eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 35/68

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
61
2008
3568

Le théme de l’amitié, sa mise en situation dramatique et son évolution des Noces aux deux maris de Lope de Vega à La Suite du Menteur de Corneille

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2008
Marie-France Schmidt
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PFSCL XXXV, 68 (2008) Le thème de l’amitié, sa mise en situation dramatique et son évolution des Noces aux deux maris de Lope de Vega à La Suite du Menteur de Corneille MARIE-FRANCE SCHMIDT (Université de Paris IV, Sorbonne) Les textes préliminaires aux Comédies de Corneille nous renseignent à la fois sur les sources utilisées par l’auteur et les intentions qui le guident. Ainsi en est-il par exemple dans l’épître qui précède La Suite du Menteur, où le dramaturge déclare notamment s’inspirer de la comedia de Lope de Vega intitulée Aimer sans savoir qui. 1 Outre le parallélisme des intrigues amoureuses dans ces deux œuvres, il existe des coïncidences concernant le thème de l’amitié dans ses rapports controversés avec celui de l’amour. Déjà L’Examen de La Place Royale contient quelques lignes consacrées au double traitement de l’Amour et de l’Amitié qui mettent le protagoniste aux prises avec ses contradictions internes : « Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant ». 2 Si le thème de l’amitié a été étudié en profondeur chez l’auteur français par Cynthia Kerr, dans un ouvrage intitulé L’Amour, l’Amitié et la Fourberie, une étude des premières comédies de Corneille 3 , il a aussi fait en Espagne l’objet d’une analyse partielle dans mainte pièce de Lope de Vega, et plus complète chez Calderón. 4 1 Théâtre Complet de Corneille, t. II, Ed. Maurice Rat , Paris : Garnier, 1942, p. 224. 2 Ibid.,. t. I, Ed. Maurice Rat, Paris : Garnier, 1942, p. 374. 3 Saratoga : Ama Libri, 1980. 4 Miguel Zugasti, « Presencia de un motivo clásico en Calderón : el galán que renuncia al amor de su dama en favor de un amigo o vasallo, in Calderón, sistema dramático y técnicas escénicas », Actas de las XXIII Jornadas de teatro clásico, Almagro 2000, pp. 155-181. Marie-France Schmidt 144 Parmi les œuvres de Lope de Vega citées dans ce dernier article, figure la comedia intitulée La Noce aux deux Maris (p. 158) qui nous semble présenter quelque analogie avec certaines comédies de Corneille. Il en est de même pour Aimer sans savoir qui que ne mentionne pas l’étude du critique espagnol. Nous tenterons de voir comment, chez les deux dramaturges français et espagnol, dans La Noce aux deux Maris et Aimer sans savoir qui 5 d’une part La Place Royale et La Suite du Menteur 6 d’autre part, l’amitié de deux ou plusieurs personnages conditionne et infléchit l’action dramatique par les multiples péripéties qu’elle engendre et dans quelle mesure elle est modifiée par elles. La Noce aux deux Maris de Lope de Vega débute par les confidences amoureuses de Lauro à son meilleur ami Febo. Ils sont déjà associés par leurs noms, celui de Lauro évoquant le laurier, un des attributs de Febo alias Phébus Apollon (p. 398). Lauro, épris de Fabia qui le paie de retour, souhaite la voir nouer des liens d’amitié avec Febo, et organise leur rencontre. Or, l’amour naît entre la dame et Febo, et pourrait porter atteinte à l’amitié pourtant solide entre les deux protagonistes, menacée déjà par Andronio, destiné comme époux à Fabia. Lauro et Febo cherchent à sauvegarder leur amitié à travers les multiples péripéties de la pièce, et à la faire triompher en même temps que l’amour. Dans Aimer sans savoir qui, Don Juan qui assiste par hasard à la mort de Pedro, tué en duel par Fernando, est arrêté à la place du meurtrier en fuite. Pour se racheter, ce dernier tente de venir en aide au prisonnier par l’intermédiaire de Léonarda, sa sœur. Poussée aussi par la curiosité, la dame se charge d’adresser lettre et argent à Don Juan, feignant d’avoir assisté de