eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 35/69

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
121
2008
3569

Les Amours de Psyché et de Cupidon : un conte subversif ?

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2008
Marie-Odile Sweetser
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PFSCL XXXV, 69 (2008) Les Amours de Psyché et de Cupidon : un conte subversif ? MARIE-ODILE SWEETSER À la mémoire de Wolfgang Leiner qui a tant fait pour les études dix-septiémistes dans une perspective internationale, savant auteur, directeur de collections et de revues, animateur, conciliateur, qui a contribué au rayonnement de la langue et de la littérature françaises. Dans de précédentes études consacrées à quelques contes de La Fontaine, j’avais tenté de montrer combien il avait modifié l’esprit de ses sources pour faire de ses textes une création originale, adaptée au goût de son public mondain 1 . Ainsi dans Joconde, le thème annoncé dans le titre « l’infidélité des femmes » est manipulé par l’auteur qui montre que ce sont la vanité et l’égocentrisme des personnages masculins qui provoquent la vengeance comique de leurs épouses négligées. Dans la même veine, la fiancée du roi de Garbe, placée dans des circonstances difficiles se défend en s’adaptant de son mieux à des nécessités pressantes et parvient au mariage royal auquel elle était destinée. Le stéréotype de la femme dégradée par des expériences amoureuses successives se trouve ainsi renversé, remplacé par un exemple de prudence et de tolérance, de courage et de diplomatie. La présentation des personnages féminins dans ces contes témoigne d’un esprit libre, insinue une morale « moderne », tolérante et humaniste, dégagée des vues conventionnelles. Le regretté Roger Duchêne avait qualifié La Fontaine de « marginal » 2 , c’est-à-dire d’écrivain non-conformiste, très libre 1 Marie-Odile Sweetser, « Une fugue à trois voix : Joconde » ; « Images féminines chez La Fontaine » ; « La Fontaine conteur : vieilles histoires, nouvelle manière » dans Parcours lafontainien, Biblio 17, 150, Tübingen : Gunter Narr Verlag, 2004. « Les amours de Psyché et de Cupidon : Vision et esthétique nouvelles », Mélanges Roger Marchal, Presses Universitaires de Nancy, 2007, pp. 369-387. 2 Roger Duchêne, Jean de La Fontaine, Paris : Fayard, 1990, p. 10 et passim. Marie-Odile Sweetser 490 dans son interprétation des sources. Pour Psyché, La Fontaine invoque une source latine, les Métamorphoses d’Apulée, mais n’hésite pas à la transformer. Déjà Jean-Pierre Collinet avait souligné cette indépendance s’affirmant dans la préface de Psyché 3 . Michel Jeanneret conclut pertinemment au point que, réécrivant une centième fois une vieille histoire, il en compose une nouvelle 4 . Cette indépendance d’esprit est partagée d’ailleurs par le narrateur et les amis qui l’ont accompagné à Versailles pour écouter la lecture de son œuvre. Le cadre choisi semble constituer un hommage somptueux à son créateur, le jeune roi Louis XIV dans la période la plus brillante de son règne, celle des années 1660. Toutefois l’évocation des orangers qui provenaient de Vaux pouvait être considérée comme un rappel voilé du sort tragique de Fouquet, créateur de Vaux et par suite comme un geste peu magnanime du prince à l’égard d’un prisonnier malheureux. Le jeune souverain est présenté dans sa gloire de Roi-Soleil, de dieu du jour, Phébus, et ses rencontres avec Thétis sont célébrées dans l’architecture et la décoration de la grotte où le groupe va s’installer pour écouter le conte. L’assimilation de Louis, dieu du jour et de l’Amour avec Phébus et Cupidon permet à l’auteur de présenter le monarque comme l’incarnation contemporaine du personnage principal de son roman : Quand le Soleil est las, et qu’il a fait sa tasche, Il descend chez Thétis et prend quelque relasche. C’est ainsi que Louis s’en va se délasser D’un soin que tous les jours il faut recommencer […] Celle qu’il s’en va voir seule occupe son âme. Il songe au doux moment où libre et sans témoins Il reverra l’objet qui dissipe ses soins (éd. citée, pp. 65-66) Pourrait-on voir ici un hommage discrètement anonyme de La Fontaine à Mme de Montespan ? Plus tard ses attaches avec la favorite, avec sa famille, le clan Mortemart, sont bien connues : présence du poète dans la Chambre 3 Jean-Pierre Collinet, Le Monde littéraire de La Fontaine, Genève-Paris : Slatkine Reprints, 1989. Cet ouvrage fondamental comporte une section très substantielle sur Psyché. - Pour un traitement historique d’ensemble du mythe, voir Véronique Gély, L’Invention d’un mythe : Psyché. Allégorie et fiction du siècle de Platon au temps de La Fontaine, Lumière classique 56, Paris : Honoré Champion, 2006. 