s’est lancée en politique dans la Ligue des droits de l’homme. Selma n’a qu’une passion, l’équitation et passe le plus clair de son temps au centre équestre dans la forêt de Baïnem. L’objet de l’amour inconditionnel de la grand-mère, Mima, est son second fils Hicham, présenté comme un raté, en opposition au frère aîné ; il a enfin décroché son diplôme d’avocat et vit au rez-de-chaussée de la villa, ce qui lui permettra de devenir l’avocat d’Ali Belhadj et Abassi Madani et d’être ensuite emprisonné. Cette section « 1988 » d’une cinquantaine de pages, outre la présentation de la famille, met en scène, par l’intermédiaire de Hicham, un meeting -prière du FIS avec Ali Belhadj, une réception chez les Bensaïd avec leurs amis aisés et les liens avec la famille du cousin de Brahim, Charef, complètement dans le système, à la villa luxueuse et nageant avec contentement dans la corruption dans laquelle il attirera Brahim. D’autres faits de l’époque sont laissés dans l’ombre, l’option étant d’opposer le pouvoir aux islamistes, ce qui explique sans doute le rôle très 66 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 32 Ibid. , p.-12. 33 https: / / www.babelio.com/ livres/ Damerdji-Bientot-les-vivants/ 1545938# en retrait de la mère et le traitement peu valorisé de la passion qui s’empare de Maya pour le photo-reportage, demandant alors un certain courage ; elle est plus présentée comme une sorte de lubie d’une jeune bourgeoise. Ce qui occupe le devant de la scène est la jeune génération avec ses aspirations opposées : Selma et sa cousine Maya et les autres lycéens du lycée français vivent une vie d’insouciance et de plaisir. En opposition, Adel qui s’occupe des chevaux et des cours d’équitation au Centre, vient d’un village dont le niveau de vie n’a rien à voir avec celui des jeunes qu’il encadre. Il finit par rejoindre le GIA. Il est le point de jonction des personnages à trois reprises : dans la relation amoureuse qui se tisse entre Selma et lui ; dans l’épisode de Brahim, arrêté à un faux barrage et emmené par les islamistes soigner un blessé qui n’est autre que lui et lors du massacre de Sidi Youcef, le sabre dégoulinant de sang face à Selma qu’il ne tue pas. Selma, elle, se consacre entièrement à l’équitation. Cette thématique majeure introduit quelques péripéties et l’envolée finale : la mise en exergue d’un poème de Rafael Alberti, donné dans les deux langues ; en français dans la traduction de la romancière prépare à la scène finale-: - Galope, galope jusqu’à les enterrer dans la mer Personne, personne, personne, puisqu’en face il n’y a personne, Puisque la mort n’est personne si elle chevauche ta monture Galope cheval aux pieds blancs, cavalier du peuple Puisque cette terre est la tienne Galope, galope, jusqu’à les enterrer dans la mer 32 Au-delà des apports de ce roman sur les plans historique et sociologique - il y a des choix mais jamais une fausse note, de la préparation des poivrons à la description d’une manifestation -, c’est le trio à la fois fusionnel et conflictuel de Selma, Sheïtane (son cheval sauvage) et Adel, qui construit la métaphore de l’Algérie d’alors avec ses contradictions. Le trio déploie à la fois la violence et la recherche d’une humanité dans le chaos de l’Histoire en train de se faire. Il est le centre incandescent du roman. Un lecteur sur le site Babelio se dit peu comblé par plusieurs aspects du roman dont la famille mise en scène qui ne correspond pas à ce qu’il attendait : « cette famille est une famille aisée, francophone, vivant dans une banlieue tranquille et donc bien peu représentative du peuple algérien 33 ». Il faudrait donc pour avoir « un certificat de nationalité algérienne », être une famille pauvre, Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 67 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 34 Amina Damerdji, Bientôt les vivants , p.-213. 35 Léonora Miano,- L’impératif transgressif -, Paris, L’Arche, 2016, p.-30. 36 Frantz Fanon, Œuvres , Paris, La Découverte, 2011, p.-626. 37 Boris Cyrulnik, Les deux visages de la résilience , Paris, Odile Jacob, sept. 2024, p.-9. arabophone, vivant dans un village misérable… Ces deux remarques montrent bien une méconnaissance de la complexité tant linguistique que sociologique de l’Algérie d’aujourd’hui et peuvent éclairer l’engouement en France pour le roman de Kamel Daoud. Dans une présentation de son roman, Amina Damerdji a souligné que ce qui lui tenait à cœur en premier lieu était d’écrire un roman sur les liens familiaux et la nécessité de se défaire de ces liens. Elle voulait aussi dans « les vivants », n’oublier ni la nature, ni les animaux. Aussi a-t-elle fait le choix de ce centre équestre au sein d’une forêt, lieu de promenade des Algérois, occupée ensuite par les islamistes. Elle a voulu enfin donner une place de premier plan aux femmes par la course affolée de la petite Aïcha à Sidi Youcef et le galop libérateur de Selma en fin de roman pour dire une soif de liberté. Une affirmation apparaît comme très représentative de l’objectif poursuivi par la romancière : « Nos blessures ne sont pas des impasses mais d’autres chemins 34 ». Cette formulation extrêmement suggestive et réparatrice montre bien que la question n’est pas de s’enfoncer dans la violence pour y creuser son goufre mais, au cœur d’une lucidité qui ne sacrifie pas les faits, de trouver des voies de reconstruction. L’écrivaine camerounaise, Léonora Miano, écrivait dans L’Impératif transgressif : « La cicatrice n’est pas la plaie. Elle est la nouvelle ligne de vie qui s’est créée par-dessus. Elle est le champ des possibles les plus insoupçonnés 35 -». Par leurs créations, ces romancières d’aujourd’hui qui ne mettent pas un voile sur les violences à l’œuvre dans leurs sociétés, semblent répondre au souci qui était celui de Frantz Fanon : « Nous aurons à panser des années encore les plaies multiples et quelquefois indélébiles faites à nos peuples par le déferlement colonialiste […] des germes de pourriture qu’il nous faut implacablement détecter et extirper de nos terres et de nos cerveaux 36 ». D’une certaine façon aussi, le travail des romanciers de l’empathie peut rejoindre la définition que donne Boris Cyrulnik de la résilience : « Le mot résilience est pertinent pour désigner le processus narratif d’une personne traumatisée, incapable de raconter son histoire mais soulagée d’entendre un comédien se faire son porte-parole ou heureuse de lire un écrivain qui témoigne ou raconte une tragédie analogue à la sienne 37 ». 68 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 Bibliographie Sources- Damerdji, Amina.- Bientôt les vivants , Paris, Gallimard, 2024. Daoud,-Kamel. Houris,- Paris, Gallimard, 2024. Khelladi,-Aïssa. Rose d’abîme , Paris, Le Seuil, 1998. Madi,-Malika. Les Silences de Médéa , Bruxelles, Éd. Labor, 2003. Études Chaulet Achour, Christiane. «- Rose d’abîme de Aïssa Khelladi-: Les tourbillons de l’innommable-», Algérie Littérature/ Action , n°22-23, Éd. Marsa. juin-septembre 1998. —. «- Les Silences de Médéa- de Malika Madi-»,- Algérie Littérature/ Action, -2004. —. «- Bientôt les vivants d’Amina Damerdji : À distance d’une décennie noire », Collateral [en ligne], le 3 juin 2024. —. «- Houris de Kamel Daoud ou… écrire sa catabase-», Collateral , [en ligne] le 13 septembre 2024. URL : https: / / www.collateral.media/ post/ houris-de-kamel-daoud-ou -%C3%A9crire-sa-catabase. —. « Houris , “premier” roman algérien sur la décennie noire ? », site 24hDZ, le 7 novembre 2024.URL-: https: / / www.24hdz.dz/ houris-premier-roman-algerien-sur-la-decennie-n oire/ . —. «-Chronique d’un prix Goncourt annoncé-», site Histoire coloniale et postcoloniale , le 15 novembre 2024. URL-: https: / / histoirecoloniale.net/ chronique-dun-prix-goncourt -annonce-par-christiane-chaulet-achour/ . Cyrulnik, Boris. Les Deux visages de la résilience , Paris, Odile Jacob, 2024. Fanon, Frantz. Œuvres , Paris, La Découverte, 2011. Fleury, Cynthia. Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , Gallimard, Coll. «-Folio essais-», 2022 [2020]. Lounis, Faris. «-Kamel Daoud n’a pas “brisé le tabou de la guerre civile algérienne”-», Le club de Mediapart [en ligne], 15 décembre 2024. Blog disponible sur : https: / / blogs. mediapart.fr/ faris-lounis/ blog/ 151224/ kamel-daoud-n-pas-brise-le-tabou-de-la-guerr e-civile-algerienne. Mbembé, Achille. «-Introduction-»,- Œuvres-de Frantz Fanon , Paris, La Découverte, 2011. Miano, Léonora.- L’Impératif transgressif , Paris, L’Arche, 2016. Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 69 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 1 Mohammed Khaïr-Eddine, Agadir , Paris, Le Seuil, 1967. 2 Mohammed Khaïr-Eddine, Une odeur de mantèque , Paris, Le Seuil, 1976.- 3 Mohamed Khaïr-Eddine, Le Déterreur , Paris, Le Seuil, 1973.- 4 -Mohamed Khaïr-Eddine, Il était une fois un vieux couple heureux , Paris, Le Seuil, 2002. 5 À lire Mohamed Khaïr-Eddine, On ne met pas en cage un oiseau pareil ( Dernier journal, août 1995) , Bordeaux, William Blake & Co, 2002, p.-11. Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie Marc Gontard Université Rennes II Je me suis souvent demandé comment Khaïr-Eddine pouvait passer de l’écriture de récits comme Agadir   1 , Une odeur de mantèque   2 , Le Déterreur   3 , où l’on trouve toutes les composantes de l’avant-garde des années 70, nourries par l’expérience de « Souffles » : violence imprécatoire de l’énonciation, figures délirantes de l’imaginaire, outrance lexicale, désintégration des formes narratives… à un récit plus linéaire comme Légendes et vie d’Agounch’ich , même si certaines de ses hantises se retrouvent à la fois dans la brutalité du personnage et dans la nostalgie d’une berbérité perdue-? Avec Il était une fois un vieux couple heureux   4 , l’énigme est à son comble et seule une fréquentation assidue de l’œuvre permet de reconnaître, dans ce récit posthume, l’auteur d’ Agadir . Trente-cinq années séparent ces deux textes qui bornent l’œuvre. Lorsque paraît ce dernier récit, l’auteur est mort depuis sept ans au terme d’une longue maladie. C’est à l’hôpital de Rabat, où il est soigné pour les suites d’une tumeur à la mâchoire, en 1993, qu’en un mois, il écrit cette histoire 5 . Une écriture thérapeutique pour lutter contre la douleur qui ne lui laisse aucun répit, sinon lorsqu’il intègre, à contrario, le bonheur du vieux couple, goûtant, par l’imaginaire, aux excellents tajines préparées par l’épouse, alors qu’il lui est impossible d’avaler quoi que ce soit ! Ecriture thérapeutique certes, mais encore ? Question que je me pose toujours à la relecture de cette œuvre… On peut écrire contre la souffrance, la catharsis par la création est un Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 très ancien remède, mais contre la mort, qui surviendra deux ans plus tard, qu’en est-il au juste ? 1 Une narration d’arrière-plan- Le début du récit s’écarte résolument de l’écriture pulsionnelle à laquelle Khaïr-Eddine nous avait habitués, pour nous introduire dans une narration typiquement balzacienne, avec le commentaire descriptif d’un narrateur extra‐ diégétique qui assemble quelques éléments d’un décor, emblématique de l’action à venir. Ici, une vallée du sud marocain tombée en déshérence, où se dressent encore les ruines d’une maison, jadis habitée par un vieux couple. Le cadre ainsi posé, le récit rétrospectif commence, à l’imparfait, temps de l’arrière-plan, par un portrait du personnage principal, Bouchaïb, dont on apprend qu’il est revenu au pays où il partage la vie simple de ses voisins, après une jeunesse plus tumultueuse, qu’on ne devine qu’à travers quelques allusions. Dans le village, où il est respecté de tous, il est à la fois Anflouss (garde champêtre) et écrivain public. Vit avec son épouse, qui ne lui a pas donné d’enfant, une retraite heureuse. Lui, entre son âne, ses visites au souk, ses longues pauses sur la terrasse à fumer des cigarettes, en dégustant son thé à l’absinthe. Elle, s’affairant dans la cuisine à lui mijoter, sur la braise du kanoun , les meilleurs plats, entre les soins à donner à la vache et les caresses au chat. Ils tirent un revenu suffisant, pour une existence sans grands besoins, d’un commerce qu’il a mis en gérance à Mazagan. Tout ce premier chapitre qui fait office d’incipit est écrit à l’imparfait, sans le moindre passé simple permettant de faire démarrer le récit sur un événement saillant, selon de dispositif de la mise en relief, propre aux temps narratifs. Dans ce contexte, l’imparfait prend toute sa valeur de temps d’arrière-plan avec ses effets duratifs et itératifs qui figent les faits énoncés dans une sorte de passé hiératique : « in illo tempore : il était une fois ». Cette mythification du temps est d’autant plus marquée que peu de repères temporels jalonnent le passé de Bouchaïb, lorsque le récit rétrospectif finit par se déployer en une remontée du temps où s’esquissent quelques souvenirs. Une brève évocation de la résistance à l’époque du protectorat. Quelques années plus tôt, des souvenirs de la guerre de 39, la faim, les Américains, son engagement dans les spahis de l’armée française, sa désertion et son emprisonnement. Avant le protectorat, une époque troublée où bandits d’honneur et tueurs sans scrupules mettaient en coupe réglée la région, avant que les Français ne viennent y mettre de l’ordre. Puis, la décolonisation et l’indépendance avec la stagnation, l’arrogance des nouveaux riches, la sécheresse, et pour les plus jeunes, la tentation migratoire. 72 Marc Gontard DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 6 Mohamed Khaïr-Eddine, Il était une fois un vieux couple heureux , p.-11. 7 Ibid. , p.-136. Toutes ces évocations d’un passé chaotique sont tamisées et comme passées au filtre de l’harmonie du couple dans le cadre paisible de la société pastorale et patriarcale qu’ils se sont choisis, loin des perversions du nord. Car comme dans tout récit mythique, il y a ici une ligne de partage entre le bien et le mal, celle qui oppose le sud avec son ciel étoilé, au nord malfaisant d’où viennent les influx destructeurs de la modernité. Ce choix énonciatif qui dispose en arrière-plan les éléments d’un paysage intemporel, garant d’un passé édénique, se trouve renforcé par le rythme syn‐ taxique. Ici, nulle parole convulsive, pas de phrases nominales, ni d’interjections véhémentes pour alimenter cette «-guérilla linguistique-» des récits antérieurs. Mais une sorte de récitatif qui ajuste l’équilibre de la phrase à l’harmonie de l’espace «-sudique-»-: On pouvait manger et passer la nuit sur la terrasse car l’air était agréable et le ciel prodigieusement étoilé ; on voyait nettement la Voie lactée, qui semblait un plafond de diamants rayonnants. En observant cette fantastique chape de joyaux cosmiques, le Vieux louait Dieu de lui avoir permis de vivre des moments de paix avec les seuls êtres qu’il aimât : sa femme, son âne et son chat, car aucun de ces êtres n’était exclu de sa destinée, pensait-il 6 . Tout en retrouvant le rythme apaisé de la langue française dans un registre des plus classique, Khaïr-Eddine ne peut s’empêcher de laisser remonter, dans le texte, sa langue maternelle, le berbère tachelheit, dont l’écho imprègne le paysage identitaire, et redonne à la langue d’écriture son statut de langue seconde : la vieille voisine est surnommée Talouqit (boîte d’allumettes). C’est une tagourramnte (sainte). La mosquée, qui domine le village sur un éperon rocheux, est appelée Timzguid n’t Gadirt (Mosquée haute). L’épouse de Bouchaïb lui prépare un couscous n’wawsai (orge et navets) et le vieux reçoit un de ses visiteurs avec l’ amloun’louz (pâte d’amande). Son épouse qui entend parler de lui à la radio d’Agadir pense qu’il est devenu un grand anaddam (poète, compositeur) et le futur poème auquel il songe s’appellera Tislit Ouaman (La fiancée de l’eau, ou l’arc-en-ciel, en amazigh). Enfin, sa première œuvre qui va être publiée grâce à l’imam de la médersa sous forme de livre imprimé, mais aussi mise en musique et diffusée sous forme de cassettes, est une épopée traditionnelle en vers, « une sorte de roman de guerre mythologique », qui lui permet de se réfugier « dans le merveilleux pour échapper aux mauvaises influences 7 -». Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie 73 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 8 Ibid. , p.-53. 9 Ibid. , p.-62. 10 Ibid. , p.-63. 11 Ibid. , p.-64. 2 L’empreinte du temps- On pourrait croire que le temps s’est figé dans cette vallée heureuse où la communauté villageoise, unie par des liens de solidarité, autour d’un islam tolérant et humaniste, vit à l’abri des ébranlements qui agitent le nord. Une vie paisible dans un cadre pastoral où les troupeaux de moutons et de chèvres pourvoient au nécessaire : la viande, le lait, tandis que les arganiers, orangers et autres amandiers, apportent le superflu qui transforme un tajine en « nourriture de pacha ». Même le voisin, H’mad, un ancien bandit, s’est converti en chasseur et vient offrir des perdreaux au vieux couple. Le temps du mythe est immobile, d’où la rareté des déictiques-: «-Des années passèrent donc ainsi 8 -». Pourtant, autour d’eux, le monde a déjà changé et la modernité qui impose l’électricité, le béton, la radio, le car et bientôt la parabole, la vidéo, les décodeurs, gangrène aussi les esprits : montée de l’impiété et de la «-barbarie financière-», exode rural vers le nord et l’Europe où la deuxième génération connaît la délinquance et l’acculturation. Si dans un premier temps ces changements semblent sans prise sur le vieux couple, quelques modifications qui paraissent d’abord sans importance, trahissent une dégradation du mythe par la modernité et réinstalle le temps dans la vie du village. Le temps, c’est-à-dire la mort. C’est peut-être le sens de ce rêve insistant qui poursuit Bouchaïb, mais qu’il se refuse à interpréter. Il se voit grimper sur les branches d’un grand amandier pour essayer de gauler les fruits mais il faut sans cesse monter plus haut et quand il va les atteindre, il tombe dans le vide… Alors, les références temporelles, longtemps absentes dans la deixis, réapparaissent et infusent à nouveau un procès duratif dans le récit-: Ils étaient une fois de plus sur la terrasse. L’été tirait presqu’à sa fin 9 . Le chat noir, mort depuis longtemps, avait laissé sa place à un autre chat, roux, celui-là 10 . Cette nuit-là, le chat ne dormit pas avec eux […] Au milieu de la nuit, ils furent réveillés en sursaut par des secousses sismiques violentes […] On apprit un peu plus tard que la ville d’Agadir avait été complètement détruite 11 . Le retour du passé simple, dans un récit majoritairement écrit à l’imparfait, révèle la sortie du mythe et l’entrée dans la temporalité. Dès lors, les références se font plus précises, les changements de saisons deviennent le signe du temps 74 Marc Gontard DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 12 Ibid. , p.