sa fenêtre à son arrestation, et lui propose d’œuvrer pour sa libération (p. 445). Tandis qu’une intrigue amoureuse se noue entre le prisonnier et Leonarda qui dissimule son identité, Don Luis de Ribera, officier de justice, et ami de Don Juan, organise à sa demande une confrontation entre ce dernier et Fernando. Celui-ci et Don Juan fondent leur amitié naissante sur la reconnaissance mutuelle (pp. 447-448). Dans les pièces de Corneille antérieures à La Place Royale et à La Suite du Menteur, le dramaturge montre le caractère négatif de l’amitié, compromise par la prééminence de l’amour, ou servant de prétexte à la four- 5 Lope de Vega y Carpio, la Boda entre dos maridos, Biblioteca de Autores Españoles, t. 247, Madrid, 1971, pp. 395-458 ; Amar sin saber a quién, Biblioteca de Autores Españoles, t. 34, Madrid, 1873, pp. 443-464. 6 Pierre Corneille, op. cit., t. I, la Place Royale, pp. 371-427 ; op. cit., t. II, La Suite du Menteur, pp. 223-306. Le thème de l’amitié 145 berie vis à vis d’un ami crédule. Parfois, la victime continue à servir son ancien ami, malgré la trahison de ce dernier. 7 Où est, chez Corneille, l’amitié désintéressée, durable et mutuelle observée dans les comedias de Lope de Vega ? Dans La Suite du Menteur peut-être ? Comme le protagoniste d’Aimer sans savoir qui, son modèle, Dorante a été arrêté par erreur lors du duel auquel il a assisté fortuitement, et il appelle à l’aide son vieil ami Philiste (pp. 253-255). Cléandre, le vainqueur en fuite, cherche de son côté spontanément et par sens de l’honneur et du devoir dans un premier temps à sauver Dorante. Il est devancé dans sa démarche par sa sœur Mélisse qui envoie au prisonnier billet et argent (pp. 252-253). Or elle est courtisée par Philiste, sans vraiment le payer de retour. Philiste et Cléandre rivalisent d’amitié vis à vis de Dorante, qui a conscience de sa dette à l’égard de l’un comme de l’autre. Les trois personnages masculins forment un triangle d’amitié. La Place Royale montre les relations amicales de deux femmes, Phylis et Angélique, favorisées par les projets d’union entre Doraste, frère de la première, et Angélique. En parallèle, Cléandre reçoit les confidences amoureuses d’Alidor , épris d’Angélique, mais qui souhaite s’affranchir de la tyrannie de sa passion au profit de son ami. Vers la fin de la pièce, il fait preuve d’inconséquence en sacrifiant son amitié pour Cléandre afin de tenter de reconquérir Angélique. Alors que, du côté des femmes, Angélique ne veut perdre l’amitié de Phylis, tout en rejetant Doraste, et Phylis cherche à sauvegarder cette amitié tout en ménageant l’amour de son frère, Cléandre garde une amitié unilatérale à Alidor et lui sacrifie l’amour : « J’aime Alidor, j’aime Angélique, mais l’amour cède à l’amitié / et jamais on n’a vu sous les lois d’une belle / d’amant si malheureux, ni dame si fidèle » (p. 380). De son côté, Alidor, le calculateur secret, vante à Cléandre les vertus d’Angélique, mais laisse Doraste posséder Angélique. Lorsque Cléandre annonce à Alidor son échec amoureux, les protestations d’amitié de ce dernier ne sont guère crédibles : « Que je serais heureux si je ne t’aimais point / […] Je ne puis être heureux si Cléandre ne l’est » (pp. 399-400). Nous sommes donc bien loin de la pérennité de l’amour désintéressé telle que nous l’observons dans La Noce aux deux Maris, et dans Aimer sans savoir qui de Lope de Vega. 7 Pierre Corneille, op. cit., t. I, Mélite, pp. 7-75 ; La Veuve, pp. 153-225 ; La Suivante, pp. 309-370. Marie-France Schmidt 146 La naissance, l’instabilité de l’amitié, ou sa constance, sont sujettes à la sauvegarde de l’honneur par le duel auquel La comedia espagnole a recours fréquemment. Dans Aimer sans savoir qui, le résultat du duel initial entre Pedro et Fernando pousse ce dernier à agir en faveur de Don Juan. Cet élan de générosité, d’abord conditionné par le sentiment de l’honneur, permet ensuite aux deux personnages de lier amitié (pp. 447-448). Dans