4 Michel Jeanneret, Introduction à son édition critique avec la collaboration de Stefan Schoettke, de La Fontaine, Les Amours de Psyché et de Cupidon, Paris : Librairie Générale Française, Le Livre de poche classique, 1991, p. 7. Toutes les citations de l’introduction, du texte et des notes renvoient à cette édition et seront indiquées dans le texte de l’article. Les Amours de Psyché et de Cupidon : un conte subversif ? 491 du Sublime en 1675 et dédicace du deuxième recueil des Fables à Mme de Montespan 5 . Louis Phébus connaît auprès de la femme aimée la même détente, le même plaisir que connaîtra Cupidon auprès de Psyché. Les devoirs d’état d’un souverain ou d’un dieu tout-puissant viennent en premier lieu ; l’amour, la vie privée, les relations affectives, en second lieu. Psyché se rendra compte de cette hiérarchie qui la relègue à un rang inférieur. Le public des courtisans savait que le splendide cadre du parc de Versailles avait abrité des fêtes en 1664 et 1668 destinées à célébrer une succession de maîtresses royales, adorées puis abandonnées. Il semble bien que dans un roman consacré à l’amour, cette passion chez les rois et les dieux, soit reléguée au rang secondaire de divertissement. Louis, très soucieux de remplir ses devoirs de chef de l’Etat, avait aussi au début de son règne cultivé les plaisirs et les fêtes : La Fontaine avait pu espérer un prince favorable aux arts, ses espoirs allaient être déçus lorsque le monarque se tourne vers une politique de grandeur militaire 6 . De même, le bonheur de Psyché dans un cadre luxueux qui pouvait rappeler Versailles, se révèle de courte durée. Les splendeurs dont elle est entourée ne compensent pas ses légitimes inquiétudes, sa crainte d’être au pouvoir d’un être inconnu qui est peut-être un monstre, si elle en croit les termes de l’oracle. Malgré le luxe et les distractions somptueuses qui lui sont offertes, elle ne saurait oublier sa vie passée, sa famille. Elle se rend compte qu’elle est, en fait, prisonnière dans une cage dorée dont elle ne peut s’échapper : elle a perdu sa liberté ; son besoin de contacts affectifs avec des êtres qui lui sont toujours chers crée en elle un malaise, un vide que les amours secrètes avec un mari qui refuse de se faire connaître ne sauraient combler. La jeune fille a été enlevée, littéralement emportée dans les airs, arrachée à sa famille éplorée qui la conduisait dans un cortège funèbre au lieu où tous s’attendaient à une séparation déchirante. Or une somptueuse fête nuptiale l’attend ; habits ornés de diamants et de pierreries, festin arrosé de nectar et d’ambroisie, « Psiché mangea peu », signe d’anxiété. Tous les sens sont satisfaits : musique « douce et charmante », air célébrant l’Amour qui plut particulièrement à Psiché (p. 78). La jeune fille fait de nouveau preuve de soumission lorsqu’elle est conduite à la chambre nuptiale, sachant que toute résistance serait vaine contre la volonté des dieux. Ce qui manque dans cette cérémonie est la présence de l’époux, le consentement mutuel des deux conjoints, la présence d’une auto- 5 Marc Fumaroli, Le Poète et le roi. Jean de La Fontaine en son siècle, Paris : Edition de Fallois, 1997, p. 369 et sq. 6 Marc Fumaroli, « De Vaux à Versailles : politique de la poésie » dans Littératures classiques, n˚ 29, janvier 1997, 31-45, sur Psyché p. 34 et sq. Marie-Odile Sweetser 492 rité religieuse qui servirait de témoin et consacrerait une promesse solennelle entre deux êtres qui se seraient librement choisis et exprimés. Après une nuit de plaisir amoureux, la jeune mariée se retrouve seule au matin : sa déception est vive, ses inquiétudes reviennent la tourmenter : Au lieu d’un jeune mary la pauvre Psiché ne voyant en cette