-78. 13 Ibid. , p.-88. 14 Ibid. , p.-175. 15 Ibid. , p.-176. 16 Ibid. , p.-183. 17 Ibid. , p.-134-135. qui passe et les notations climatiques qui accompagnent les indicateurs de deixis soulignent le procès de dégradation de la vallée heureuse : L’hiver commença par des rafales de vent qui balayaient la vallée avec une violence telle que certains palmiers légendaires furent abattus comme des fétus de paille 12 . Une bruine persistante continua de tomber pendant des jours et des nuits après les grandes averses annonciatrices d’une saison opulente 13 .- Après un été torride, ponctué d’orages aussi violents que brefs, qui avaient emporté les cultures en terrasse et endommagé les vieilles maison, l’automne fut calme et sans nuage 14 . Au début de l’année suivante, on vit errer par les campagnes et tout le long des routes des animaux solitaires chassés par leurs maîtres, qui ne pouvaient plus les nourrir 15 . La deuxième année de sécheresse fut encore plus terrible que la première 16 .- Le vieux couple lui-même, insensiblement, se laisse emporter par la poussée de la modernité qui révèle l’accélération temporelle. Bientôt, Bouchaïb ne fréquente plus le souk où il se rendait une fois par semaine sur son âne, faire ses achats. Il y a maintenant un magasin au village, où il peut se ravitailler. Une minoterie s’est installée qui remplace la vieille meule domestique dont l’utilisation quotidienne, pour moudre l’orge, finit par donner des douleurs à l’épaule. Dans un colis qui arrive de Paris, le vieux découvre un transistor. Il y écoute avec plaisir l’ ahwach qu’on ne danse plus dans la vallée depuis des années. Suivra l’achat d’un lecteur de cassettes, puis le remplacement de la lampe à carbure par une lampe à gaz, plus facile d’emploi. Bientôt, la doyenne du village décide de s’enfermer chez elle et de vivre désormais recluse, en attente de la mort. Enfin, le dernier troupeau de caprins, vendu par ses propriétaires, disparaît dans un camion. Avec lui « le dernier symbole de jadis est tombé […] ce ne sera jamais plus comme avant 17 -». On l’a compris, même si l’on cherche à résister au flux temporel, comme le vieux couple, d’abord rétif aux sirènes de la modernité, celle-ci finit par tout emporter. Plus que l’allégorie d’un bonheur paisible qui permet à Khaïr-Eddine, sur son lit d’hôpital, de tromper sa souffrance, ce dernier roman est le récit de l’inéluctable. Du temps qui passe et qui voue l’être à la mort. C’est ce que comprend le vieux lorsqu’ il redécouvre ses poèmes de jeunesse qu’il cherche à Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie 75 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 18 Ibid. , p.-180. 19 -Khaïr-Eddine, 2002, p.-12. 20 Abdellatif Abboubi, Mohamed Khaïr-Eddine. Le Temps des refus. Entretiens 1966-1995 , Paris, L’Harmattan, 1998, p.-15. regrouper dans un recueil. Mais, il a beau les relire, ces textes ne lui rappellent rien, signe de son propre vieillissement. Ce qu’il se dit tout haut. En entendant ces paroles son épouse lui demande : « Qu’est-ce que tu racontes ? » Sa réponse est peut-être l’une des clés de ce récit : « -Tu ne peux pas comprendre […] Le temps est l’acteur principal de cette histoire 18 -». Conclure, sans conclure- Alors, on peut, bien entendu, voir dans ce roman qui déroge par rapport à l’écriture de Khaïr-Eddine, une tentative de thérapie par l’imaginaire, comme je l’ai écrit plus haut, et comme l’auteur l’affirme lui-même : « Je vivais le récit, j’habitais le récit. » 19 On peut aussi s’interroger sur l’absence de dénouement. Car ce roman n’a pas de fin. Lui donner une fin c’était postuler la mort… La mort du vieux. La mort de la vallée… La mort que Khaïr-Eddine refuse encore. C’est pourquoi les dernières lignes qui évoquent l’Ecclésiaste font l’éloge de la vie dans l’acceptation du destin qui nous est assigné. La paix dans l’assentiment, dernières paroles d’un écrivain aux prises avec la souffrance, dans un récit où même l’éternité du mythe est vouée à la dissolution. Khaïr-Eddine a toujours été obsédé par la mort, il l’avoue dans un entretien paru dans Jeune Afrique- : J’ai fait, un jour, une expérience terrible. Cela s’est passé en 1963. Tout d’un coup, je me suis dit : ce soir, je vais mourir. J’ai regardé le ciel. Il était extrêmement noir. Sitôt chez moi, je me suis étendu sur le lit. Je suis tombé dans un sommeil très profond. Le lendemain matin, je me suis levé en me disant que je n’étais pas mort. Le soir, je suis sorti de ma chambre, je passais par le patio de ma demeure et puis, tout d’un coup, le monde s’est transformé. On eût dit que les murs avaient été balayés par un souffle ardent, charriant une grande lumière. J’étais debout sur un champ de lumière, précisément, et, à mes pieds, je voyais une sorte de cadavre qui était, à proprement parler, le mien, en imagination bien sûr… Je n’arriverai jamais à oublier cette scène, ni à l’expliquer tout à fait 20 . Ce rêve, énigmatique, j’ai toujours pensé qu’il contenait en partie l’explication du « vieux couple heureux », lorsque Bouchaïb, que Khaïr-Eddine ne peut se résoudre à faire mourir, est lui-même poursuivi par un rêve qui n’est qu’un déplacement de celui de l’auteur… 76 Marc Gontard DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 Bibliographie Sources Khaïr-Eddine, Mohammed. Agadir , Paris, Le Seuil, 1967. —. Le déterreur, Paris, Le Seuil, 1973. —. Une odeur de mantèque , Paris, Le Seuil, 1976. —. Il était une fois un vieux couple heureux , Paris, Le Seuil, 2002. —. On ne met pas en cage un oiseau pareil. Dernier journal , William Blake & Co, 2002. Études Abboubi, Abdellatif. Le temps des refus , Paris, L’Harmattan, 1998. Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie 77 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 1 La révolution tunisienne appelée aussi Révolution du Jasmin a eu lieu le 14 janvier 2011. 2 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère , Tunis, Déméter, 2016. Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique Sabrine Herzi Institut Supérieur des Études Appliquées en Humanités de Tozeur Université de Gafsa Laboratoire Langues, Discours et Cultures La société tunisienne a connu de profondes mutations au lendemain de la révolution du Jasmin 1 . Ces transformations sociales, économiques et politiques ont contribué à l’évolution du statut de la femme tunisienne et trouvent leurs échos dans le roman tunisien d’expression française. C’est ainsi que des écrivaines comme Fawzia Zouari décident de dévoiler le vécu féminin et les contraintes sociales auxquelles la femme tunisienne est confrontée surtout lorsqu’il est question de son corps. Zouari raconte ainsi dans Le Corps de ma mère   2 plusieurs destins qui s’entrecroisent ; celui de sa mère reflètant une réalité socioculturelle et celui des femmes bédouines tunisiennes menant un combat féroce pour l’émancipation. Or, il ne s’agit pas uniquement pour notre romancière de porter la réflexion sur le vécu et le corps féminin, il est surtout question d’exprimer une certaine empathie et nous permettre d’accompagner la narratrice dans la découverte des secrets de sa mère. Notre étude s’échelonnera sur deux volets. Nous mettrons l’accent, dans un premier temps, sur la superposition des deux notions d’identification et d’empathie dans la mesure où, en partant de sa propre vie, Zouari parle plutôt de sa communauté pour dire et exprimer à haute voix et sans aucune crainte ou contrainte ce qu’on disait à la dérobée. En (se) racontant et en accueillant l’histoire de sa mère, Zouari insiste sur les différentes représentations du corps féminin et ses révélations cachées. Puis, nous examinerons comment l’auteure libère le corps féminin à travers l’écriture en permettant à plusieurs générations de femmes transformées en personnages de le repenser et de se l’approprier. Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 3 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-9. 4 Arnaud Schmitt, Je réel/ Je fictif. Au-delà d’une confusion post moderne , Toulouse, Presses Universitaire du Mirail, 2010, p.-83. 5 Mélia ou encore hrem est une tenue traditionnelle tunisienne (berbère). C’est une robe longue et ample qui descend jusqu’au cheville, fabriquée à partir de tissus légers et ornée de broderies et de motifs de couleurs vives. 6 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-13. 7 Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse , Paris, PUF, 1967, p.-187. 8 Sigmund Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse , Paris, Gallimard, 1989, p.-88. 1 Identification et empathie « Toute ressemblance avec la vie de ma mère n’est pas fortuite. Même si ce livre relève de la fiction, pour une large part 3 », précise la romancière dans l’épigraphe. Elle nous avertit d’emblée que, dans son roman, l’histoire de la narratrice est celle de l’auteure où réalité et fiction se croisent incessamment. Elle interroge le statut de la femme dans la société maghrébine à travers son expérience personnelle et à travers le rapport qu’elle entretient avec sa mère. Le Corps de ma mère peut ainsi être classé dans le genre de l’autofiction défini par Schmitt comme « la fusion d’une narration romanesque et d’un contenu autobiographique qui, du fait de cette fusion, subit des modifications drastiques, selon les critères habituels du vraisemblable 4 ». En portant la mélia   5 , le personnage cherche sans doute à ressembler à sa mère et à l’imiter. C’est une manière de s’identifier à elle pour pouvoir la comprendre et partager ce qu’elle ressent et ce qui la touche : « […] je glisse dans la mélia de ma mère en guise de robe d’intérieur, et je serre sur mon bassin sa vieille ceinture berbère. J’ai la sensation d’être enceinte de maman, son enfance adhérant à la mienne comme la peau à la chair, l’une ne pouvant venir au monde sans l’autre 6 », explique-t-elle. Il importe avant d’entrer dans le vif du sujet de rappeler la définition de l’identification qui représente pour Laplanche et Pontalis «le processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci, devient identique à un autre 7 -». Dans ses Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Freud la définit comme « l’assimilation d’un moi à un autre, étranger, en conséquence de quoi ce premier moi se comporte, à certains égards, de la même façon que l’autre, l’imite et, dans une certaine mesure, le prend en soi 8 ». Cette identification ne se limite pas au rapport auteure-personnage, le lecteur est, lui aussi, concerné par cette union avec l’auteure et le personnage dans le même temps. Zouari facilite le transfert empathique en intervenant tout au long du texte et en s’adressant indirectement au lecteur par des réflexions et 80 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 9 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-11. 10 Geoff Kaufman et Lisa. K. Libby, « Changing beliefs and behavior through expe‐ rience-taking-», Journal of Personality and Social Psychology , vol. 103, n° 1, 2012, p.-2. 11 Boualem Sansal, «-Présentation-» dans Faouzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-7. 12 Sigmund Freud, Psychanalyse des foules et analyse du moi , in Œuvres complètes , XVI, Paris, PUF, 1991, p-46. 13 Keith Oatley, « Les Romans renforcent l’empathie », Cerveau & Psycho , n 51, 2012, p. 68. URL : http: / / www.voixauchapitre.com/ Liens%20doc/ Cerveau&psycho_romans.pdf, consulté le 26 mars 2025. des commentaires : « Et puis qui pourrait reconnaître sa mère dans les traits de la mienne 9 ? », se demande-t-elle dans le prologue. Grâce à l’histoire de Yamna, le lecteur « se fond à la trame narrative comme s’il était lui-même un personnage du monde de la fiction, épousant alors l’état d’esprit et la perspective de celui-ci à mesure que progresse l’histoire 10 » et commence à se comparer aux personnages mis en jeux, questionner leurs destins et se poser des questions sur sa propre famille.-Boualem Sansal le précise dans la présentation de l’œuvre-: Le lecteur en est averti, le vertige le saisira, dès les premières pages il ne pourra échapper au désir, plein de risques, de tourner son regard sur lui-même et de s’interroger sur l’histoire de sa propre famille. Il lira le récit de Fawzia Zouari autant qu’il fouillera en lui, et de cette mise en parallèle va sourdre un irrépressible malaise 11 . Cette mise en œuvre du processus empathique dans le roman de Zouari rappelle la définition de l’empathie élaborée par Freud dans Psychanalyse des foules et analyse du moi , car, pour lui, il s’agit d’un processus psychologique « qui prend la plus grande part à notre compréhension de ce qui est étranger au moi chez d’autres personnes 12 ». En s’identifiant aux personnages, le lecteur de Zouari questionne le vécu de Yamna, ses filles, Tounes, Aljia et les autres. Il peut même voir le monde avec leurs yeux et surtout comprendre leurs émotions, aspirations et désirs. Partageant ainsi les réflexions, les aventures, les sentiments et émotions de l’autre (le personnage), le lecteur manifeste des affects à son égard-: L’empathie émotionnelle qui est essentielle pour nos relations nous permet aussi de nous imaginer vivre les aventures des personnages des romans que nous lisons. En fait, des études récentes en imagerie cérébrale révèlent que nous « vivons intérieurement » ce qu’un personnage ressent en imaginant ses sentiments et ses actions 13 .- Quant à la narratrice, l’empathie correspond à comprendre en effet ce qui lui est étranger chez sa mère et à travers elle ce qui est étranger chez les femmes de sa tribu : « […] j’ai besoin de retraverser l’existence de ma mère, de connaître ce qu’il s’y est passé […] Que j’essaie, au moyen des mots, de retisser l’existence Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique 81 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 14 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-47. 15 Ibid., p.-58. 16 Ibid., p.-64. 17 Louise de Urtubey, « Freud et l’empathie », Revue française de psychanalyse, vol. 68, n°3, 2004, p. 853. URL : https: / / shs.cairn.info/ revue-francaise-de-psychanalyse-2004-3-page -863? lang=fr, consulté le 3 décembre 2024. 18 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-13. 19 Ibid. 20 Ibid ., p.-12. 21 Ibid., p.-13. 22 Ibid., p.-114. de maman à mesure qu’elle se défait sous mes yeux 14 ». Connaître la vie de sa mère, se mettre à sa place, ressentir ce qu’elle ressent et ce qui la touche, ressentir surtout sa douleur deviennent pour elle une obsession malheureuse voir un sentiment de culpabilité : « Je m’en veux de n’avoir pas été témoin de la passion de ma mère. De son dernier chant de vie. De ses maximes indéchiffrables […] Je m’en veux d’être partie loin d’elle. L’exil, c’est peut-être ça : vivre en dehors du temps de sa mère 15 -», avoue-t-elle. Une sorte de communication intérieure s’établit entre la narratrice et sa mère agonisante, ce qui facilite la circulation des affects et le partage du chagrin, de la souffrance et de la douleur : « […] maman souffre-telle ? se demande la narratrice. Les dialyses, les piqures, les perfusions ? […] Souffre-t-on quand on est dans le coma ? Malgré les dénégations des médecins et des infirmières, j’en reste persuadée. Et j’ai mal 16 ». Il s’agit, dans le roman, de contempler sa mère et de se mettre dans sa peau, c’est ainsi que « des dispositions affectives analogues 17 -» se créent. La narratrice partage les détails intimes de sa mère, ses habitudes et ses rituels, « ses secrets et ses gestes 18 ». Elle « effeuille un artichaut, écosse une fève ou mouille la graine 19 » dans l’espoir de la comprendre et de découvrir ses aspects cachés : « […] personne ne porte comme moi l’essence de cet être pétri de toutes les époques 20 -», se dit l’auteure habitée par une voix intérieure qui la pousse à déchiffrer l’énigme que fut sa mère : « Il faut que tu rattrapes ta mère avant de te la faire dérober, décide-t-elle […]. Votre horizon, à ta mère et toi, ne sera plus alors qu’une ligne imaginaire et votre passé un filet à fictions 21 -! -». Dans le deuxième chapitre intitulé « Le conte de ma mère », la narratrice évoque « un don de télépathie 22 » qui l’unit encore à sa mère Yamna lui permettant d’accueillir en elle et de ressentir maintes sentiments et sensations. La narratrice raconte comment elle a hérité de sa mère la phobie des rails et des locomotives-: 82 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 23 Ibid. 24 Philippe Wallon, « La Télépathie », dans Le Paranormal , (p. 13-20), textes réunis par Philippe Wallon, Paris, Presses Universitaires de France, 2009, p.