La Noce aux deux Maris, deux duels avortent grâce à l’intervention de l’amitié : lors du premier, Lisardo, frère de Febo, et Andronio, promis à Fabia, provoquent Lauro et Febo mais leurs bras sont arrêtés par l’arrivée de Prudencio et Aurelio, pères respectifs de Fabia et Lauro et amis de longue date (p. 410). Plus tard, Febo sort du lit de Fabia l’épée à la main et défie le père de la dame. Lauro réussit à les réconcilier (p. 410). Chez Corneille, dans La Suite du Menteur, pièce assez tardive, l’importance du duel est affaiblie par le récit qu’en fait Dorante dans un dialogue avec le valet Cliton (pp. 232-233) et l’action dramatique se déclenche ensuite. Contrairement à ce qui se passe dans le modèle espagnol, où Fernando s’efforce d’organiser aussitôt la libération de Don Juan pour tenir une promesse d’honneur, le Cléandre de Corneille diffère cette démarche, laissant à regret Philiste l’assumer complètement par une voie strictement légale (p. 264). Dans La Place Royale, le duel, proposé par Cléandre à Alidor contre Doraste pour faire obstacle au prochain mariage de ce dernier avec Angélique, est refusé par Alidor, le meneur de jeu (p. 400), au profit de solutions plus conformes à la stratégie amoureuse et plus insidieuses. Le procédé du départ ou de la fuite d’un personnage principal s’insère dans ce nouveau système et présente l’avantage d’entretenir le suspens, qu’il s’agisse d’une fuite réelle, interrompue ou simplement envisagée. Dans Aimer sans savoir qui, la fuite initiale réelle de Fernando permet l’emprisonnement de Don Juan. Libéré par les soins de Don Luis, Don Juan accepte de plaider la cause de ce dernier auprès de Leonarda, payant sa dette à l’amitié en sacrifiant son amour : « […] Don Luis m’a fait libérer / avec tant de noblesse / qu’il a gravé en mon âme / l’obligation que je lui en ai […] » 8 . Puis il laisse la dame justifier à Don Luis son départ inopiné pour Tolède destiné à « garder à l’amitié / la dignité qui convient / […] » 9 . Don Luis et Don Fernando condamnent d’abord la lâcheté de cette fuite qu’ils attribuent ensuite à une preuve d’amitié. Don Juan est récompensé par son 8 Amar sin saber a quién, op. cit, p. 460. : « […] Sacóme Don Luis / con nobleza tanta / que su obligación / me escrivió en el alma […] ». 9 Ibid., : pp. 461-462 : « […] Por guardar a la amistad / el decoro que es razón […] ». Le thème de l’amitié 147 mariage avec Léonarda , Don Luis renonçant à son amour au profit de son ami (p. 463). Dans La Noce aux deux Maris, le procédé du départ, plus complexe, intéresse l’ensemble de l’action dramatique : nous passons de l’absence envisagée de Febo qui veut fuir son amour par égard pour son ami Lauro (p. 434), à l’absence simulée dans un village à laquelle recourt Lauro (p. 421) pour laisser Febo avec son épouse sous prétexte de mariage par procuration, enfin au départ de presque tous les personnages vers la France. Ils se déplacent par amour ou amitié à la suite de Febo rappelé par la mort de son père : Fabia suit son mari Febo, Andronio, personnage de l’intrigue secondaire suit Fabia dont il est épris et Febo dont il est jaloux, enfin le but de Lauro est de retrouver Febo. Ils sont réunis au terme de deux péripéties complémentaires : Lauro détenu un certain temps par des bandits auxquels il a échappé, se présente chez Febo et encourt la désillusion de se faire chasser par lui (pp. 451-452). Lors de leur deuxième rencontre, Febo subit les reproches de Lauro et se rachète en prétendant avoir été complice d’un crime avec lui (p. 457). Dans La Suite du Menteur, un départ brusque de Cléandre suscite chez Dorante des inquiétudes sur les liens qui l’unissent à Mélisse, la dame mystérieuse 10 , et il redoute que son amitié récente avec Cléandre ne s’en trouve compromise, crainte levée dans la dernière scène, lorsque le frère de Mélisse approuve son union avec Dorante et avoue avoir tué Pedro en duel (pp. 305-306). Dans La Place Royale, Corneille remplace le procédé