chambre que des dorures ce qui n’estoit pas ce qu’elle cherchoit, ses inquiétudes recommencèrent. (pp. 80-81) Les dieux, comme les monarques chargés d’affaires d’état, ne peuvent consacrer beaucoup de temps à leurs rapports personnels : Vénus avait dû quitter Adonis pour se consacrer aux besoins de son culte. Psyché, en dépit de sa déception, n’abandonne pas son projet et poursuit sa volonté de connaître ce qui l’entoure et peut lui révéler l’identité du maître des lieux ; elle explore avidement le palais : « Les Nymphes avoient assez de peine à la suivre, l’avidité de ses yeux la faisant courir sans cesse de chambre en chambre. » (p. 81) Sur le soir, elle poursuit son projet de découverte dans les cours et jardins ; plus tard elle se hasardera à la périphérie, dans les bois, lieux réputés sauvages et parfois dangereux, mais, rassurée sur ce point, elle devient « plus hardie » : c’est dire que la volonté de savoir ne la quitte pas. Dans une grotte, lieu intime et sombre, elle retrouve son époux qui lui reproche de n’y avoir pas été attirée par l’amour. « Que voulez-vous que j’ayme ? » répondit Psiché (p. 88). Elle demande à voir son mari qui refuse de nouveau de se dévoiler. Le refus amène la jeune femme irritée à parler, dans un moment de dépit, contre sa pensée : « Je ne sçaurois donc vous aimer », reprit-elle assez brusquement. Elle en eut regret, d’autant plus qu’elle avoit dit cela contre sa pensée. » (p. 89) Elle se rend compte qu’elle l’a profondément blessé et qu’il souffre. Mais une défiance subsiste. Les paroles de l’Oracle luy revenoient en l’esprit. Le moyen de les accorder avec cette douceur passionnée que son époux luy faisoit paroistre ? Soûpirer pour un simple mot : cela sembloit tout à fait estrange à notre Héroïne ; et à dire vray tant de tendresse en un monstre estoit une chose assez nouvelle. Psiché répond en exprimant sa tendresse : il y a donc entre eux non seulement un attrait physique et des plaisirs partagés mais une véritable tendresse amoureuse et une correspondance de leur sensibilité. Ce qui manque à cette union c’est l’absence d’égalité entre les partenaires, le manque de confiance de Cupidon envers celle qu’il nomme son épouse mais qu’il traite en inférieure, en prisonnière, qu’il ne reconnaît pas en tant qu’individu. Selon les deux modèles du concept d’individualité rele- Les Amours de Psyché et de Cupidon : un conte subversif ? 493 vé au XVII e siècle par Christian Biet 7 , l’un et l’autre sont absents dans la manière dont Psyché est traitée par Cupidon. Le premier modèle de formation de l’individualité selon Montaigne est essentiellement relationnel : l’individualité se constitue dans les rapports avec d’autres êtres, dans les échanges personnels, ce que l’auteur des Essais exprime simplement mais avec une forte conviction : Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conférence. J’en trouve l’usage plus doux qu’aucune autre action de nostre vie… L’estude des livres, c’est un mouvement languissant et faible, là où la conférence apprend et exerce en un coup 8 . C’est précisément cette communication avec d’autres êtres humains qui manque à Psyché, situation qui la fait souffrir et qui l’empêche de développer son individualité, de la faire reconnaître. C’est ce concept montaignien qui est pratiqué dans les milieux mondains par les échanges entre mondains et doctes dans une atmosphère d’égalité qui permet à de grandes dames d’acquérir des connaissances et une culture. Mme de Sévigné recommande à Mme de Grignan de former sa fille Pauline en l’entretenant, en la faisant parler et en l’instruisant de façon naturelle par l’échange. L’autre modèle est celui présenté par Descartes : pour lui l’individualité réside dans la volonté, dans la liberté de l’âme capable de pensée pure. Cette pensée donnée comme essentielle, individuelle et absolument certaine, induit le sentiment aigu de notre liberté, le pouvoir absolu de notre libre arbitre. Christian Biet relève l’importance de cette liberté dans les personnages littéraires : Les auteurs savent que ce qui intéresse les lecteurs et les spectateurs, ce sont les infractions… Ainsi les infractions témoignent d’une volonté particulière, singulière… L’homme est homme parce qu’il faillit, seul, qu’il se dresse, seul, contre la création de Dieu, ou contre la Norme quelle qu’elle soit, et c’est en cela qu’il fascine. (p. 341) Descartes distingue deux genres de pensées, « les unes sont les actions de l’âme, les autres sont ses passions » 9 . C’est précisément la transgression de 7 Christian Biet, Droit et littérature sous l’Ancien Régime. Le jeu de la valeur et de la loi. Paris : Honoré Champion, 2002, pp. 339-342. L’auteur cite un passage de l’essai de Montaigne III, 8, « De l’art de conférer ». 