-13. URL : https: / / shs.cairn.info/ le-paranormal--9782130529880-page-13? lang=fr, consulté le 21 février 2025. 25 Ibid . 26 Serge Larivée et François Filiatrault, Compte rendu de « La télépathie, un mythe qui a la vie dure ! Fecteau, D. (2005). Télépathie, l’ultime communication », Revue de psychoéducation , Volume 35, n° 1, 2006, p.-204. URL-: https: / / doi.org/ 10.7202/ 1099317ar, consulté le 15 février 2025. 27 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-73. Je ne fais pas exception et souffre du même syndrome. Je n’enjambe jamais une voie ferrée sans sentir la frayeur traverser mon corps de part en part ; ni ne m’engage sur un passage à niveau en voiture sans prier auparavant pour ne pas tomber en panne à l’instant même où arrive le train 23 -. Je rappelle dans cet ordre d’idées l’origine de ce mot qui vient du grec télé qui signifie « loin » et pathos qui veut dire « expérience subie, émotion de l’âme 24 ». Le mot «-télépathie-» évoque de fait «-un partage d’expérience entre deux personnes qui ne peuvent se percevoir mutuellement 25 -». Serge Larivée et François Filiatrault expliquent que « nous captons des messages dans les rêves et dans les objets qui absorbent les “vibrations” de certaines personnes 26 » et donnent l’exemple du fœtus et sa mère qui échangent des informations et des histoires. Dans ce même chapitre du roman, la narratrice décrit cette forme de communication et de transmission de pensées entre Yamna et sa mère Tounes (la grand-mère de la narratrice)-: Yamna écoutait sa mère, persuadée que toutes ces créatures existaient bel et bien. […] elle s’attendait à ce qu’ils saluent sa venue au monde dans un cortège de cornes en or et de museaux en argent, de paupières en dentelles […] C’est pendant son séjour utérin que Yamna apprit ce qu’était l’amour conjugal, la jalousie, la rancune, la haine 27 . En somme, les deux notions d’identification et d’empathie se recoupent et sont parfois considérées comme synonymes surtout qu’elles sont très proches et renvoient toutes les deux à la similitude de sentiments entre les personnes et au partage des émotions. Il me paraît enfin que le processus d’identification permettant à la narratrice du roman ou encore au lecteur d’accéder à l’intériorité des personnages et à leurs pensées donne lieu à des liens affectifs et à une connexion émotionnelle reconnus par l’empathie. L’auteure qui retourne au pays tout en décidant d’apprendre et de raconter l’histoire de la vie de sa mère déclare-: Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique 83 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 28 Ibid., p.-11. 29 Ibid., p.-47. 30 Ibid . 31 Ibid., p.-23. […] cette main fébrile qui vide mes jours de leur substance pour les remplir de sa vie, dense et secrète. Dans une cache à double fond, j’ai entassé nos souvenirs à toutes les deux. J’avais sous la main mon butin de récits glanés sur elle, et l’envie irrésistible de le partager avec un lecteur 28 .- Toutefois, le personnage de Yamna n’est pas un cas isolé, il est plutôt révélateur d’une condition féminine précaire. Ainsi, Zouari ne pouvant pas être indifférente face aux contraintes imposées aux générations précédentes notamment la séquestration, la ségrégation et la douleur dont souffre le corps féminin, décide d’ôter le voile et de parler de ce corps et de sa propriétaire pour la critiquer mais surtout pour lui rendre hommage : «-Le meilleur remède pour la retenir en vie, ne serait-ce pas, non de parler à maman comme disent les médecins, mais de parler d’elle 29 ? ». Ainsi, l’auteure ajoute : « […] j’ai besoin de retraverser l’existence de ma mère, de connaître ce qu’il s’y est passé 30 -». Ce besoin de réapproprier la vie de sa mère par le récit naît à la fois d’un sentiment de compassion et de solidarité avec sa génitrice et d’un sentiment de révolte contre toutes les formes d’injustice à l’égard de la femme. 2 L’empathie avec le corps féminin Le choix du titre de l’œuvre n’est pas anodin car c’est autour du corps féminin que le texte se construit. En effet, Zouari recourt à la symbolique de ce corps pour exprimer sa compassion et passer ses messages de féministe, des messages de transgression, de rébellion et d’émancipation que partagent aussi sa mère et toutes les femmes victimes des souffrances physique et psychologique. Dans le premier chapitre du roman, la narratrice qui retourne en Tunisie après avoir appris que sa mère a plongé dans le coma décrit le corps épuisé de Yamna à cause de la maladie, le corps souffrant sans force et sans défense-: À l’évidence, je ne me suis pas assez préparée. Je m’étais faite à l’idée que maman souffrait depuis des années de diabète et de cécité mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle tombe aussi soudainement dans le coma. Je savais qu’à quatre-vingt-douze ans elle pouvait à tout moment rendre l’âme, j’ai ignoré que c’est à son corps que j’allais être confrontée 31 . 84 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 32 Ibid., p.-20. 33 Ibid., p.-23. 34 Ibid. 35 Ibid. 36 Larissa Luica et Simona Necula, « Raconter le corps féminin à la lumière de la révolution de la dignité : Étude sur Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-», Études Francophones , Vol. 30, University of Louisiana at Lafayette, Printemps 2019, p. 218. URL : https: / / la nguages.louisiana.edu/ sites/ languages/ files/ Vol.%2030%20Luica%20et%20Necula%2014 .pdf, consulté le 22 décembre 2024. 37 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-21. 38 Ibid., p.-22. Toutefois, et bien qu’elle soit sous le choc, la narratrice profite de sa présence au chevet de sa mère pour « mieux la connaître 32 ». Zouari a d’ailleurs utilisé le verbe connaître à plusieurs reprises pour mettre en évidence le rapport empathique l’unissant à sa mère : « […] je suis en train de faire connaissance avec ma mère 33 -». C’est en effet à travers le corps de sa génitrice que l’auteure essaie de connaître et de comprendre sa mère-: Et ces yeux ? De quelle couleur sont ses yeux ? […] N’est-ce pas l’occasion de la détailler enfin, pendant qu’elle est inconsciente et que personne ne nous voit ? De l’observer minutieusement, du lobe de l’oreille à la commissure de la lèvre ? De caresser pour la première fois sa peau 34 . Ce corps rongé par la maladie et la vieillesse a perdu sa féminité et sa force et représente malgré sa vulnérabilité une énigme pour l’auteure-: Soudain, le drap glisse et je vois se dresser à la naissance de la poitrine deux petits palmiers. Ils surplombent le creux des seins et jettent une pâle verdure sur le décolleté rêche et crevassé. Leurs branches courent fines et souples sur la peau dont elles paraissent constituer les seules veines sauvées des aiguilles, la seule source de vie alimentant cette chair à moitié morte. […] Mais pourquoi des palmiers ? Pour une femme née au milieu des plaines les plus fertiles de la Tunisie 35 . Fawzia Zouari réussit finalement à comprendre que pour sa mère « le fait que son corps soit exposé aux regards des autres […] signifie une véritable mise à mort spirituelle, un deuil qui commence avec la vie, pas avec la mort 36 ». La vieille femme l’avait toujours dit à sa fille : « On peut tout raconter, ma fille, la cuisine, la guerre, la politique, la fortune; pas l’intimité d’une famille. C’est l’exposer deux fois au regard. Allah a recommandé de tendre un rideau sur tous les secrets, et les premiers des secrets s’appelle la femme 37 ! ». Yamna ajoute : « Je mourrai le jour où l’un de mes enfants me verra nue 38 ». Le mot « nue » signifie ici tête découverte et corps sans mélia . C’est pour cela que la narratrice Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique 85 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 39 Ibid., p.-28. 40 Ibid., p.-31. 41 Ibid., p.-92. 42 Un rituel profane de protection de la virginité féminine auquel se soumettent deux fois certaines jeunes filles : avant la puberté et avant le mariage. L’opératrice effectue une légère incision sur le genou, recueille le sang avec sept fruits secs. À chaque ingestion, l’enfant doit alors prononcer une formule d’engagement qui implique l’impuissance sexuelle de tous les prétendants avant le mariage : « je suis un mur, et le fils d’autrui un fil-». La veille des noces, la jeune fille inverse cette formule. veille à couvrir la tête de sa mère d’un bonnet en plastique ou d’une écharpe en la rassurant de protéger sa dignité et son intimité : « Ne t’inquiète pas, maman, personne ne découvrira tes cheveux 39 », murmure-t-elle à Yamna. C’est dans ce même contexte que Zouari évoque avec ironie la discrimination sexiste sous prétexte de protéger les filles des regards prédateurs et des harcèlements. La narratrice précise : Tout le monde est au courant de notre aversion pour les baisers. Nous tenons cet héritage de ma mère. Chez elle, l’ont fait usage public de la bouche pour parler ou mastiquer, pas pour autre chose. Les femmes de sa tribu ne touchent les hommes d’aucune manière, et vice versa . Les mâles s’effleurent les épaules, les femmes les mains, les garçons glissent les doigts dans la paume de leur papa, les filles sont censées n’avoir jamais entendu parler du baiser ? C’est seulement à Tunis que maman a su que les embrassades comptaient parmi les usages citadins les plus répandus. Elle a refusé de se laisser faire, menaçant de frapper quiconque s’approchait d’elle dans cette intention 40 . L’écrivaine dénonce cette position du corps sexué, prisonnier et violenté. Elle prend ainsi pour témoin son lecteur en abordant le sujet des oncles qui agressent leurs nièces, les beaux-frères qui violent les belles sœurs et le père (son grand-père) qui attaque les jeunes filles le jour des noces selon le récit de Yamna. Une autre histoire qui ôte le voile sur les tares de la société et la violence exercée sur le corps féminin est celle de Mdella, la sœur de Yamna, mariée à un homme jaloux qui s’approprie le corps de sa femme, la torture et la maltraite tous les jours-: «-C’est alors qu’il résolut de la faire coudre chaque matin avant de quitter la maison et de la découdre le soir avant de se mettre sur elle. Il avait recours pour cette tâche à une vieille tante muette et sourde dont les mais à force de faire saigner le vagin de Mdella, avaient fini par ressembler à celles de Kabla l’accoucheuse 41 ». Le souvenir du rituel de la protection de la virginité des jeunes filles appelé tasfih   42 n’est pas moins douloureux pour l’auteure. Il n’aura pas échappé au lecteur du Corps de ma mère de Fawzia Zouari que les différentes représentations du corps féminin dans ce roman traduisent une forte 86 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 émotion altruiste de la part de l’auteure dont l’ultime objectif est de comprendre sa mère et défendre la cause féminine. Décidément, Fawzia Zouari a fait de son roman son espace affectif lui permet‐ tant de communiquer librement à son lecteur toutes ses réactions émotionnelles. Les personnages en sont l’intermédiaire. Éprouvant de l’empathie à l’égard de sa mère, et de toutes les femmes qui partagent la même condition, l’auteure cherche à susciter de l’empathie émotionnelle chez son lecteur qu’elle interpelle sans cesse et qui peut se reconnaître dans les personnages. J’ai, de ce fait, démontré que l’empathie n’est qu’un résultat de l’identification auteure-personnage ou encore auteure-lecteur. La place importante de l’empathie dans Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari lui permet de donner la voix aux femmes opprimées, violentées ; aux corps souffrants, sexués et malades. Pour finir, ce roman est un plaidoyer en faveur des femmes, un hymne à la mère à travers une étude de la perception du corps féminin. Bibliographie Source Zouari, Fawzia. Le Corps de ma mère, Tunis , Déméter, 2016. Études Gefen, Alexandre. Réparer le monde-: La Littérature française face au XXI e siècle , Paris, Editions Corti, 2017. Kaufman, Geoff, Libby, Lisa K. « Changing beliefs and behavior through experience-tak‐ ing-», Journal of Personality and Social Psychology , vol. 103, n° 1, 2012, p.-1-19. Laplanche, Jean, Pontalis, Jean-Bertrand. Vocabulaire de la psychanalyse , Paris, PUF, 1967. Larivée, Serge, Filiatrault, François. Compte rendu de «-La télépathie, un mythe qui a la vie dure-! Fecteau, D. (2005). Télépathie, l’ultime communication-», Revue de psychoéducation , Volume 35, numéro 1, 2006, p.-201-208, disponible sur https: / / doi.or g/ 10.7202/ 1099317ar, consulté le 15 février 2025. Luica, Larissa, Necula, Simona. « Raconter le corps féminin à la lumière de la « révolution de la dignité » : Étude sur Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari », Études Francophones , Vol. 30, University of Louisiana at Lafayette, Printemps 2019, p. 218, disponible sur : h ttps: / / languages.louisiana.edu/ sites/ languages/ files/ Vol.%2030%20Luica%20et%20Nec ula%2014.pdf, consulté le 22 décembre 2024. Oatley, Keith. «-Les romans renforcent l’empathie-», Cerveau & Psycho , n 51, 2012, pp.64-69, disponible sur Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique 87 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 http: / / www.voixauchapitre.com/ Liens%20doc/ Cerveau&psycho_romans.pdf, consulté le 26 mars 2025. Schmitt, Arnaud. Je réel/ Je fictif. Au-delà d’une confusion post moderne , Toulouse, Presses Universitaire du Mirail, 2010. Sigmund, Freud. Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse , Paris, Gallimard, 1989. Sigmund, Freud. Psychanalyse des foules et analyse du moi , in Œuvres complètes , XVI, Paris, PUF, 1991. Urtubey, Louise. «-Freud et l’empathie-», disponible sur https: / / shs.cairn.info/ revue-fra ncaise-de-psychanalyse-2004-3-page-863? lang=fr, consulté le 3 décembre 2024. Wallon, Philippe. « La télépathie », dans Le Paranormal , textes réunis par Philippe Wallon, Presses Universitaires de France, 2009, p.-13-20, disponible sur https: / / shs.cairn.info/ le-paranormal--9782130529880-page-13? lang=fr, consulté le 21 février 2025. 88 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 Empathie et écriture de l’intime-: quelles manifestations dans la littérature tunisienne d’expression française-? Hind Soudani Université de la Manouba Laboratoire de recherche Intersignes (Univ. de Tunis) Face à la crise de valeurs de toutes sortes que traverse l’humanité, l’empathie semble s’imposer chaque jour davantage comme la posture salvatrice pour notre bien-être collectif. Appréhendée comme valeur, notion ou même con‐ cept, elle se retrouve en effet au cœur des débats identitaires notamment en rapport avec la psychologie comportementale et sociale. Or, si l’empathie est aujourd’hui une notion pluridisciplinaire principalement associée aux sciences humaines que sont la psychologie et la sociologie, elle n’en n’est pas moins une question fondamentale pour comprendre et interpréter l’art et la littérature dont elle est incontestablement un élément consubstantiel. Comment, en effet, pourrions-nous parler de catharsis, de plaisir de lecture, de pacte scripturaire et de littérarité singulière sans le sentiment de « se sentir dans » que représente l’empathie et que nous retrouvons dans les composants « ein » : « dans » et «- Fühlung -»-: «-sensation-» de son équivalent allemand Einfühlung . C’est donc dans la perspective d’analyser le fonctionnement de l’écriture de l’intime et de son rapport à l’empathie dans la littérature que nous nous proposons d’étudier les thèmes récurrents dans des récits littéraires francophones tunisiens. Nous évoquerons, dans cette optique, les thèmes qui reviennent souvent constituant de la sorte des lieux communs de cette littérature mais aussi ceux qui sont plus inédits, qui interpellent le lecteur voire suscitent une empathie plus marquée. Cependant, il nous semble d’abord nécessaire de parcourir les différentes acceptions associées à l’empathie. À la suite de cela, nous tenterons de voir quels sont les mécanismes mis en jeu par l’empathie en littérature, en l’occurrence la littérature francophone tunisienne. Enfin, s’il existe des centres d’intérêt différents ou une approche singulière en relation avec l’identité féminine ou masculine de l’écrivain. Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 1 Sébastien Montel, « L’Empathie », chap. 11, dans 11 grandes notions de neuropsychologie clinique , Paris, Dunod, 2016, p.-209-2026. 2 Gérard Jorland, « L’Empathie, histoire d’un concept », dans Alain Berthoz, Gérard Jorland (dir.), L’Empathie , Paris, Odile Jacob, 2004, p.-19. 1 L’empathie-: une notion pluridisciplinaire 1.1 L’empathie-: quelle définition ? Antithétique à l’indifférence, du grec ancien ἐν / en, « dans, à l’intérieur », et πάθoς / páthos, « souffrance, ce qui est éprouvé », le terme empathie est souvent considéré en rapport avec son équivalent anglais empathy lui-même issu du grec ancien ἐμπάθεια, empátheia « affection » et calque de l’allemand Einfühlung . Synonyme de compassion, sollicitude, allocentrisme ou même de bienveillance, l’acception du terme empathie en relation avec l’esthétique et la littérature dérive pour sa part de la traduction du terme allemand Einfühlung , tel qu’utilisé par le philosophe Robert Vischer, en 1873, dans sa thèse de doctorat Über das optische Formgefühl . Il y explique qu’à l’origine, il s’agit d’« un thème du romantisme allemand qui désigne une projection du moi dans les êtres, et destiné à rendre compte d’un mécanisme de sensibilité esthétique par lequel nous accédons au sens de l’œuvre d’art en nous mettant à la place de l’objet représenté 1 .-» L’empathie est donc plurielle. Elle est en l’occurrence qualifiée par les chercheurs de « mot-valise », d’« auberge espagnole » ou encore de «-concept ‘‘nomade’’ par excellence » par le philosophe français Gérard Jorland qui explique que le concept d’empathie « migre sans cesse d’une discipline à l’autre, de l’éthique à l’esthétique à la psychologie à la philosophie voire même à la théologie 2 .