du départ précipité par le coup de théâtre d’Angélique entrant au couvent, à la fin de la pièce (p. 426). En renonçant à Alidor autant qu’à Philiste, elle cherche bien à les réconcilier, mais elle échoue. Corneille insiste sur la traîtrise et l’ingratitude d’Alidor, qui se console aisément de la perte de son amour et n’a pas un mot de regret pour son ami sacrifié (pp. 426-427). Outre la péripétie de la fuite, Lope de Vega en utilise d’autres tout aussi spectaculaires et liées à la stratégie amoureuse comme la dissimulation de l’identité, les échanges de billets et de présents. Dans Aimer sans savoir qui, Fernando confie à sa sœur Leonarda son intention d’aider le prisonnier en se rendant sous une fausse identité à la prison. Assumant une partie de l’affaire, son interlocutrice lui propose de se faire passer dans un billet pour une dame émue par le sort injuste du détenu, et son frère se contentera de porter le message accompagné d’une certaine somme (p. 444). Fernando est arrêté à son tour et par la force des 10 Op. cit., p. 265 : Dorante : « Ce brusque adieu marque un trouble dans l’âme. Sans doute il la connaît. » Cliton : « C’est peut-être sa femme ». Marie-France Schmidt 148 choses, Leonarda prend en charge toute l’affaire et finit par oublier son amoureux habituel, Don Luis, pour faire transmettre à Don Juan un portrait accompagné d’un diamant qui ne laisse pas de doutes sur la nature et la constance de ses propres sentiments (p. 448). Don Juan ébloui commet deux imprudences : ignorant les liens de parenté de Fernando avec la dame et surtout les relations amoureuses qu’elle entretient avec Don Luis, il fait ses confidences à Fernando (p. 455). Il ne résiste pas à la tentation d’aller parler à la fenêtre de la dame mystérieuse qui lui remet symboliquement de sa main gantée une chaîne symbolique (p. 452). Don Luis de son côté compare son amitié avec Don Juan aux liens fraternels de Castor et Pollux (p. 450) et lui prouve sa confiance en l’emmenant voir la dame sans nom, et en la courtisant en sa présence (pp. 453-454). Don Juan est à la fois victime de la jalousie, et de l’amitié exclusive de Fernando qui s’oppose à ce que sa sœur lui offre son portrait (p. 455). La chaîne d’amitié entre les trois personnages menace de se briser. Lisena, personnage épisodique courtisée par Fernando intervient pour lancer un clin d’œil significatif au spectateur et lui dire que l’amitié n’est pas remise en cause (p. 457). Dans La Noce aux deux Maris, Lauro organise le stratagème qui consiste à laisser Febo avec son épouse sous couvert de mariage par procuration, à la faveur de la nuit. Fabia qui a découvert la supercherie, met en vain à l’épreuve l’amitié de Lauro et Febo en refusant d’être l’épouse de deux maris (p. 436). Plus tard, Febo n’a pas reconnu Lauro après que ce dernier ait été dépouillé par des bandits, et souhaite se racheter auprès de lui. Il en saisit l’occasion lorsque Lauro est accusé à tort du meurtre de Guido, un personnage épisodique, et emprisonné. Febo affirme donc sa coresponsabilité avec Febo (pp. 456-457) et le vrai coupable, Andronio, finit par avouer. L’amitié de Febo et Lauro s’enrichit de celle d’Andronio, et l’officier de justice s’adjoint aussi au cercle des trois amis (p. 458), et pardonne au meurtrier. Dans La Suite du Menteur de Corneille, nous retrouvons la fourberie positive présente dans Aimer sans savoir qui : Dorante renoue à bon escient avec son aptitude au mensonge en feignant de ne pas reconnaître Cléandre comme auteur du meurtre pour le sauver, et entraîne dans sa supercherie Philiste son ami de longue date, qui, au mépris de la loi, excuse un châtiment bien mérité par la victime du duel (p. 255). Par ailleurs, Cléandre a caché son lien de parenté avec Mélisse, et ce frère métamorphosé malgré lui en amoureux suscite la jalousie de Dorante. Le tissu de mensonges se complique : Dorante dissimule ses sentiments pour Mélisse aimée de Philiste, et celui-ci veut éloigner Dorante