8 Montaigne, Essais, éd. M. Rat, Paris : Editions Garnier, 3 vol. 1962 t. II, III, 8, « De l’art de conférer », p. 356. 9 Descartes, Les principes de la philosophie, article 39, dans Œuvres et lettres, éd. André Bridoux, Pléiade, Paris : Gallimard, 1953, p. 588. Les Passions de l’âme, articles 1 et 17, p. 704. Ibid. Marie-Odile Sweetser 494 Psyché à un interdit dont elle n’admet pas la nécessité, qui ne comporte à ses yeux aucun fondement rationnel mais qui suscite un intérêt dramatique pour les lecteurs : Quelque chose manquoit pourtant à la satisfaction de Psiché. Vous voyez bien que j’entends parler de la fantaisie de son mary, c’est-à-dire de cette opiniastreté à demeurer invisible… Pourquoy une résolution si extravagante ? (p. 90) Au moment où elle accomplit cette transgression elle est partagée entre sa volonté de connaître et sa liberté d’action, et les passions de l’âme, ses émotions vives, la crainte de perdre celui qu’elle aime. En effet, au moment de passer à l’action, elle éprouve un conflit intérieur : comme on ne connoist l’importance d’une action que quand on est près de l’exécuter, elle envisagea la sienne dans ce moment-là avec ses suites les plus fâcheuses, et se trouva combattuë de je ne sçay combien de passions aussi contraires que violentes… Chaque passion la tiroit à soy. Il fallut pourtant se déterminer. (pp. 113-114) Le rôle de la volonté et du libre arbitre est clairement mis en valeur, malgré les hésitations préalables suscitées par les passions de l’âme. Elle est émerveillée à la vue de Cupidon, éprouve une « volupté des yeux » et un « ravissement de l’esprit » (p. 115). Réveillé par la brûlure causée par la goutte d’huile tombée de la lampe et frappé par le poignard tombé à ses pieds, Cupidon y voit un projet de meurtre et l’interprète comme la trahison de son épouse à laquelle il ne donne pas le temps de s’expliquer : Cupidon outré de colère ne sentit pas la moitié du mal que la goute d’huile luy auroit fait dans un autre temps. Il jetta quelques regards foudroyans sur la malheureuse Psiché puis sans luy faire seulement la grâce de luy reprocher son crime, ce Dieu s’envola et le Palais disparut. (p. 135) Cette situation de transgression et de rejet devait rappeler aux lecteurs celle de la Genèse (III, 7), la sévère punition infligée à Psyché, celle du Dieu de l’Ancien Testament 10 . Toutefois Cupidon continue à surveiller la coupable pour l’empêcher d’attenter à sa vie : ceci révèle qu’il n’est pas complètement détaché d’elle, comme le lui diront plus tard le vieillard et ses filles. Mais la jeune désespérée, prête à en finir avec la vie, se trouve surtout frappée par la cruauté du dieu offensé. Elle pense qu’il souhaite qu’elle se noie, « ce genre de mort estant plus capable de le satisfaire que l’autre [la chute dans 10 Genèse III, dans la Bible de Sacy, éd. Philippe Sellier, Bouquins, Paris : Robert Laffont, 1990, pp. 8-9. Les Amours de Psyché et de Cupidon : un conte subversif ? 495 un précipice] parce qu’il estoit plus lent et par conséquent plus cruel. » (p. 137) Le narrateur insiste sur la cruauté du dieu : il humilie Psyché en lui déclarant qu’elle n’est plus son épouse et la livre comme esclave à sa mère jalouse : celle-ci va s’ingénier à la faire souffrir dans l’espoir de la voir mourir. La première étape de ses errances l’amène chez un bon vieillard retiré du monde avec ses petites filles. Celui-ci la détourne d’attenter à sa vie et lui laisse espérer le retour de son mari. Elle conte ensuite son aventure aux jeunes filles : l’aînée approuve sa soumission et la rassure : son mari n’a point cessé de l’aimer ; la plus jeune, plus indépendante, donne tort à Cupidon. Frappée par le manque de