-» C’est la raison pour laquelle avant d’étudier les manifestations de l’empathie en littérature et ses apports, il nous semble nécessaire de définir ses champs d’investigations. 1.2 L’empathie-: un concept des sciences humaines ou une valeur morale-? «-Se mettre à la place de l’autre-»-: c’est par cette expression courante que l’on tend souvent à expliquer la question de l’empathie. Or, cette posture qui traduit la nature de l’élan empathique, en apparence assez simple, mobilise un ensemble de compétences essentielles relatives à la communication, aux questions senso‐ rielles et à la réflexion. C’est ce qui explique que les psychologues évoquent différents types d’empathie. Ainsi, faisant partie des notions abordées dans ce que les psychologues appellent les CEM (Cognition-Émotion-Motivation), 90 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 l’empathie en fonction des cas de figure peut être émotionnelle ou cognitive ou encore compassionnelle. Elle mobilise donc un ensemble de capacités chez l’homme qui lui per‐ mettraient d’avoir une posture d’implication mentale par rapport à l’autre, de partage de ressenti et même de volonté aide. L’empathie s’affirme de la sorte essentiellement comme mode de partage communicationnel. Être empa‐ thique‚ nous rend donc réceptif et capables de décoder les émotions exprimées par autrui, voire d’y prendre part, nous permettant ainsi de communiquer plus efficacement. Elle s’avère de ce fait un élément fondamental de la nature humaine‚ qui nous permet de comprendre le monde qui nous entoure de manière plus inclusive. C’est ce rôle qui est d’ailleurs mis en avant dans le rapport du texte littéraire avec son récepteur, à savoir : nous donner la possibilité de nous projeter mentalement à la place d’autrui, de nous impliquer dans sa perspective du monde qui l’entoure et dans sa compréhension des expériences vécues. Un processus empathique met donc en lumière, chez les lecteurs, des réac‐ tions d’ordre émotionnel puisqu’il permet de rentrer dans le monde perceptif d’autrui et d’approcher au plus près ses affects. De ce fait, si l’empathie est fondamentalement une valeur, émotionnellement et cognitivement, attachée à la nature humaine, elle s’avère être aussi une posture psychologique essentielle pour saisir pleinement la portée d’une œuvre littéraire. D’ailleurs, n’est-ce pas là l’une des vocations des avertissements, préambules, préfaces et autres textes par lesquels les auteurs accompagnent souvent leurs récits pour préparer le lecteur de prime abord à se mettre dans une posture d’implication à la fois mentale et émotionnelle-? 1.3 L’empathie en littérature-: l’humanité en miroir Loin d’être une simple distraction, la fiction est un puissant levier pour cultiver l’empathie. En nous transportant dans des réalités différentes, elle nous apprend à ressentir et à comprendre les autres et à nous connecter à une humanité partagée. En effet, la littérature ne fait pas que raconter des histoires. À travers les mots, elle nous fait entrer dans la vie d’autrui, nous permettant ainsi de découvrir certaines réalités qui nous entourent et dont nous ne sommes pas forcément conscients. Par conséquent, en lisant, nous apprenons à voir le monde à travers d’autres prismes, à éprouver des émotions qui nous étaient étrangères, et finalement, à devenir plus humains puisqu’on s’ouvre à l’autre. Or, cette expérience immersive que permet la lecture ne pourrait pas opérer si le récepteur n’était pas au préalable dans une posture empathique. Une posture qui d’ailleurs Empathie et écriture de l’intime 91 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 3 Lionel Tran, « Pourquoi la littérature développe l’empathie ? », Les Artisans de la fiction , septembre 2024. URL-: https: / / urlz.fr/ upSf. 4 Ibid . devra à certains égards être celle de l’émetteur tout autant que le récepteur, étant donné que l’auteur doit parfois se mettre à la place de son éventuel lecteur pour savoir de quelle manière il serait plus propice de s’adresser à lui pour réellement l’impacter. L’empathie devient ainsi un levier de la fonction conative jakobsonienne du discours vu qu’il est question d’interpeler et de susciter certaines réactions. Par ailleurs, dans son article « Pourquoi la littérature développe l’empathie ? » l’auteur français Lionel Tran, se demande-: «-et si la littérature était la clé pour comprendre et ressentir ce que d’autres vivent ? Dans un monde obsédé par l’individualisme 3 ». Cependant, certains philosophes se demandent si les œuvres littéraires, nous engageant sur le sentier de l’émotionnel, ne nous détourneraient pas de la sorte de la réflexion rationnelle. Loinel Tran explique dans ce contexte que Platon [dans La République ] et d’autres philosophes de la Grèce antique […] considé‐ raient que la poésie et les histoires détournaient les citoyens de la quête de la vérité en jouant sur leurs émotions plutôt que sur leur rationalité. […] La littérature, en éveillant des émotions telles que la tristesse ou la colère, éloignait les lecteurs de la maîtrise de soi, essentielle pour atteindre la sagesse 4 . Toutefois, n’est-ce pas là l’une des valeurs essentielles qui était jadis octroyée au genre littéraire comme le théâtre avec sa fonction cathartique ? N’est-il pas aussi essentiel de comprendre les émotions de l’autre pour mieux saisir la nature humaine dont la composante sensorielle et affective est tout aussi importante que la composante cognitive et rationnelle-? Aussi, la posture empathique qui consiste à partager le ressenti de l’autre sans pour autant prendre sa place ne serait-elle pas la clé pour une meilleure appréhension de l’humain ? Pour mieux en découdre, nous avons choisi de nous intéresser à la littérature tunisienne d’expression française comme champs d’investigation. 2 L’empathie dans la littérature tunisienne d’expression française Faisant partie des littératures francophones et plus particulièrement de la littérature maghrébine d’expression française, la littérature tunisienne bien que représentée par un nombre considérable d’écrivains abordant des thèmes 92 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 5 Samia Kassab-Charfi, Adel Khedher, Un siècle de littérature en Tunisie , Paris, Honoré Champion, 2019, p.-18. divers, ne semble pas jouir de la même notoriété que la littérature maghrébine algérienne ou même marocaine. C’est d’ailleurs ce constat que confirme les universitaires tunisiens Samia Kassab-Charfi et Adel Khedher dans leur ouvrage Un siècle de littérature en Tunisie . Ils expliquent, en effet, que dans le massif assez monumental de la littérature dite maghrébine, dont les auteurs ont un lien originel plus ou moins maintenu avec le Maghreb, qu’ils y soient ou non implantés, la voix des écrivains tunisiens semble toute petite, par rapport à celle, peut-être plus portante sur la scène éditoriale et médiatique, des auteurs algériens et marocains. Cette perception se retrouve non seulement dans la représentation collective extérieure, autrement dit européenne, mais aussi et peut-être surtout en interne, dans le champ même de l’université tunisienne, milieu où la littérature locale demeure paradoxalement un corpus peu exploré et plutôt minoré 5 . Par conséquent, dans l’objectif de mieux faire connaître cette littérature dite du sud, nous nous sommes orientée vers la littérature francophone tunisienne comme champs d’étude de la question de l’écriture de l’intime en rapport avec l’empathie, surtout que ce corpus se caractérise par une approche et une esthétique de l’art de la narration qui méritent qu’on s’y attarde. Nous évoquerons, par ailleurs, dans un premier temps la littérature des diasporas en Tunisie, puis les récits signés par des écrivaines tunisiennes enfin nous nous intéresserons aux œuvres des écrivains au masculin. Nous traiterons de la question de l’écriture de l’intime, de l’empathie ainsi que des similitudes et divergences que nous pourrions relever en fonction de l’identité genrée et/ ou identitaire de l’écrivain tunisien en question. 2.1 Empathie et écriture romanesque dans la littérature tunisienne d’expression française-: Les diasporas, une voix à part La Tunisie, ce pays méditerranéen où il faisait bon vivre a vu s’installer sur ses terres des étrangers de différentes nationalités dont les Andalous, les Maltais, les Italiens et les Français. Ces communautés faisaient alors partie intégrante de la mosaïque populaire tunisienne et les textes que nous ont laissés certains écrivains de ces diasporas en sont la preuve. C’est ce que rappelle Kassab-Charfi et Khedher dans le chapitre III, de leur ouvrage, ayant le titre évocateur de « Les années 1930 : Tracées cosmopolites - sardes, italiennes et françaises ». Ils y expliquent notamment qu’ Empathie et écriture de l’intime 93 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 6 Ibid , p.-94-95. 7 Roberta Catalano, « L’erranza di due poeti italiani nella Tunisia del primo nove cento », dans Samia Kassab-Charfi et Adel Khedher, Un siècle de littérature en Tunisie , p.-93. En cette sombre époque de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, dans cette Tunisie misérable où la tuberculose, le typhus exanthématique, et jusqu’à la peste (qui frappe en 1929) sévissent, où l’immigration, en particulier maltaise et sicilienne, dessine un nouveau relief ethnique et culturel au paysage de la Tunisie, apparaissent des auteurs que l’on peut assimiler à cette catégorie si bien résumée dans l’expression de Clarice Tartufari, « des branches d’un arbre transplanté ». L’un d’eux écrit d’ailleurs en italien : c’est Francesco Cucca (1882-1947), le « sarde arabe », fils d’émigrants sardes comme nous l’apprend Roberta Catalano dans le volume collectif consacré en 2000 aux Mémoires italiennes de Tunisie , […]. Outre Francesco Cucca, Kassab-Charfi et Khedher citent le Français né en Tunisie, Arthur Pellegrin (1891-1956), ainsi que Albert Canal (1875-1931) et l’italien Mario Scalési (1892-1922) qui ont fondé en 1920 avec Abderrahmane Guiga (1889-1960) la Société des Écrivains d’Afrique du Nord (SEAN) : un cercle trans-maghrébin réunissant « des écrivains et intellectuels d’origines variées, dont l’objectif commun est de mettre en valeur la langue française par la publication d’œuvres représentatives de cette « littérature d’Afrique du Nord 6 . » Dans ce contexte, l’exemple de l’écrivain Mario Scalési nous semble particu‐ lièrement intéressant dans l’étude de la question de l’écriture de l’intime en rapport avec l’élan empathique. Né à Tunis, en 1892, d’une mère maltaise et d’un père sicilien, Scalési illustre pleinement le métissage communautaire et les ponts civilisationnels et culturels implantés entre les différentes rives de la méditerranéen. Il a su se distinguer par une poésie qui exprime son mal-être et dont se dégage une émotion à haut degré de littérarité singulière, ce qui a fait que certains critiques le comparent aux plus illustres figures de la poésie française et italienne. Ainsi, si Giancarlo Locarno intitule son article sur Scalési «-Mario Scalési, les poèmes d’un damné », Claude Maurice Robert le qualifiera de « petit vilain boiteux qui lisait Baudelaire », alors que Roberta Catalano déclarera à son tour que « sa poésie se fait porteuse d’un pessimisme historique puis cosmique qui le rapproche considérablement de Leopardi (“De Profundis”), jusqu’à monter vers un ton blasphématoire avant le repentir (“Les Mains”) 7 .-» En outre, ce qui est de même fondamental concernant Scalési c’est qu’il était aussi reconnu par les hommes de lettres tunisiens de l’époque. Ainsi, comme le rappelle Kassab-Charfi et Khedher-: Il fut l’un des meilleurs représentants de cette tradition d’auteurs d’origine étrangère, profondément implantés dans la Tunisie du début du XX e siècle, et reconnu par 94 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 8 Ibid . 9 Abderrazak Bannour (dir.), Mario Scalési, poète méditerranéen , Tunis, Publications de l’Université de Tunis, 2001, p.-7. quelques-uns de ses contemporains, italiens comme Guido Medina, qui lui compose en 1922 un hommage, et tunisiens, à l’instar de Ali Douagi, membre du Groupe Taht Essour , qui le cite nommément au début de la nouvelle « Le Mystère de la septième chambre » : « J’ai souvent entendu les vieilles femmes raconter des histoires merveilleuses, peuplées d’ogres et de démons. À la suite de notre poète Scalési, je dirai : “Mère, je pourrais croire à la vérité d’un conte, s’il sortait de ta bouche” ». Et ce n’est sans doute pas un hasard si Scalési bénéficia d’un tel coefficient d’empathie de la part de différents écrivains de l’époque, lui qui se prévalait d’une affiliation identitaire nettement endogène […] 8 . Par conséquent, comme nous pouvons le constater, c’est grâce aux références à l’œuvre de Scalési trouvées dans les écrits d’autres écrivains de l’époque à l’instar de Douagi, qu’une partie du lectorat de la société tunisienne arabo-mu‐ sulmane a pu découvrir cet écrivain. En effet, le fait d’être cité par ses contemporains est fort important parce qu’il montre l’importance de l’élan empathique entre écrivains mais cela permet aussi d’associer une autre catégorie de lecteurs probablement non francophones au ressenti et à la poétique d’une littérature à laquelle ils n’auraient pas eu accès sans l’intégration de cette dernière dans d’autres sphères littéraires, en l’occurrence dans notre cas celui de la littérature arabophone de l’époque. De ce fait, l’empathie agit ici telle une isotopie intégrant à la fois écrivains et lecteurs : Tous se trouvent concernés par un ressenti en relation avec des vécus qu’on pourrait avoir en partage comme l’exemple du rapport à la mère que cite Douagi tout en faisant référence à Scalési. Cela confirme l’universalité de certains vécus ou sentiments face auxquels l’Homme ne peut être indifférent, qu’il s’agisse d’une expérience vécue ou non personnellement. Finalement, rappelons que Scalési qui fut rongé par la souffrance physique, victime du sentiment de l’ingratitude humaine et de son incompréhension, tiraillé entre diverses identités et qui à sa mort s’est vu « enterré dans une fosse commune à Palerme le 13 mars 1922 9 », reste un exemple de marginalisation. Incompris par les gens de son époque, il suscite malgré tout l’empathie. Que ce soit parce qu’on se reconnait dans son vécu, par pitié, par curiosité, par fascination ou même par écœurement, Scalési ne laisse guère indifférent. N’est-ce pas là l’un des rôles fondamentaux de la littérature comme topos de partage et d’éveil de ressentis aussi divers soient-ils-? Empathie et écriture de l’intime 95 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 2.2 L’écriture de l’autre-: «-l’effet de l’art-» La lecture permet de découvrir d’autres vécus qu’ils soient similaires ou diffé‐ rents des nôtres. Ainsi, le lecteur peut prendre part à différentes expériences où il découvre des personnages pour qui il peut ressentir de la sympathie ou au contraire de la répugnance et face auxquels il pourrait donc être admiratif ou dédaigneux. Dans tous les cas de figure il ne pourra pas rester indifférent : c’est ce qu’on appelle les « neurones miroirs ». En effet, comme nous l’explique les neuroscientifiques, de la même manière que lorsqu’on observe quelqu’un en situation réelle, la lecture permet aux récepteurs de mieux comprendre l’autre en raison des émotions, des réflexions ou même des réactions qu’on lit ou imagine, à travers la lecture, et par ricochet qui sont suscitées chez le récepteur. De ce fait, lire devient un exercice particulièrement intéressant dans une société où l’individualisme éloigne les gens les uns des autres, parce qu’il nous permet malgré tout de vivre des élans d’empathie qui nous permettent de comprendre l’autre, de se mettre à sa place et par conséquent de l’accepter ou du moins de respecter sa différence : nous cultivons ainsi une attitude de compréhension plutôt que de jugement. Par ailleurs, la diversité des perspectives offertes par la littérature tunisienne des diasporas nous offre une pluralité de réalités et autant de ressentis qui plongent dans l’empathie. Ainsi, les questions du colonialisme, des valeurs humaines, de l’appartenance communautaire de même que de l’acceptation de soi et d’autrui sont des sujets de prédilection dans les écrits des écrivains des diasporas du début du XX e siècle. Il y est néanmoins question de récits qui se caractérisent aussi par des fonctions de communication qui balisent le terrain pour une lecture empathique, à savoir : la fonction référentielle vu qu’il raconte une histoire personnelle qui s’imbrique dans l’Histoire avec un grand « H » ; la fonction expressive s’agissant le plus souvent de récit à la première personne et du ressenti de l’auteur-narrateur qui est raconté ; la fonction conative ayant pour objectif d’impliquer le récepteur dans le message de l’émetteur et donc indispensable pour l’instauration de l’empathie et enfin la fonction poétique, condition sine qua none pour qu’une œuvre littéraire retienne l’attention du lecteur, d’année en année voire de siècle en siècle, grâce à la qualité de son esthétisme et du don d’écriture de son auteur. Enfin, rappelons que, s’il est vrai que ces valeurs essentielles pour le succès et la pérennité des textes littéraires agissent sur le récepteur afin que les problématiques traitées le touchent réellement et qu’il puisse en être inspiré pour une meilleure compréhension de l’autre et du monde qui l’entoure, la question de la langue d’écriture utilisée et même du genre féminin ou masculin 96 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 10 Dictionnaire du français, Le Robert , éd CLE international, Paris, 1999, p.