de la Dame en organisant pour lui un entretien avec la lingère que l’imposteur de naguère s’est inventée (pp. 285-286). Cléandre finit par avouer le meurtre sans qu’il soit question de la Le thème de l’amitié 149 sauvegarde de l’amitié. Celle-ci apparaît comme secondaire au profit du rétablissement de la vérité considéré comme essentiel par Corneille (p. 305). Dans La place Royale, toutes les péripéties perdent de l’importance par rapport au débat essentiel entre Alidor et son ami Cléante qu’il pousse vers Angélique. Elles sont en outre réduites en comparaison avec celles des pièces de Lope de Vega., ou modifiées. Ainsi les échanges de lettres et présents se raréfient chez Corneille : deux lettres essentielles soulignent le contraste entre le fourbe Alidor et le sincère Cléandre et établissent une distance entre eux : billet du premier à une certaine Clarine qui tombe dans les mains d’Angélique, celle-ci la déchirant en menus morceaux, et lettre pleine de promesses de Cléandre à Angélique (pp. 387-388 ; p. 415). Le miroir, qui dans La Noce aux deux Maris est utilisé uniquement d’un point de vue métaphorique pour signifier l’identité entre les deux amis Lauro et Febo (p. 418-419), est ici objet donné par Alidor qu’Angélique porte à se ceinture et refuse de briser (p. 388). En revanche le portrait montré à Cléandre par Phylis pour qu’il lui conserve son amitié ne suscite chez lui qu’indifférence (p. 397) et l’intérêt se concentre principalement sur la péripétie plus directe du rapt : Alidor a suggéré à Cléandre d’enlever Angélique après le bal donné en l’honneur des noces prochaines de la Dame avec Doraste (pp. 408-409). Il se contente d’assister à la scène nuitamment, et soulage sa conscience par cette affirmation : « Mais puisque au lieu de moi je lui donne un ami / à tout prendre, ce n’est la tromper qu’à demi » (p. 409). Abusé par l’obscurité, Cléandre a enlevé Phylis au lieu d’Angélique, qui découvre la vérité. Doraste s’est emparé du billet de Cléandre à Angélique et renonce à son mariage avec cette dernière. Mais Cléandre jusqu’au bout ne déroge pas à son amitié avec Alidor au point de lui rendre Angélique, conformément à ses vœux (p. 419). Lui-même se contentera de l’amour de Phylis. Corneille a voulu peut-être souligner dans La Place Royale l’extravagance d’Alidor, qui fait fi de l’amitié comme de l’amour, en le privant d’Angélique. Dans La Noce aux deux Maris, Lauro et Febo entretiennent des relations d’amitié excessives et stables tout au long de l’action dramatique, malgré leur amour commun pour Fabia. Mais seul Febo, ayant l’impression d’avoir trahi son amitié, devient la proie d’une mélancolie qui débouche bientôt sur une sorte de folie furieuse. Cette péripétie retarde d’abord le mariage de Lauro. Ce dernier écoute son ami lui décrire les symptômes de sa maladie et lui suggère pour sa guérison, de le remplacer auprès de Fabia non seulement par procuration (c’est la version officielle) mais réellement (p. 421). Le mariage de Febo tempère son excès d’amour et rétablit les liens qui l’unissent à Lauro. Marie-France Schmidt 150 Dans sa première comédie, Mélite, Corneille avait fait sombrer momentanément son protagoniste dans la déraison amoureuse qu’il manifestait dans des monologues ampoulés, s’adressant aux divinités infernales. Sa frénésie n’était pas guérie par l’intervention d’un ami mais de façon presque bouffonne et instantanée par la nourrice 11 . Corneille avait ridiculisé cette affection par le recours au spectaculaire. L’Alidor de La Place Royale, personnage sans scrupule et bien réaliste, perçu par les autres comme extravagant, garde un sang froid imperturbable jusqu’au dénouement. Il méprise l’amitié de Cléandre qui est reléguée au passé pour les besoins de l’intrigue puisque le dénouement a favorisé son égocentrisme. L’importance de l’amitié qui sort renforcée des péripéties dramatiques surmontées, chez Lope de Vega dépend aussi de l’intrigue secondaire. Le critique espagnol