-344. 11 Ahmed Mahfoudh, « Question : Quelle place pour les écrivains tunisiens de langue française ? -», Lettres tunisiennes , Tunis, novembre 2019, URL-: https: / / urls.fr/ SQm_Oi de l’auteur ont souvent un effet sur le rapport qui peut se créer entre l’auteur et son lecteur. Voyons comment cela peut-il opérer, s’agissant de la littérature tunisienne d’expression française. 3 Littérature tunisienne francophone-: entre féminin et masculin L’un des critères de mesure du succès d’une œuvre littéraire est l’émotion qu’elle est capable de susciter chez son lecteur. Dans ce contexte, nous rappelons que l’émotion se définit comme un « état de trouble dans lequel on est quand on éprouve un sentiment très fort. L’amour, le chagrin, la colère et la peur sont des émotions » 10 . Ces dernières sont ce que tous les humains ont en partage. Cela étant, nous savons que nous ne ressentons pas tous les choses de la même manière du fait qu’on soit homme ou femme. Les scientifiques expliquent en l’occurrence cette différence par la question des hormones même si cela est beaucoup plus complexe et demanderait un développement très élaboré. Or, ce qui nous intéresse dans notre étude, s’agissant de l’écriture de l’intime en relation avec l’empathie comme l’une des approches possibles du texte littéraire, c’est de voir si dans la littérature tunisienne d’expression française il existerait des variations dans la manière d’écrire, du choix des mots, de l’intensité des émotions transmises ou même de la nature des sujets évoqués entre récits d’auteures au féminin ou d’auteurs au masculin. 3.1 Littérature tunisienne d’expression française : Quelle identité, à travers quel choix linguistique-? S’il est vrai que la francophonie se développe en Tunisie parallèlement à la lit‐ térature arabe surtout en raison du protectorat français de Tunisie (1881-1956) ; Ahmed Mahfoudh, universitaire et romancier tunisien contemporain déclare « [qu’] il est généralement reconnu que l’écrivain écrit dans la langue où il se sent le plus à l’aise, celle où il puise ses émotions, son imaginaire et les tournures magiques qui les matérialise 11 ». C’est ce que confirme le poète, écrivain, traducteur et universitaire tunisien, mort trop jeune Salah Garmedi, lorsqu’il déclarait : « C’est par l’intermédiaire de la langue française que je me Empathie et écriture de l’intime 97 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 12 Jean Déjeux, Poésie , n° 115, p. 12, dans Samia Kassab-Charfi, Adel Khedher, Un siècle de littérature en Tunisie , p.-243. 13 Ahmed Mahfoudh, « Question : Quelle place pour les écrivains tunisiens de langue française-? -». 14 Ibid . sens le plus libéré du poids de la tradition ; c’est là que le poids de la tradition étant le moins fort, je me sens le plus léger 12 .-» Toutefois, il est aussi communément admis que la langue par laquelle s’exprime l’écrivain est le miroir de son identité. Dans cette optique et s’agissant spécifiquement des écrivains tunisiens francophones, nous les voyons souvent puiser dans le parler tunisien qu’ils insèrent dans leurs récits en français. Sans contredire l’idée précédente, à savoir que certains écrivains tunisiens se sentent plus à l’aise en écrivant en français même lorsqu’ils sont parfaitement bilingues, l’insertion de mots du parler tunisien confirme l’idée que la langue n’est pas seulement un moyen d’expression, mais bel et bien fondamentalement porteuse d’une culture : celle de l’écrivain, et miroir de son identité. Aussi, le recours à certains termes du dialectale pour leur charge tant expressive qu’émotionnelle ne fait que renforcer l’effet d’empathie chez le récepteur. En outre, si le récepteur en question est tunisien, il pourra parfaitement s’identifier dans le récit de l’écrivain, par contre, s’il ne l’est pas, cela lui permettra de mieux comprendre cette culture, de même que cette écriture intime dans ce qu’elle révèle de sa culture et de son être. C’est ce que confirme encore l’écrivain tunisien Ahmed Mahfoudh, qui explique tout en évoquant des exemples que chez l’écrivain tunisien francophone, […] la tunisianité apparait d’abord comme la transposition d’une langue dans une autre. Cette opération est surtout lexicale car elle concerne des termes intraduisibles en français ou du moins ne possédant pas « l’effet de sens » nécessaire. [Dans ce contexte] Samir Marzouki prend l’exemple d’Anouar Attia qui, pour décrire un mariage en grande pompe, affirme : «- j’ai appris que tu t’es mariée. En grand tralala paraît-il…Farch, hennah et tout le tremblement ». Et Marzouki commente par : « Peu importe ici que le lecteur français ne comprenne pas précisément de quoi il s’agit. Les mots français éclairent les mots arabes. Farch et hennah-sont glosés par «- en grand tralala et tout le tremblement   13 ». Enfin, Mahfoudh, réfère à sa propre expérience en tant qu’écrivain franco‐ phone en déclarant : « Moi-même en tant qu’écrivain, je recours souvent à ces arabismes, surtout lorsqu’il s’agit de formules toutes faites parce que je pense que ces formules sont entourées d’une atmosphère que le sens en français ne peut pas restituer 14 ». Or, la langue n’est pas le seul élément, malgré son importance, à dessiner l’identité qu’un écrivain aspire à laisser transparaitre 98 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 dans son récit. Les thèmes évoqués et les images suscitées sont tout aussi révélateurs des êtres et des cadres dans lesquels ils évoluent. Quel « moi » les écrivaines et écrivains tunisiens nous présentent-ils et à travers quels prismes parviennent-ils à nous les peindre-? 3.2 Écriture romanesque au féminin dans la littérature tunisienne d’expression française Tout en sachant qu’on associe généralement l’apparition de cette littérature d’expression française à la période coloniale, il est à noter que dans les sociétés maghrébines arabo-musulmanes de l’époque, qui étaient conservatrices et patriarcales, nous avions l’habitude de voir principalement des voix masculines s’exprimer. Or, en Tunisie, les femmes ont su s’imposer et se frayer une place respectable dans les divers domaines de l’intellectuel. Parmi les pionnières de la littérature tunisienne francophone, nous pouvons notamment citer Souad Guellouz (1937-) et Jelila Hafsia (1927-2023) qui a publié son roman Cendre à l’aube en 1975. Toutefois, cette dernière est surtout connue par son œuvre Instants de vie : Chronique familière , qu’elle initie en 1967 et poursuit, en plusieurs tomes, jusque dans les années 2000. Jelila Hafsia prend soin d’associer au terme chronique le qualificatif «-fami‐ lière-» qui insiste sur l’aspect affectif et intime de l’écrit ne pouvant être qu’une partie du vécu de l’autrice qu’elle désire partager avec son lectorat. Elle y agit en témoin avertie de son époque comme nos pouvons le lire sur la quatrième de couverture du Tome IV (1980-1983) de ses « Chroniques familières » où il est précisé que […] Sa longue et passionnante quête d’un vrai dialogue intellectuel et artistique lui a permis de rencontrer des hommes et des femmes pas comme les autres. Écrivains, critiques littéraires, artistes, philosophes, professeurs, hommes politiques ont été autant de destins individuels qui deviennent pour nous autant d’instants de vie. De la même manière, sur la quatrième de couverture du tome VII (1993-1999), nous lisons-: Parallèlement au récit de sa vie d’animatrice culturelle, Jelila Hafsia nous expose les turbulences politiques d’une époque, autant que ses souffrances de femme libre qui sut courageusement tenir le cap de ses choix personnels et professionnels. Instants de vie, instants témoins… «-Instants fugitifs, et pourtant si intenses. Instants du passé…-»-? Empathie et écriture de l’intime 99 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 15 Laurent Ribadeau Dumas, « Le regard d’une romancière tunisienne sur ses conci‐ toyens-», France info , URL-: https: / / urls.fr/ rNAWd0 Ainsi, de par sa vocation en tant que journaliste et le choix du genre littéraire de la chronique, Jelila Hafsia a témoigné non seulement de son propre ressenti au fil du temps et des années mais aussi de son vécu dans l’univers qui l’entoure en tant que femme tunisienne active et émancipée qui n’hésite pas à s’exprimer en langue française. Il est à rappeler, dans ce contexte, que le choix de la langue française s’il s’impose chez les écrivains magrébins tantôt par choix tantôt parce qu’ils ne maîtrisent pas assez bien la langue arabe, il permet en outre d’impliquer un lectorat différent du récepteur arabophone. De cette manière, la littérature francophone offre de nouveaux horizons aux textes à fois axés sur l’espace qui l’a vu naitre, et ouvert sur des sphères de lecture beaucoup plus larges puisqu’elle permet à un lecteur francophone à l’international de mieux comprendre et d’appréhender la culture et la civilisation tunisienne avec ses différences, ses richesses, ses traditions et ses us et coutumes. Cette tunisianité se trouve rattachée à la poétique des écrivains tunisiens qui n’hésitent pas à la faire valoir dans leurs textes pourtant en langue française. Ce marquage identitaire s’impose par le canal de la langue où les mots empruntés à l’arabe apparaissent comme des balises marquant à fois une singularité et une expressivité toute particulière à l’instar de ce que nous pouvons observer chez l’écrivaine Azza Filali. Médecin gastro-entérologue, écrivaine et même philosophe, considérée aujourd’hui comme l’une des voix majeures de la littérature francophone tunisienne, elle publie en 2012 Ouatann : un roman qui comme on peut le constater au titre fort inspirant quant à la question de l’insertion de mots arabes dans un texte en langue française. Elle explique son choix de titre dans une interview accordée au journaliste Laurent Ribadeau Dumas en précisant que «- Ce mot arabe est intraduisible en français. Il signifie à la fois pays, patrie, foyer » , […] Ce mot va au-delà du pays et du territoire. Il exprime une valeur très intime et très forte qui a un lien avec le “chez moi” 15 ». Par conséquent, le choix de recourir à cette insertion, qui linguistiquement parlant est un xénisme, traduit un besoin d’ancrage spatio-temporel et iden‐ titaire fondamental pour l’écrivaine dont l’objectif, comme elle le précise elle-même, est « de raconter des êtres. Et pour leur donner une densité, je me dois de les inscrire dans un contexte. Dans Ouatann , j’ai voulu montrer le mal-être des gens ». Ce choix lexical représente une démarche d’expressivité pleinement identitaire et empathique, s’inscrivant dans le partage du vécu et du ressenti par l’écriture qui devient le moyen de mettre en avant ce qu’on a de plus 100 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 16 Azza Filali, Ouatann , Tunis, Elyzad, 2012. URL-: https: / / urls.fr/ bohT62 intime. Le mot Ouatann prend de ce fait une densité sémantique fort significative mettant en avant à la fois les sèmes d’appartenance, d’engagement voire de militantisme qui le caractérisent. Il se présente ainsi comme « un roman puissant qui donne à lire une Tunisie rarement décrite. Azza Filali y brosse le tableau d’une société pré-révolutionnaire où le dénuement des uns, le luxe effréné des autres et l’atrophie programmée des valeurs citoyennes ont privé les êtres d’une dimension essentielle : le bonheur du pays partagé. […] 16 ». Peut-être inspirée par sa profession de médecin, Azza Filali choisit souvent dans ce roman la posture du fin analyste qui va procéder à une observation minutieuse, sans artifice de la dure réalité, avant de faire fonctionner le scalpel pour une dissection précise, profonde et détaillée finissant par l’interprétation des vérités. De manière différente mais non moins révélatrice d’un vécu mis à nu qui s’engage cette fois davantage dans l’écriture de l’intime, nous pensons à Hélé Béji et à Faouzia Zouari qui s’appuient dans leurs récits respectifs sur leurs vécus personnels et leurs relations avec leurs proches. Il est alors question d’autofictions qui racontent notamment le rapport à la grand-mère et à la mère dans ce qu’il y a de plus intime : les émotions, les sentiments et l’héritage parfois lourd à porter qui se transmet de mère en fille. En effet, s’agissant d’abord de Hélé Béji romancière et essayiste, première femme agrégée de lettres en Tunisie, elle traite dans ses essais de sujets fondamentaux tels que la démocratie, la laïcité, l’humanisme, la liberté et son rapport à la modernité. Toutefois elle associe sa réflexion, dans son roman L’Œil du jour , à un ressenti plus intime en rapport avec la figure de la grand-mère. Ainsi, les questions de la mémoire, de la transmission et du double-enracinement entre Orient et Occident, tradition et modernité sont au centre du récit. Hélé Béji ayant passé son enfance en Tunisie avant de partir s’installer en France, brosse dans son roman avec affection le portrait de sa grand-mère. Dans ses souvenirs, elle se rappelle, avec une extrême précision, les moindres habitudes de ce personnage maternel gravé dans sa mémoire et décrit avec passion, tendresse et grande nostalgie les instants magiques cette enfance en sa compagnie. La narratrice qui vit désormais à Paris et rentre en visite en Tunisie, constate le chancèlement d’une société en voie de mutation. Elle peint la société tunisienne après la colonisation, où les bonnes traditions, que seule sa grand-mère paraît conserver, ne semblent plus avoir de place, du moins se voient-elles fort remises en question. Pour Hélé Béji la figure de la grand-mère est le seul repère qui lui permet de trouver son équilibre dans le combat Tradition/ Modernité que les Tunisiens vivaient après l’indépendance. Elle écrira dans L’Œil du jour : Empathie et écriture de l’intime 101 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 17 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère , Paris, Joëlle Losfeld, 2016. URL : https: / / urls.fr/ H NFfne. […] J’y observe un être qui trottine sans arrêt entre la cuisine, le patio et le séjour, itinéraire merveilleux grâce auquel le monde ne m’apparaît plus comme déchiré […] sans la richesse spirituelle de ma grand-mère je ne pourrais ni apprécier ni aimer le monde moderne […] L’identité de ma mère n’est pas une racine, une couche ou un cocon. C’est le mouvement sans lequel la modernité apparaîtrait immobile et morte. Evoquant aussi la figure maternelle et la question du double-enracinement, Fawzia Zouari réserve un tout autre traitement à la question. Ayant fait des études de lettres à la Sorbonne, elle s’installe en France et sera notamment jour‐ naliste à Jeune Afrique . Pourtant, Faouzia Zouari revient de manière régulière en Tunisie, et ne manque jamais de rappeler ses origines de la ville de Dahmani au Nord-Ouest de la Tunisie, région dont le quotidien inspire largement ses récits avec ses traditions, ses croyances et ses anecdotes. Dans Le Corps de ma mère , Faouzia Zouari traite de la relation complexe avec la mère qu’on a souvent tendance à idolâtrer dans nos sociétés arabo-musulmanes. Elle y rappelle aussi que la mère est avant tout une femme qui a le droit de faire des rencontres et de tomber amoureuse. Avec le traitement qu’elle réserve au thème de la figure maternelle, Faouzia Zouari bouscule les évidences de chacun. Elle nous appelle à réfléchir, à comprendre pour peut-être relativiser et mieux vivre avec certaines blessures d’enfance. Faouzia Zouari ose donc s’attaquer à ce que nous avons de plus intime, ce qui suscite une empathie toute particulière qui s’enfonce jusqu’aux émotions que nous gardons précieusement au plus profond de nous : notre rapport à la mère. Il est certain que cette mise à nue n’a pas été évidente non plus pour l’écrivaine elle-même. Ainsi, sur la quatrième de couverture de ce roman, il est expliqué que la narratrice tunisienne raconte sa mère. Comme le lui dit l’une de ses amies, il t’aura fallu une révolution (des jasmins) pour oser parler de tes rapports avec elle. Le sujet n’est pas tabou mais dévoiler, au sens figuré comme au sens propre, la personnalité maternelle n’est pas une affaire facile. D’autant que le silence familial a toujours été la règle. Raconter l’intime c’est mettre un sens à tout ce qui a été, est et sera 17 . Par conséquent, c’est la nostalgie et la mémoire du passé qui forgent incon‐ testablement nos êtres, nos identités et notre affect que l’écrivain partage via l’expression de ce vécu si personnel mais en même temps si commun avec le lecteur. 102 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 18 Ahmedh Mahfoudh, « Question : Quelle place pour les écrivains tunisiens de langue française ? -». Toutefois, traiter de la mémoire collective et de l’héritage que nous avons en commun ne se limite nullement à la question de la filiation. En effet, la mémoire collective que nous avons en partage passe en l’occurrence par la mémoire des sons, des senteurs et des sensations. Nous la retrouvons notamment chez Co lette Fellous, dans son roman Plein été , lorsqu’elle « détaille des préparations culinaires juives notamment la kémia, accompagnement d’origine juive à base de navets et carottes coupés en rondelles et marinés (pendant des semaines) dans de l’harissa au cumin et au vinaigre 18 .-» Il s’agit donc de l’activation de la fonction référentielle du discours de manière assez marquée au côté des fonctions expressive, conative et poétique, toutes fondamentales dans l’écriture de l’intime appelant obligatoirement l’empathie du récepteur qui ne peut rester indifférent face à des récits interpellent et inspirent de la sorte. Dans cette même perspective, nous pouvons aussi évoquer la mémoire des lieux. Cette dernière inspire fondamentalement la romancière Naïma Amine, de son vrai nom Amina Arfaoui, notamment dans son roman Les Jacarandas de Lafayette , où elle décrit minutieusement ce quartier mythique de la capitale tunisienne avec ses magnifiques arbres à fleurs bleues. Naima Amine qui d’ailleurs a reçu en 2021 le premier prix du concours international de poésie Senghor pour son poème « cruelle Méditerranée » inscrit de la sorte son œuvre dans l’optique écopoétique engagée pour des questions environnementales qui touchent le citoyen du monde, bien que ses écrits restent enracinés dans son milieu spatio-temporel, à savoir : La Tunisie. Dans ce contexte, il est à remarquer que si la nature est un thème ancestral, il n’en n’est pas moins que nous appréhendons aujourd’hui la question de manière différente puisque nous l’associons à travers des approches modernes telles que l’écocritique et l’écopoétique à l’engagement et l’action internationaux pour la sauvegarde de l’environnement et des écosystèmes. De ce fait, des récits à l’instar des Jacarandas de Lafayette de Naïma Amine ne peuvent que consolider notre attachement à la beauté des lieux communs que nous devons préserver dans un élan empathique universel. Ce rapport à la nature nous le retrouvons aussi remarquablement chez l’écrivain tunisien, lauréat du Prix des cinq continents de la Francophonie, Yamen Manai, entre autres dans son roman L’ Amas ardent . Ce dernier s’inscrit, en effet, magnifiquement dans l’optique écopoétique fédératrice qui amène à une réelle réflexion en rapport avec notre environnement. Empathie et écriture de l’intime 103 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 19 Yamen Manai, L’Amas ardent , Tunis, Elyzad, 2017. Toutefois, peut-on considérer que la littérature francophone tunisienne masculine opère dans les mêmes sphères de préoccupations personnelles et communautaires ayant suscités l’intérêt les écrivaines au féminin ? 3.3 Ecriture romanesque au masculin Le choix du thème sur lequel porte une œuvre et la manière dont il est traité opèrent certainement dans son succès auprès des lecteurs. En ce qui concerne Yamen Manai, il est clair, que s’être inscrit dans l’orientation écopoétique moderne avec le choix de sujets étroitement liés à la nature a contribué à le distinguer. Son roman L’ Amas Ardent qui explore la condition humaine dans des environnements qui sortent du commun attise la curiosité du lecteur. Ainsi, dans ce roman, aux abords de Nawa, village de l’arrière-pays, le Don, apiculteur, mène une vie d’ascète auprès de ses abeilles, à l’écart de l’actualité. Pourtant, lorsqu’il découvre les corps mutilés de ses “filles”, il doit se rendre à l’évidence : la marche du monde l’a rattrapé […]. Il lui faudra conduire son enquête […] Yamen Manai dresse avec vivacité et humour le portrait aigre-doux d’une Tunisie vibrionnante, où les fanatiques de Dieu ne sont pas à l’abri de Sa foudre. Une fable moderne des plus savoureuses. 19 Du fait de ce cadre naturel qui se distingue des sphères spatio-temporelles excessivement marquées par la localité, L’Amas ardent apparait comme un roman qui traite d’une thématique universelle qui susciterait l’empathie de tout un chacun. Il n’en n’est pas moins que Manai adresse un message sous-jacent à son lecteur tunisien contemporain qui pourra se reconnaître dans le combat mené par le protagoniste. L’auteur tisse ainsi des liens de lecture privilégiés avec ses compatriotes à la manière de Stendhal dans son adresse aux lecteurs « To the happy few ». Yamen Manai poursuivra l’écriture dans cette même orientation écopoétique avec son ouvrage Bel abîme qui nous dévoile l’intime de la souffrance de l’adolescent qu’il fut. Au vu de tous les exemples que nous venons de citer, nous pouvons affirmer que les choix d’écriture et le ressenti qui s’en dégage ne sont nullement conditionnés par le genre féminin ou masculin de l’écrivain. Il relève davantage d’une question de sensibilité propre à chaque individu indépendamment de sa nature genrée. Par ailleurs, pour considérer à son juste titre la littérature francophone tunisienne au masculin, il est intéressant d’attirer l’attention sur deux catégories 104 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 20 Ahmed Mahfoudh, « Question : Quelle place pour les écrivains tunisiens de langue française-? -». 21 Ibid . d’écrivains : ceux qui vivent en Tunisie et ceux qui pour une raison ou une autre se sont installés à l’étranger. En ce qui concerne les écrivains que nous pourrions qualifier de l’intérieur, nous pensons notamment à Ali Bécheur, Anouar Attia , Béchir Garbouj, Ahmed Mahfoudh, Alfonso Campisi et Mouha Harmel. Puis s’agissant des écrivains expatriés nous pouvons essentiellement citer Albert Me mmi, Abdelwahab Meddeb, Fawzi Mellah, Rafik Ben Salah, Hédi Kaddour, Foued Laroussi, Walid Amri et Saber Mansouri. En outre, ils traitent dans leurs récits des thèmes de la colonisation, de l’exil, du double-enracinement, de la mémoire commune et personnelle de même que de la nostalgie du passé avec son espace-temps, ses synesthésies et son ancrage culturel et familial. C’est ce qui explique que la littérature francophone s’inscrit pleinement dans le cadre de l’écriture de l’intime à portée fortement empathique. Nous pouvons pour cela nous référer à titre d’exemple au récit évocateur et nostalgique d’Albert Memmi qui dans Agar « décrit une fête judéo-tunisienne où se mêlent chant, danse et costumes typiquement berbères 20 . » De la même façon, dans- Le Paradis des femmes , Ali Bécheur se prête à la description d’«-un Djerbien en train de préparer un casse-croûte, tableau que nous avons vécus au cours de notre enfance où se mêlent les couleurs […], les odeurs et le goût suggérés 21 . » Enfin d’autres écrivains se sont davantage focalisés sur la question du double-enracinement qui peut être vécu non comme un déchirement mais plutôt une ouverture sur un nouveau monde sans pour autant oublier ou renier ses origines. C’est ce que nous présente notamment Foued Laroussi dans son roman Pavillon Claude Monet , largement inspiré de son vécu de jeune tunisien qui part en France faire des études et qui, comme tant d’autres, découvre un nouveau monde et une culture tellement différente de la sienne. Faisant partie de la littérature maghrébine d’expression française, qui à son tour s’insère sous la grande appellation des littératures francophones, dites aussi littératures du sud, la littérature tunisienne francophone partage avec ces dernières l’intérêt octroyé aux thèmes fondamentaux de la colonisation, de l’exil et de l’identité. Pas toujours assez étudiée, la littérature tunisienne d’expression française semble néanmoins ces dernières années, - notamment en raison de la curiosité mondiale dont bénéficie la Tunisie depuis ladite révolution de 2011 -, se frayer un chemin vers la valorisation de son corpus. Rappelons au final que la consécration de cette littérature par l’obtention de prix à l’international tel que le Prix des cinq continents de la Francophonie, octroyé à Faouzia Zouari en Empathie et écriture de l’intime 105 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 2016 et à Yamen Manai en 2017, témoigne de l’acuité des question traitées et du don littéraire de ces écrivains qui l’inscrivent pertinemment dans le partage et l’empathie du fait du ressenti qu’ils parviennent à transmettre aux lecteurs. Bibliographie sélective Bannour, Abderrazak (dir.). Mario Scalési, poète méditerranéen , Tunis, Publications de l’Université de Tunis, 2001. Filali, Azza. Ouatann , Tunis, Elyzad, 2012 [URL-: https: / / urls.fr/ bohT62]. Jorland, Gérard. « L’empathie, histoire d’un concept », in Alain Berthoz, Gérard Jorland (dir), L’empathie , Paris, Odile Jacob, 2004. Kassab-Charfi, Samia et Kheder, Adel. Un siècle de littérature en Tunisie : 1900-2017 , Paris, Honoré Champion,-2019. Mahfoudh, Ahmed. «-Question-: Quelle place pour les écrivains tunisiens de langue française ? », Lettres tunisiennes , Tunis, novembre 2019, [URL : https: / / urls.fr/ SQm_O i. Consulté en janvier 2025]. Manai, Yamen. L’Amas ardent , Tunis, Elyzad, 2017. Montel, Sébastien. « L’empathie », chap. 11, dans 11 grandes notions de neuropsychologie clinique , Paris, Dunod, 2016, p.-209-2026. Ribadeau Dumas, Laurent. «-Le regard d’une romancière tunisienne sur ses conci‐ toyens-», [URL-: https: / / urls.fr/ rNAWd0. Consulté en janvier 2025]. Tran, Lionel. « Pourquoi la littérature développe l’empathie ? », Les artisans de la fiction , septembre 2024 [URL-: https: / / urlz.fr/ upSf. Consulté en janvier 2025]. Zouari, Fawzia, Le Corps de ma mère , Paris, Joëlle Losfeld, 2016 [URL : https: / / urls.fr/ HN Ffne]. 106 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 1 Gisèle Halimi, Fritna , Paris, Plon, Pocket, 1999. 2 Marianne Hirsch, The generation of Postmemory : Writing and Visual Culture after the Holocaust , New York, Columbia University Press, 2012. La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi Nahla Zid Membre du Laboratoire ATTC (Analyse textuelle, Traduction, Communication) Université de la Manouba Fritna   1 est un roman autobiographique de l’écrivaine tuniso-française Gisèle Halimi. Le texte postmémoriel, truffé de souvenirs et de réminiscences mar‐ quants, retisse le fil de l’histoire personnelle par le biais d’un retour essentiel à un trauma particulièrement décisif et incisif dans sa vie. En effet, le roman dont le personnage principal s’appelle Gisèle, nous livre le récit de souffrances d’une fille victime du désamour maternel, la seule injustice ayant décidé de son sort et qui a forgé dans le cœur de la petite fille en devenir une femme autre, faisant naître en elle une douleur intérieure incurable. Ce n’est qu’après avoir dénoncé la répression coloniale et la violence à l’égard des femmes que l’auteure a éprouvé une nécessité pressante de signaler dans cette œuvre l’injustice et la tragédie qui s’écrivent en famille. Nous avons adopté dans notre étude la notion de postmémoire élaborée par Marianne Hirsch 2 , qui fait référence à l’expérience des artistes ayant été imprégnés par les récits des survivants de la Seconde Guerre mondiale. Selon elle, la postmémoire est équivalente à la mémoire qu’on appelle indirecte, c’est-à-dire celle que nous n’avons pas vécue directement, qui nous permet pa‐ radoxalement d’être atteints par des traumatismes collectifs, et qui s’effectue par le passage entre plusieurs générations. La chercheure met en valeur les effets de ces traumas sur des personnes touchées indirectement. Reprendre cette notion pour analyser le roman Fritna , nous conduit à penser que le lecteur, en tant que sujet concerné par excellence, n’est pas un corps étranger mais témoin lui aussi, à travers un texte intergénérationnel, où l’auteur évoque non seulement Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 3 Halimi, Fritna , p.-219. 4 Le Fonds Gisèle Halimi publié par les Archives nationales de France, est constitué de correspondances, de papiers d’avocate, de supports audiovisuels, de photographies, etc. sa propre enfance mais aussi celle de ses enfants, et où elle réfléchit sur celle de sa mère. Ce processus implique alors une relation transgénérationnelle à partir du trauma qu’ont subi les générations d’avant dont Gisèle l’écrivaine et la combattante fait partie. Le lecteur est supposé être touché par des évènements qu’il n’a pas connus comme la colonisation, la répression morale et le désamour d’une mère. Toutefois, ces faits l’atteindraient d’une façon ou d’une autre, même indirectement, comme l’injustice qui se manifestera dans le texte d’une façon allégorique. C’est ainsi que peut commencer cet exercice ou cette rencontre empathique entre l’auteure et le lecteur qui, en cohabitant dans le même monde (par métonymie : société, communauté, famille), vivent les mêmes angoisses et frustrations par rapport à tout ce qui a trait aux formes d’inégalités traumatiques. La transmission revêt ici un intérêt particulier car elle est déployée par le biais d’un texte autobiographique qui se rapproche du journal intime, où la trace visuelle (la photo de la mère sur la couverture) joue un rôle important dans l’impact qu’elle tente de produire sur le lecteur, l’impliquant ainsi dans ce processus de postmémoire. Par ailleurs, l’idée de la transmission est étroitement liée à celle de la mort qui fonctionne ici comme idée philosophique nourrissant l’au-delà : « J’ai écrit Le Lait de l’oranger pour continuer Édouard mon père, pour lui parler au-delà de la mort. Je crois que l’amour des vivants est le vrai tombeau des morts […] À Fritna morte, je ne dois que la vérité 3 ». Elle continue ainsi de parler par-delà toutes les tombes, pour dire justement à quel point elle pourrait assimiler ce travail de mémoire à celui de postmémoire qu’elle tente d’effectuer avec le lecteur. La lecture empathique est désormais considérée comme une lecture postmémorielle. En effet, l’avocate, de son vivant, a créé le fonds Gisèle Halimi 4 afin de veiller à ce que le lecteur, en explorant son héritage constitué d’archives et de témoignages, puisse bénéficier d’une postmémoire vivante où pourrait se manifester l’acte du langage empathique. Le style d’écriture frontal et le parti pris politique et politisant de l’œuvre halimienne sont donc une mise en action de cette mémoire indirecte ; l’auteure nous invite alors à explorer sa mémoire (personnelle et collective) par-delà le temps, l’époque, les combats et la mort, et à découvrir, voire creuser, une h/ Histoire dont nous faisons partie viscéralement, d’où l’implication du lecteur dans le processus postmémoriel. Le lecteur, en particulier celui qui partage la même mémoire coloniale, par exemple, figure parmi les sujets des générations postérieures qui, en s’appuyant sur des éléments riches, telles que les histoires de vie, s’emploient à reconstruire le souvenir-trace de ce trauma. 108 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 5 Halimi, Fritna , p.-10. 6 C’est l’auteure qui souligne. Comment se déroule alors le processus de l’empathie à travers la loi de la distance dans l’œuvre où Halimi plonge dans les profondeurs de son enfance pour ausculter ses zones d’ombre ? Qui peut jouer le(s) rôle(s) de l’empathe dans le texte ? Comment se confronter à ses failles profondes quand il s’agit du processus de reconstitution de la mémoire lorsque la loi de la désobéissance est de mise ? Peut-on avec cet exercice postmémoriel vivre cette expérience de remémoration des souvenirs de l’auteure avec leur lot de souffrances et en pâtir afin d’embrasser la loi de la résilience comme forme de résistance ? Les prises de position exprimées dans le discours se révèlent à travers le lien tissé avec le récit, en tant que discours actantiel, ainsi qu’avec les modalités de l’interaction pragmatique que Gisèle Halimi entend instaurer dans son roman du Je témoignant. Elle contribue dès lors à la construction de la représentation de son locuteur et de son imaginaire à elle où l’interaction devient en soi un acte de langage empathique. Nous adopterons une approche pragmatique axée sur divers niveaux d’interaction, en choisissant de travailler sur trois lois distinctes qui régissent à la fois le texte et son existence, et ce en privilégiant ce lien actif et activiste que l’écrivaine désire construire entre son œuvre et le lecteur ; lois à lire ici comme une nécessité du droit écrit et à écrire : loi de la distance, loi de la désobéissance et loi de la résilience. 1 Loi de la distance Suivant la manière du texte théâtral qui expose les comédiens et les personnages, l’auteure les introduit dans la première page du livre en distribuant les rôles comme suit: « Fritna et ses proches 5 -». Une sorte de distanciation brechtienne se dégage de cette répartition où Fritna, la maman, figure seule en héroïne. D’ailleurs, dans cette catégorie « ses proches » se profilent la plupart de ses personnages qu’elle a essayé de dompter. L’effet d’étrangeté est de prime abord installé puisque l’écrivaine dégage la mère de sa dimension personnelle, pour devenir un objet insolite, elle écrit justement-: «- Fritna   6 Fortunée, ma mère-» et ensuite «- Édouard son époux-» (non mon père), comme pour dire voici l’époux de ma mère qui appartient à ce personnage singulier avec lequel on doit prendre ses distances pour le saisir ; ce choix de désidentification permet au lecteur de comprendre le contexte familial et social du roman. Grâce à ce procédé de distanciation, l’auteure brouille subtilement les perceptions, en s’adressant à un public avec lequel elle souhaite dé-libérer, l’invitant à devenir un spectateur La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 109 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 7 Ibid ., p.-11. 8 Ibid . 9 Ibid ., p.