Diego Marin dans un article explique que le lien des deux intrigues dans la majeure partie des comedias est non seulement thématique mais organique 12 . C’est une convention dramatique que Lope s’efforce d’appliquer scrupuleusement, comme l’atteste la chaîne d’amitiés qui se noue dans La Noce aux deux Maris, double amitié initiale de Febo et Lauro à laquelle s’intègre celle d’Andronio après la disparition d’autres personnages épisodiques (p. 439). Dans Aimer Sans savoir qui, Don Juan et Don Fernando nouent des liens d’amitié favorisés par l’occasion, auxquels se joignent rapidement ceux déjà existants entre Don Luis et Don Juan, l’intrigue secondaire contribuant à ce renforcement par l’arrivée de Lisena qui accepte la main de Fernando (p. 457). Le renoncement amoureux de Don Luis ne nuit pas à ses relations harmonieuses avec Fernando et Don Juan. Pour Corneille, « il ne doit y avoir qu’une action complète…mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres imparfaites, qui lui servent d’acheminement et tiennent cet auditeur dans une agréable suspension » 13 . Il semble que la multiplicité des actions secondaires s’annule lorsque le but purement dramatique est atteint, l’amitié restant intacte: Dans La Suite du Menteur l’action secondaire est rendue inexistante par l’emprisonnement de Dorante qui réunit très vite les trois personnages dans l’amitié. Le valet Cliton se substitue à l’ami de la comedia de Lope comme confident auprès de son maître. Le personnage féminin de Climène qui avait été l’objet de la discorde entre Cléandre et le Pedro du duel n’est évoqué qu’à la fin de la pièce (p. 305) par le premier lorsqu’il avoue sa responsabilité dans le 11 Op. cit., t. I, Mélite, p. 62-65. 12 Diego Marín, « Carácter y función de la intriga segundaria en el teatro de Lope de Vega », Hispanófila, n° I, ( sept. 1957), pp. 41-57 : pp. 41-42. 13 Ibid., p. 44 : citation en référence à l’ouvrage de Jacques Scherer, La dramaturgie classique en France, Paris: Nizet, 1950. Le thème de l’amitié 151 meurtre, comme s’il s’agissait d’une affaire annexe. Le dénouement garde toute son importance à l’amitié définitivement scellée entre Philiste, Don Luis, et Dorante. Celle-ci prévaut sur l’amour qui ne satisfait que Dorante au sein d’une intrigue unifiée. Le problème est tout différent dans La Place Royale. L’Examen qui précède permet à Corneille de justifier l’amplification de l’intrigue secondaire, qu’il feint de critiquer, en parlant de « duplicité d’action » (p. 374). Il s’agit du double dessein d’Alidor qui d’abord donne Angélique à Cléandre puis la laisse posséder par Doraste : « ces deux desseins […] donnent deux âmes au poème, qui d’ailleurs finit assez mal par un mariage entre deux personnes épisodiques qui ne tiennent que le second rôle dans la pièce » (p. 374). Rôles inversés, Alidor étant relégué à une fonction secondaire et Cléandre devenant l’époux de Phylis. Symboliquement tous quittent la scène laissant Alidor exhaler son égoisme dans un monologue qui dénie toute importance à la morale. L’harmonie mutuelle entre les personnages qui prévalait de façon continue malgré les obstacles dus aux péripéties dans les pièces de Lope de Vega et à un moindre degré dans La Suite du Menteur de Corneille est évacuée complètement dans La Place Royale. Placées sous l’angle particulier de l’amitié, les pièces de Corneille acquièrent un équilibre différent de celles de Lope. Chez le dramaturge espagnol, les actions de la double intrigue s’enchaînent et se maintiennent jusqu’au bout dans leur cohérence et contribuent à la sauvegarde de l’amitié. Corneille fait prévaloir l’expression verbale dans la densité de l’enchaînement des dialogues et monologues sur les actions ramenées à une seule par la réduction des péripéties. Si la véritable amitié mutuelle subsiste dans La Suite du Menteur par égard pour Lope de Vega, elle perd une partie de sa réciprocité dans la Place Royale en même temps que son statut de thème privilégié.