-21. actif. Cet effet d’illusion entre le personnage et la personne est intéressant, dans la mesure où la romancière décide par exemple de nommer le premier chapitre « Yeux noirs yeux gris » qui, une fois de plus, met à distance le moment de la mort et la durée/ dureté de la vie : c’est dans cette morgue, « amphithéâtre des morts 7 », que Gisèle aperçoit le « gris passé, vitreux, de la pupille 8 », qui connote la transition au moment de la finitude. Le choix du mot « amphithéâtre » suscite notre intérêt : d’une part, il correspond à cette idée de distanciation théâtrale, mais surtout à la façon avec laquelle Gisèle perçoit sa mère au milieu des morts. Se rapportant à une image mentale construite du pouvoir romain, comme par métonymie, se dégage un effet de puissance qui enveloppe le personnage de Fritna. Le livre commence à ce moment-là par le regard, le regard de l’autre, le nôtre, et de plus, le regard de la fille devenue femme ; ainsi c’est à travers celui de la mère, gris embrumé signifiant le neutre et le détachement, qu’on retombe dans l’enfance. «-Yeux noirs yeux gris-» est cet entre-deux, où voyage le regard de la mère entre la vie et la mort et où Gisèle explore dans son propre regard-blessure, le regard-indifférence de sa mère, un regard-coupable. Le chapitre qui suit s’intitule « Dossier “La mal-aimée” 9 » où le choix du mot «-dossier-» installe le lecteur dans une sorte de distanciation illusoire mais réfléchie. Serait-elle une façon de préparer le lecteur et donc de le protéger contre ce sentiment cruel qui est le mal-amour ? Nous présumons que non, car elle nous atteint grâce à la distance et au recul à la manière brechtienne justement, beaucoup plus qu’avec le partage d’émotions pures que le lecteur doit absorber sans y réfléchir, le but étant de le placer dans la posture et l’attitude critiques de ce qui l’environne et pourrait le concerner. Ces deux chapitres échafaudent l’exposition de deux histoires que Halimi tente a priori de les faire cohabiter pour les imbriquer par la suite : d’abord le récit sur une mère vieille, malade et agonisante, ensuite celui d’une femme adulte qui revient sur les méandres de son enfance, errant encore entre ses lignes béantes et dramatiques. En évoquant ces événements, elle prend le lecteur à témoin à travers le choix des mots, du lexique et des répétitions obsédantes ; le lecteur reconstitue ces évènements et transmet l’idée de la liberté qui devient l’événement majeur de l’œuvre, sa restitution lui permettra de comprendre ce que l’auteure ressent en contact d’un vide et d’un manque accablants. De cette distanciation, nous rebondissons sur la figure maternelle qui est sous le double airain du silence et de la distance ; elle tentera alors de prendre le 110 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 10 Ibid ., p.-15. 11 Ibid ., p.-16. 12 Ibid ., p.-16-17. 13 Ibid ., p.-88. 14 Ibid ., p.-86. 15 Ibid ., p.-88. pouls de sa mère et de le faire entendre : « Elle, dont je guettais le sourire-rare-et toujours adressé aux autres 10 ». Le verbe « guetter » exprime la mesure prise pour épier un sourire dont elle espère bénéficier et jouir. La distance avec la figure de la mère est déjà scellée, elle est-: «-absence du corps, absence de la mère 11 -». L’opposition est frappante quand il s’agit de la figure du père, Gisèle est alors « cajolée, tendrement par [s]on père-principe du plaisir, loi de l’affectivité 12 ». La sœur Gaby, qui, autrefois résignée, se révolte et s’enfuit avec son amant, enceinte et mineure ; elle a été victime du rejet d’une mère irascible, qui décide d’une rupture-sanction, synonyme de mise à mort de sa propre fille-: Morte, Gaby le fut pour nous pendant douze ans. Fidèle à la pratique de ses deuils, Fritna interdit toute allusion devant elle au « scandale », au « déshonneur ». Je la savais capable des grands silences, des ruptures, des quarantaines. Mais aujourd’hui encore je m’étonne de cette attitude implacable, de ce refus de toute tentative de médiation 13 . Évoquer le flegme explosif de Fritna, sa manière de tuer les vivants qui lui font déshonneur et d’enterrer les morts à même le discours comme la tragédie, devenue un sujet tabou, du petit frère brûlé, représente une des phases de la recherche du manque, trace d’un amour perdu. Cette étape est une distanciation qui fonctionne ici comme un témoignage qui serait la seconde peau de l’écriture postmémorielle. De plus, le témoignage se déplace vers un tourbillon d’émotions et d’amer‐ tume résidant dans des questionnements sur la révolte, faisant part de l’échec d’un soupçon de relation de soutien avec sa sœur qu’elle cherchait à travers le partage d’une même blessure restée vive pour l’une, étouffée pour l’autre : «-Sa révolte, je la pris comme mon échec. L’échec de notre relation qui, jusque-là, nous avait aidées à colmater quelque peu la même blessure, l’absence d’une mère-amour 14 » ; ces questionnements l’engouffraient ainsi dans des doutes lancinants sur la révolte fiévreuse contre la sœur et la mère : « Je démarrai brutalement. Je ne savais plus ce que je détestais le plus dans cette histoire, le choix de ma sœur, la trahison de notre complicité, ou ma mère que je rendais responsable de cette “mort”, comme elle avait elle-même qualifié cette fuite 15 ». Dans cet exercice de distanciation dans lequel le lecteur est également embarqué, Gisèle, évoquant les morts tragiques et traumatiques, désire se fixer La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 111 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 16 Ibid ., p.-183. 17 Ibid ., p.-197. 18 Ibid ., p.-184. 19 Ibid ., p.-92 20 Raphaël Baroni, L’Œuvre du temps . Poétique de la discordance narrative , Paris, Seuil, coll. «-Poétique-», 2009, p.-159. une mise à distance comme une mise à mort des drames vécus. Le choix des histoires qui rodent autour du thème de la mort, ainsi que le mot en lui-même, nous interpellent : la mort est symbolique, elle est libératrice, elle transcende l’oubli, elle n’inhume pas la blessure mais offre au lecteur l’occasion de déchiffrer ses codes les plus douloureux et de défricher cette mémoire individuelle post-traumatique laquelle doit affronter l’adieu de cette enfance en ruines : Une fille-pour mal-aimée qu’elle ait été par sa mère-peut-elle se soustraire à l’ultime adieu ? L’adieu à une vie qui a bouclé sa boucle - celle de la mère -, mais aussi l’adieu à cette part d’enfance que nous arrache sa mort. Après Édouard, ce qui restait du rempart protecteur vient de tomber. Il faut monter, à son tour, en première ligne, affronter la dernière étape 16 . La mort de Fritna, « première ligne » à double tranchant, lance l’assaut de l’écriture et de la révolte, installe toutefois dans le corps et l’esprit de la fille un sentiment d’étrangeté, il s’abat sur cette enfant exilée dans sa propre douleur quand le rempart finit par s’écrouler. Gisèle devient un corps étranger qui n’aura jamais connu véritablement sa mère ; l’ambiguïté persiste, l’énigme s’empêtre : « Ma mère est morte. Ma quête commencée dès l’enfance prend donc fin. Ainsi je ne saurai pas quelle femme, après m’avoir mise au monde, refusa de m’aimer 17 ». Vécue comme un processus, cette distanciation met à jour la rébellion de la militante qui n’a pas pu voir en la mort un moyen de « fige[r] à jamais le désamour et l’absence 18 ». Même en remontant le fil des souvenirs, elle se révolte encore, parce qu’elle a « voul[u] se faire aimer sur le tard 19 » ; elle réclame constamment cet amour comme acte de légitime défense et résistance. Cette entreprise livre ainsi une relecture profonde de son enfance comme une nécessité de favoriser celle du monde, l’enfance en est donc l’expérience première. Quant à l’écriture de la révolte, elle est la seconde expérience pour l’auteure et le lecteur, elle est l’exploration du texte qui s’expérimente par des explications, des arguments et des émotions où « c’est lui-même qui recherche spontanément une certaine familiarité avec l’auteur, parce qu’il y trouve son compte, parce qu’il aime rencontrer cette part de chair étrangère qui se loge dans le tissu de la page 20 ». Cet effet de distanciation trouve son compte et nous 112 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 21 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, « Introduction : Littérature du procès, procès de la littérature », Revue critique de fixxion française contemporaine , n°26, 2023, p. 4-11, p.-4. 22 Halimi, Fritna , p.-58 23 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, « Introduction : Littérature du procès, procès de la littérature-», p.-5. 24 Ibid . 25 Halimi, Fritna , p.-211. permet de vivre le texte à la fois comme réquisitoire et plaidoirie, comme un récit de procès, où les études sur les droits prennent une tournure intéressante « notamment sur la représentation de la scène judiciaire au sein du récit en langue française 21 ». La scène judiciaire ici est allégorique, particulièrement dans cette autobiographie où le livre devient un observatoire ; on connaît le coupable, on explore le terrain familial, social, psychologique et moral, on décrit le tribunal imaginaire mis en scène-: Moi, enfin. Est-ce parce qu’elle ne m’aimait pas qu’elle me fabriqua aussi ce même statut, qu’elle m’enferma dans une culpabilité de fond depuis l’enfance ? Ou est-ce seulement que je devais dans son univers, avoir l’uniforme des coupables qui l’entou‐ raient 22 -? « Révélateur des dysfonctionnements sociaux et politiques 23 -», le procès est représenté dans le texte sous forme d’enquête où l’empathe devient juge-her‐ méneute-: Plaidoiries, réquisitoires et décisions mettent semblablement à l’épreuve les dynamis‐ mes d’empathie, les capacités de juger : les récits de procès transforment lectrices et lecteurs en herméneutes, faisant l’exercice éthique de juger selon leurs convictions. Enquêtes littéraire et judiciaire ont toutes deux partie liée avec une exigence de compréhension, une interrogation de la puissance empathique de chacun 24 . L’idée du tribunal suscite notre intérêt dans la mesure où quand la dis‐ tance/ distanciation s’installe, témoigner à la barre devient doublement imagé. En effet, la barre représente une barrière qui sépare les sujets concernés, le cadre est précis et tracé, la cour de justice est le lecteur, la barre de distance est ce texte destiné-: «-je trouve pour la première fois trace de mon projet - “J’écrirai un livre sur Fritna, entre confession et plainte” 25 », écrit-elle, où, au cœur de l’espace même qui occupe les mots, se re-pose le couple dénonciation/ défense. « Dire le monde à nouveaux frais, depuis un souci politique, c’est instituer le procès et le langage du droit comme de véritables paradigmes à quoi mesurer La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 113 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 26 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, « Introduction : Littérature du procès, procès de la littérature-», 2023, p.-7. 27 À lire Samia Kassab-Charfi, « Gisèle Halimi et la responsabilité anticolonialiste : une avocate à l’intersection des engagements-», Oltreoceano , n°20, 2022, p.-161-169. 28 Gabrielle Rubin, Les Mères trop bonnes , Paris, L’Harmattan, 2011, p.-134. 29 Halimi, Fritna , p.-17. 30 Ibid ., p.-19. 31 Ibid ., p.-17. la littérature 26 ». Le souci de soi et des autres est donc politique, il prend son sens dans le langage de droit que soutient la militante, la loi de l’insoumission serait un pré-texte à la littérature, il est le paradigme politique à quoi elle mesure toutes les libertés. 2 Loi de la désobéissance Le récit est taillé en deux mouvements discursifs : celui de la possibilité de dépasser ce stigmate grâce à l’écriture, en tant que puissant stimulant dans le parcours politique de Gisèle Halimi, et aussi en tant que moyen, tentative surtout, de réconciliation grâce au retour à la genèse de l’amour maternel perdu : œuvre matricielle, éperdue de justice, où « l’intersection des engagements 27 » est le fondement même de sa conscience politique. C’est dans ce sens d’ailleurs que la psychanalyste Gabrielle Rubin pense « qu’une des motivations de son choix de carrière pourrait bien voir sa source dans l’inégalité qu’il y eut dans l’échange d’amour entre elle et Fritna 28 ». Mettant à nu cet envahissant mal-être, Gisèle a tenté d’aborder d’indicibles douleurs. Victime des sévices que lui inflige sa mère qui a perpétué des traditions punitives pouvant être cruelles, l’avocate a révélé comment Fritna dicte ses lois, impose la sanction du silence car au commencement, il y a « le malheur de naître filles 29 », promulguant la punition la plus cruelle, la plus absurde : « ce déficit qui nous mutilait : être filles et ne pas être aimées par notre mère 30 -». En attendant de trouver un mari aisé, « il [leur] était ordonné de servir les hommes de la maison 31 -». Conspuée par l’autorité maternelle, Halimi ira chercher les stigmates de cette autorité dans les fragments d’un quotidien conté afin de briser cette spirale infernale du désamour ; c’est là qu’elle s’attaque frontalement à son fondement et à ses sources : Mais, m-a-t-on dit, j’avais aussi failli provoquer la mort de mon père… Cette autre histoire me fut amplement et souvent contée, depuis que j’eus l’âge de comprendre, jusqu’à quelques jours avant sa mort, par ma mère elle-même. A sa décharge, son 114 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 32 Ibid ., p.-44. 33 Ibid ., p.-17. 34 Ibid ., p.-22. 35 Ibid ., p.-48. 36 Ibid ., p.-124. 37 Ibid ., p.-17. 38 Ibid ., p.-18. 39 Ibid ., p.-77. 40 Ibid . inculture, mais coexistant avec une bonne intelligence et une volupté névrotique de culpabiliser ses proches 32 . Cette démarche d’une écrivaine qui doit se confronter à son personnage fantôme, qui a permis cette « révolte précoce 33 », devait forger sa différence et la différence même de cette révolte ; le texte émaillé de réflexions est effectivement le fruit d’un déferlement de questionnements obsédants : « Vais-je recommencer ma quête, celle commencée dès l’enfance, une fois encore, ou la laisser partir sans avoir ma réponse 34 -? -» Par où, par quoi commencer pour dire, décrire cette femme, qui m’avait mise au monde et qui, dès ma naissance, me laissa, dans l’indifférence, me déchirer entre cet amour que j’avais d’elle et ce questionnement permanent, destructeur : pourquoi ne m’aimait-elle pas 35 -? Démarche double encore puisque la libération a d’abord eu lieu dans les mots lorsqu’elle a commencé à dire « Non, jamais ! 36 », puis s’est poursuivie grâce à l’écriture. Enfant, elle a aussitôt connu la révolte, les « grèves de la faim 37 -», a refusé de servir la gent masculine, y compris ses frères, ensuite elle a voulu s’instruire en fréquentant le lycée. Il fallait ne pas se résigner sur son sort et choisir la violence dans le refus ; refuser d’étouffer, d’enterrer le chagrin ; le conflit avec la mère devient alors synonyme d’ardeur, une façon énergique de s’accrocher à la vie qui les unit puisque « l’affronter, c’était vivre une relation avec elle. Même douloureuse, elle m’était nécessaire, pour lui parler, tenter de la convaincre. De mes raisons ? Non. Mais de mon existence et du besoin que j’avais d’elle 38 -», révèle Gisèle. Désobéir à la loi de la mort signifie également ne pas se soumettre à tout ce qu’elle peut engendrer comme manque, perte et mal-être, elle affrontera cette angoisse en dépit de la « peur de sa mort 39 ». Gisèle sait que sa mère « emportera pour toujours la réponse qu’[elle] attend 40 », cependant elle ne lâchera pas l’affaire et décidera de sonder ce regard impénétrable : « J’y reviendrai demain, La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 115 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 41 Ibid ., p.-19. 42 Ibid ., p.-20. 43 Ibid ., p.-188. 44 Ibid ., p.-124. 45 Ibid ., p.-125. 46 Ibid ., p.-125. 47 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, 2023, p.-6. je veux la revoir 41 » ; « j’ai besoin d’un nouveau tête-à-tête avec Fritna et ses yeux à peine clos 42 », déclare-t-elle avec assurance. Désobéir implique aussi de ne pas se plier à la résignation, même face à la douleur : « Elle m’a tant fait souffrir. J’ai dû, par moments, frôler la haine du désespoir. Désirer inconsciemment la voir disparaître pour que disparaisse le mal. Avant de retomber, l’instant d’après, dans l’attente insensée d’un geste, d’un mot aimant de mère à sa fille 43 -». Condamnée à clamer de vains appels de compréhension et d’amour, Gisèle dont l’opiniâtreté de la révolte et les aspirations à la justice n’ont pas été arrachées à la racine-revient ici aux germes de son féminisme précoce : Pourquoi la nôtre ne nous a-t-elle pas aimées ? Elle ne croyait pas en nous, en nos révoltes. Elle condamnait sévèrement notre agnosticisme.-«-Tu ne respectes rien, me disait-elle, ni ta religion, ni nos traditions, ni ta famille. » Certains jours, elle me qualifiait de « hors-la-loi. » […] Je refusais avec violence. « Non, jamais! » Je n’avais pas encore compris, enfant, que, sans remise en question de sa propre vie, l’on ne pouvait transmettre que ce que l’on avait reçu. J’avais déjà choisi de secouer ce couvercle d’injustice et de discrimination qui m’étouffait, parce que fille je devenais, sans le savoir, et très jeune déjà, féministe 44 . Halimi, la hors-la-loi de l’injustice, a trouvé dans son combat un sens à la liberté, retrouvant ainsi une confiante et paisible cohérence avec ses croyances et ses choix-: Ce féminisme m’apporta une certaine unité intérieure, il répondait à ma soif de liberté, de dignité, mais aussi de certitudes fondamentales. Je voulais prendre ma part de responsabilités avec les hommes, faire mon avenir mien, le choisir. J’étudierais, je travaillerais, je gagnerais mon indépendance économique 45 . Tentant de recoller tous les morceaux brisés de cette enfance malheureuse et incomplète, elle raconte au lecteur comment « dérouler à l’envers le film de [s]a vie, l’histoire d’une enfant mal-aimée. Une histoire d’adulte, d’évidence. 46 » L’écriture ici devient « cet usage de la littérature comme alternative au droit 47 ». La réflexion que présente Gisèle sur la liberté et le deuil, la rupture et la révolte est révélatrice de l’effet du trauma sur l’adulte qu’elle est devenue : la liberté a 116 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 48 Halimi, Fritna , p.-125. 49 Ibid ., p.-24. 50 Ibid ., p.-59. 51 Ibid ., p.-116. 52 Ibid ., p.-25. 53 Ibid ., p.-23. donc commencé quand s’est mis en œuvre le processus de la vérité, mais elle a débuté également lorsque l’amour s’est affirmé synonyme d’affliction de la fille et de souffrance abyssale de la mère soumise-: Fortunée avait-elle senti cette rupture d’avec tout ce qui était son univers, son éducation, son destin en somme, comme une rupture intime d’avec elle-même ? Ma part de liberté, devrais-je la payer du deuil de son amour. Certes, si j’avais raison de me révolter, c’est qu’elle avait eu tort de s’être soumise. Pour elle, mes choix annulaient sans doute rétrospectivement sa vie. Et sa rigidité affective avait fait le reste 48 . Contre le désespoir et le renoncement, la militante entreprend de chercher sa mère, étant femme, devenue elle aussi mère-grand-mère, elle doit s’engager à reprendre cette quête, à creuser dans son propre dossier, comme ceux des clientes qu’elle ausculte. Fritna est par conséquent l’ouverture d’une plaie vive sur un dossier mi-clos, mi-vide : « Je voudrais qu’elle parle. C’est plus fort que moi. Je m’étais promis, pourtant, de classer l’affaire. Archiver le dossier “La mal-aimée” 49 ». Face à ce dossier qu’elle a ouvert en présence du lecteur, cette combattante intrépide s’est pourtant livrée à un jeu de lumières et de miroirs : c’est un tourment de tous les mal-aimé-e-s qu’elle partage, de tous les enfants qui ont vécu ou connu le chagrin incurable du désamour maternel. 3 Loi de la résilience-: quelle forme de résistance-? Émaillée de confidences, l’écriture de Gisèle se veut acte de résilience. En effet, les mots deviennent une forme de résistance, ils sont actes du langage de l’esprit lucide : « Mes études et mes lectures me donnèrent peu à peu quelques clés pour ébaucher sa défense 50 ». L’auteure préfèrera plonger dans la psyché tourmentée de son héroïne, en effleurant toutes ses ambiguïtés ; « compatir 51 », c’est s’offrir, souffrir aussi de cette absence de réponse, puisqu’elle sait dès le départ qu’« elle ne [lui] répondra pas 52 ». Résister, c’est pouvoir rebondir sur un amour inconnu et inédit en dépit des peurs qui la submergent : « Je sens quelque chose de totalement neuf m’envahir, sa tendresse, et la peur d’un enfant qui découvre les gestes de l’amour 53 -». Il s’agit alors de surmonter l’épouvante du devoir qu’elle La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 117 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 54 Ibid ., p.-31. 55 Ibid ., p.-31. 56 Ibid ., p.-32. 57 C’est l’auteure qui souligne. définit de « vrai complot aux racines enfouies comme celles d’un iceberg 54 », pour embrasser son schéma classique, l’usuel et le conventionnel prennent alors le dessus : « J’accomplissais classiquement un devoir de solidarité, d’affection, de reconnaissance », avoue-t-elle, ce qui lui permettra de se reconstruire avec le partage de ce don inépuisable et de fantasmer une «-Fritna à doses énormes, continues, pour rattraper le vide, l’absence de [s]on enfance 55 ». Il sera question de se rapprocher, de s’expliquer, de s’avouer, de se redécouvrir en revenant sur les portes fermées de l’enfance, pour comprendre et se re-aimer, afin de triompher du temps perdu en le reconquérant et ne pas se noyer encore dans sa perte-: Fritna réaliserait, dans sa vie, sur le tard, avec moi, qu’aimer sa fille, ça valait peut-être le coup. Elle ne pourrait pas, n’est-ce pas, ne pas m’aimer un peu-ou me manifester de l’affection, de la reconnaissance, quelque chose qui nous rapproche. Toutes deux adultes, nous allions nous choisir. Regagner le temps perdu. Nous sauver in extremis du naufrage. Ainsi je ne renonçais pas. Au contraire. Les premiers jours qui avaient suivi la disparition d’Édouard, j’avais intensément fabriqué ce fantasme de l’amour retrouvé d’une mère, d’un continent à découvrir, et je m’y étais installée presque sur le mode schizophrénique. Je me tenais de longs dialogues où une mère déversait sur moi sa tendresse si longtemps retenue et où moi, dans une régression étrange, je confiais à celle-ci mes espoirs et peurs d’adolescence, amour carrière. 56 Comment donc se consoler auprès du lecteur, comment écrire l’empathie bivalente ? Ne s’approprie-t-il pas le processus empathique après avoir été témoin de la réconciliation de l’auteure avec le présent, malgré son caractère inachevé et incomplet ? N’est-ce pas au récepteur de se réconcilier avec le Passé en tant qu’entité historique et idée du temps à la fois inachevé et en cours d’achèvement-? Écrire pour la mémoire et ses post-échos, c’est donner au lecteur l’occasion de récupérer l’écriture tatouée du traumatisme de l’enfant devenu adulte grâce aux actes de langage partagés, aux mots-douleurs flottés-: Ce soir-là, j’annule une rencontre-débat sur la présentation de mon dernier livre, Une embellie perdue. 57 Je m’enferme dans mon cabinet et y écris. […] Je ne m’arrête que lorsque j’ai la certitude d’avoir fixé l’écho du monologue de Fritna. J’ai noté aussi (tout peut m’être signe affectif ou de consolation) que Fortunée, en me décrivant aux côtés 118 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 58 Ibid ., p.-47. 59 Ibid ., p.-51. 60 Ibid ., p.-51. 61 Ibid ., p.-52. 62 Ibid ., p.-52. 63 Ibid ., p.-197 64 Ibid ., p.-49. 65 Ibid ., p.-198. 66 Ibid ., p.-53. 67 Ibid ., p.-179. d’André, sur cette plage imaginaire, répétait : « Adorable, tu étais une fillette adorable […]-» 58 L’héroïne a voulu s’extirper de cet abîme profond qui la détériore et la déter‐ ritorialise, de ce mutisme constant vécu comme «-en période de répression 59 -», c’était « son arme absolue : le mutisme, le silence implacable. Quand ma mère décidait “je ne t’adresserai plus la parole”, chacun savait qu’il entrait dans une ère relationnelle sombre, comme dans un tunnel sans fin. 60 » Comment donc en sortir ? Comment faire de cette morosité un nouvel acte de langage où le comique doit s’infiltrer pour devenir du grotesque salutaire, un haut moyen de résistance ? : « Si bien que ces séances d’étranges ruptures débouchaient quelquefois sur des situations bouffonnes. […] Les phrases et leur écho se superposaient, et nous nous regardions, entre fou rire réprimé et mines volon‐ tairement sombres 61 ». Un jeu de masques s’impose alors où l’on doit rire du malheur ou s’en moquer, cette diversion serait forcément résilience. « “Je suis restée pour vous […] Tu vois, ma fille, ce que j’ai souffert pour vous”… je la préférais dans ces moments-là à ceux où elle semblait s’accommoder de sa vie 62 ». L’ordre familial était donc le refuge illusoire de Fritna, son fragile rempart pour se sentir finalement en sécurité : « elle s’était érigée en gardienne inflexible d’un ordre moral qui, sans doute, la sécurisait 63 -». L’empathie envers sa mère est ici vigoureuse car elle permettra de l’acquitter de cette facture-fracture : « Ce qui me frappa très tôt aussi, c’est que ma mère n’était pas heureuse 64 », confie Gisèle. Car « Fritna, incapable d’aimer, elle n’exprimait rien, ni le malheur qui pourtant l’a frappée, ni sa joie qu’elle niait dans tous les cas. “Je suis faite pour souffrir, meghbouna , maudite, je suis maudite.” Ses lamentations avaient marqué mon enfance 65 », révèle-t-elle. Cette empathie l’aidera à renouer avec un malheur partagé : « mais je la sentais, elle ma mère, aussi proche qu’elle pouvait l’être de moi, même si mon existence était, une fois de plus, la cause de son malheur 66 ». Il importe de tenter « de lui prouver, en somme, combien elle, c’était moi… 67 », dévoile l’écrivaine. La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 119 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 68 Ibid ., p.-54. 69 C’est l’auteure qui souligne. 70 Ibid ., p.-54. 71 Ibid ., p.-59. 72 Ibid ., p.-76. 73 Ibid ., p.-44. De surcroît, la mère adopte deux postures victimaires : « elle ne se vivait qu’en victime. Une victime tout à la fois du devoir religieux, de la morale conjugale, de l’abnégation maternelle 68 », victime donc du fanatisme religieux et de l’ignorance, et se considère victime des autres dont elle subit méfaits et malheurs-: « J’appris ainsi très tôt une règle universelle et de tous les temps : le proche entourage des victimes, quoi qu’il dise et fasse, est forcément   69 coupable. Coupable à tous les degrés, coupable parce que dans l’univers de la victime. 70 -» Voilà comment Gisèle donne à l’humanité de sa mère un moyen de se défendre, une raison de le faire, une nécessité de retrouver les racines du sensé et son harmonie perdue-: Fritna, je l’aimais, et en avançant dans l’adolescence, je voulus la défendre. L’expli‐ quer aux autres comme à moi-même. Son désamour m’avait déstabilisée, je dirais déracinée. Décrochée brutalement d’un repère que mon affectivité et mon intelligence continuaient d’exiger. Et jusqu’à sa mort je voulus savoir pourquoi. Comme si le non-amour avait une quelconque rationalité 71 . Gisèle n’a donc pas le choix de s’installer dans la posture de l’avocate rencon‐ trant l’empathie et la sympathie dans les sentiments de sa mère. Elle essaie de la comprendre, de lui trouver des justificatifs pour alléger le poids de la culpabilité maternelle. C’est un texte qui se veut pardon du manque, ou de recherche de ce pardon, de retrouvailles avec l’amour maternel qu’elle essaie de regagner à travers cette rencontre empathique. Au fil des dures épreuves tragiques et des séquences politiques, la militante évoque les lois justes qui s’avèrent son unique port d’attache ; elle montre que la rencontre se situe aussi entre sa propre posture et le mode de fonctionnement de Fritna, son jeu, sa façon de penser, ses limites et ses forces, ce qui permettra à Halimi de devenir une empathe lucide et forte : « Je tentais souvent de l’entraîner vers ses croyances, pensant qu’elles pourraient lui être réconfort. “Mais Dieu, maman, tu devrais t’adresser à Lui, prier, ça peut t’aider” 72 ». La notion de victime est-elle nuancée pour le lecteur ? La victime, c’est aussi Gisèle, qui confie-: «-Coupable de la mort de mon petit frère, tel était le verdict prononcé par ma mère à mon endroit 73 . » C’est nuancé, en effet, car cela l’intègre dans des contextes politiques et larges, visant à rendre le trauma plus universel. 120 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 74 Ibid ., p.-185. 75 Annick Cojean, Gisèle Halimi, Une farouche liberté , Paris, Grasset, 2020. 76 Halimi, Fritna , p.-187. 77 Ibid ., p.-188. 78 Ibid ., p.-76. 79 Ibid . 80 « Une œuvre-mémoire est une œuvre où circulent des fragments irrésolus du passé - dont certains seulement sont connus du sujet -, qui n’ont pas trouvé de lieu psychique parce qu’ils ont fait l’objet d’un rejet individuel et/ ou collectif-». Pierre Bayard, « De la mémoire à la post-mémoire », Art Absolument , Hors-Série, Subjectile Art éditions, 2013, p.-6. Ainsi, de la tragédie du frère brûlé vif, nous passons vers celle de la cousine qui retrouve la mort avec sa famille et ses enfants par une bombe de gros calibre. L’auteure a vécu la guerre en 1942 pendant l’occupation allemande en Tunisie, quand les Américains ont visé les DCA. Elle a vécu avec et dans le danger : état de panique, d’alerte et de terreur, ainsi que la mort de plusieurs innocents pendant la colonisation française. L’écho-graphie du trauma serait également une autopsie de la mémoire comme lieu de réflexion sur l’expérience de la guerre, celle douce en famille et celle très violente entre les patries. En définitive, l’écriture intime du trauma favoriserait le désir de conquérir une liberté neuve, de récolter de nouvelles espérances : « Je me demande même si je ne garde pas encore l’espoir de trouver ma réponse, dans le silence des tombes 74 ». Gisèle en sort différente et indemne, légère surtout, car grâce à cette écriture qui est devenue son propre combat, elle a vécu deux fois une même vie : celle de la résistance et celle de la résilience, qui lui ont offert une raison de vivre, un sens à sa vie et une farouche liberté   75 de la vivre : « Je me sens différente, neuve. Je récupère une part de liberté intérieure. Curieusement, intimement mêlée au chagrin, une légèreté d’être 76 » ; « Ma maladie d’enfance, reconvertie en névrose d’adulte, se dissoudrait-elle d’elle-même ? En tout cas, je respire mieux. Déjà 77 -», exprime-t-elle. Dans ce roman, la militante inscrit la voix d’outre-tombe et sa respiration, « pour faire échec à cette mort 78 -», faire parler le silence, «-questionner jusqu’à [s]a propre mort, au-delà de la sienne 79 », car le combat et l’engagement politique de Gisèle Halimi ne peuvent être pleinement réalisés sans son combat personnel. En portant attention à la manière dont nous invite la notion de postmémoire à reconstituer et revivre les traumas liés à l’enfance, nous avons tenté de comprendre comment la réflexion sur les traces de la mémoire s’articule, par le biais de la création littéraire, autour d’ une « œuvre-mémoire 80 ». Halimi écrit et décrit la transmission qui pourrait réunir tous les lecteurs possibles, concernés ou non par ce type de trauma-: l’injustice. Cette idée de permettre justement le La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 121 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 81 « Parler de faits dépourvus de lieu est une autre manière de dire que ces œuvres-mé‐ moires sont hantées par des fantômes. Le fantôme, quelles que soient les formes qu’il prend selon les cultures, est un être condamné à l’errance parce qu’il n’a pas trouvé de sépulture, psychique ou matérielle. […] Ces fantômes sont aussi bien présents ici dans les œuvres de la mémoire que dans celles de la post-mémoire-». Ibid ., p.-8. droit au souvenir se cristallise par le droit de partir à la recherche de sa propre mémoire, directe et indirecte, afin de ne pas être condamnée à l’errance 81 , où l’écriture de l’outre-tombe donne la possibilité de créer un autre temps, celui qui alterne entre le processus de l’écriture de l’histoire et celui d’engager le lecteur à relire le temps et le réécrire, il est ce moment qui se situe entre la vie et la mort, c’est-à-dire entre la vie du lecteur et la mort de l’auteure. Grâce à l’écriture autobiographique, l’avocate sonde les déflagrations intimes, provoquées par les conflits entre l’enfant qui a grandi, qui veut faire parler sa mère, et Fritna, qui, au seuil de la mort, souhaite surtout partir en toute sérénité, sans explications ni justifications et par conséquent sans culpabilité aucune. Mettant à nu la complexité de leurs liens empêchés, cette écriture accueille en ce sens une douleur dans son mode le plus cathartique et une délibération où ses modalités réflexives deviennent libératrices. La dimension hospitalière de la littérature deviendrait un lieu de recueillement sur les traumatismes qui renforcent et donnent au combat son sens le plus élevé. Aussi être empathe reconduit-il vers une posture adoptive de ce type de trauma, qu’il soit familial, historique ou collectif, où le lecteur devrait s’engager dans le processus d’interprétation, et ce en prenant part à l’exercice d’identifi‐ cation suggéré par l’auteur, en se projetant dans l’expérience de la lutte. Ce processus qui se révèle politiquement participatif et engageant se trouverait au croisement des combats qu’elle a menés. Gisèle Halimi réhabilite donc le statut du lecteur, avec sa posture possible de juge, d’empathe, de déchiffreur et défricheur du terrain glissant des affects, où la littérature n’est plus reflet mais plutôt réflexion sur les notions de révolte et de résilience, où l’empathie fonctionne comme un matériau mémoriel actif et puissant, grâce auquel, la littérature rendrait justice et réparation, demanderait compréhension et justification. Elle est investissement et investigation de la vérité, gardant vive la trace de l’émotion-douleur initiale, fondement de l’engagement intérieur et ultérieur, vérité tatouée à même le corps, blessée à même la chair. 122 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 Bibliographie Sources- Halimi, Gisèle. Fritna , Paris, Plon, Pocket, 1999. Études- Baroni, Raphaël. L’œuvre du temps , Poétique de la discordance narrative , Paris, Seuil, coll. «-Poétique-», 2009. Barraband, Mathilde, Demanze, Laurent (dir.). «-Littérature du procès, procès de la littérature-», Revue critique de fixxion française contemporaine , n°26, 2023, p.-4-11. Bayard, Pierre. «-De la mémoire à la post-mémoire-», Art Absolument , Hors-Série, Subjectile Art éditions, 2013, p.-5-9. Cojean, Annick, Halimi, Gisèle. Une farouche liberté , Paris, Éditions Grasset, 2020. Hirsch, Marianne. The generation of Postmemory: Writing and Visual Culture after the Holocaust , New York, Columbia University Press, 2012. Kassab-Charfi, Samia. «-Gisèle Halimi et la responsabilité anticoloniale-: une avocate à l’intersection des engagements-», Oltreoceano [En ligne], 20-|-2022, mis en ligne le 25 juin 2023, consulté le 7/ 12/ 2024.URL-: -http: / / journals.openedition.org/ oltreoceano/ 40 3-; DOI-: https: / / doi.org/ 10.4000/ . Rubin, Gabrielle. Les mères trop bonnes , Paris, L’Harmattan, 2011. La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 123 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 Derniers fascicules parus XLVIII, 1 Plumes infatigables : les écrivains prolifiques du Grand Siècle Coordonnateur : Bernard Bourque XLVIII, 2 Poètes oubliés au début du XX e siècle Coordonnateurs : Odile Hamot, Philippe Richard XLIX, 1 Économies du vivant : le témoignage de la littérature Coordonnatrices : Hind Soudani, Samia Kassab-Charfi XLIX, 2 Baroque et poésie moderne Coordonnateur : Maxime Cartron Fascicule présent L, 1 Écrire l’empathie dans les littératures maghrébines contemporaines francophones Coordonnatrice : Afef Arous-Brahim Prochain fascicule L, 2 Théâtre et religion aux XVI e et XVII e siècles Coordonnateur : Charles Mazouer L, 1 L, 1 Écrire l’empathie dans les littératures maghrébines contemporaines francophones Revue internationale d’étude de la réception critique des œuvres littéraires de langue française ISBN 978-3-381-14011-4