relations dans la formation de ses jeunes amies, Psyché conseille au vieillard de les établir dans la ville voisine car elle sait combien de telles relations lui ont manqué dans sa vie de prisonnière dans un palais enchanté. Désireuse d’une explication et d’une réconciliation avec un mari qu’elle aime toujours, elle décide de partir à sa recherche, espérant le trouver auprès de sa mère qu’elle s’efforcera de fléchir. Après l’humiliation infligée par l’Amour, Psyché va connaître les souffrances causées par une rivale jalouse : flagellation et épreuves impossibles à surmonter. Ici encore le narrateur souligne la cruauté du dieu qui a permis de tels sévices à une femme aimée : Ah trop impitoyable Amour, En quels lieux estois-tu ? dy cruel, dy barbare : C’est toy, c’est ton plaisir, qui causa sa douleur : Ouy tigre, c’est toy seul qui t’en dois dire auteur ; Psiché n’eust rien souffert sans ton courroux bizarre. (pp. 187-188) La cruauté du dieu depuis l’enlèvement et au cours de sa vengeance est fortement mise en valeur : faudrait-il y voir une allusion implicite à celle du Dieu de l’Ancien Testament : la faute de Psyché, vouloir connaître son mari, exercer son libre-arbitre, est somme toute assez légère. Du moins Cupidon essaie-t-il de se racheter en aidant la malheureuse à surmonter les épreuves dangereuses ordonnées par Vénus. Au cours de la descente aux Enfers, Psyché transgresse un nouvel interdit établi par sa rivale : elle ne doit pas ouvrir la boîte qui contient le fard destiné à rendre à Vénus toute sa fraîcheur. Rassurée de voir les tourments destinés à de véritables criminels, Psyché en a conclu qu’« après tout, la faute qu’elle avoit commise ne méritoit pas une telle punition. » (p. 203) Elle juge que c’est elle qui a besoin d’un produit de beauté qui lui rendra les charmes dont elle a besoin pour « regagner un époux ». En bonne forme cartésienne, dont on apprécie l’ironie, « Psiché raisonna si bien qu’elle s’attira un nouveau malheur. »(p. 207) Marie-Odile Sweetser 496 La vapeur fuligineuse sortie de la boîte noircit son visage et une partie de son sein. La voilà devenue « la plus belle More du monde ». Selon les canons de beauté de l’époque, elle estime qu’elle ne saurait désormais plaire à son mari et décide de se retirer dans une forêt voisine, fréquentée par Cupidon, qui, de son côté, a réfléchi à toute leur aventure, s’est rendu compte qu’il aimait toujours Psyché qu’il n’avait pas traitée comme une épouse ou un individu doué d’une volonté propre et d’un libre arbitre. Cette retraite dans un « antre effroyable » (p. 208) où son aspect physique et un régime érémitique lui ont fait perdre sa beauté devait naturellement évoquer pour les lecteurs du XVII e siècle celle d’une sainte célèbre, la Madeleine. La Fontaine pouvait connaître l’œuvre de César de Nostredame, consacrée à la sainte pénitente, le sonnet de George de Scudéry, inspiré par sa visite à la grotte de la Sainte Baume en Provence 11 . Surtout son séjour de dix-huit mois à l’Oratoire l’avait mis en contact avec les textes de Bérulle célébrant l’amour mystique qui unissait Marie- Madeleine au Christ 12 . Les deux amants vont se retrouver dans cette solitude et reconnaître la permanence de leur amour et la qualité nouvelle qu’il a acquise ; ils se sont convertis à ce que l’éditeur appelle « le pur amour » (Intro., p. 17), étudié par Henri Brémond chez les humanistes chrétiens qui se sont inspirés et ont commenté des idées platoniciennes. Cupidon se jette aux pieds de la belle More, lui demande pardon des mauvais traitements qu’il lui a fait subir, affirme l’innocence de celle qu’il avait injustement condamnée : J’ay failli, continua-t-il en les embrassant [les pieds de Psyché] : mon caprice est cause qu’une personne innocente, qu’une personne qui estoit née pour ne connoistre que les plaisirs a souffert des peines que les coupables ne souffrent point. (p. 211) 11 César de Nostredame, Les Perles ou les larmes de la Saincte Magdeleine (1606). Voir les études de Christine McCall Probes sur ce poème, PFSCL 17, 1990, 107-119 et dans Création et Re-création, Etudes littéraires françaises 58, 1993, pp. 223- 234. Georges de Scudéry, sonnet CI « fait à la Ste Baume pour Sainte Madeleine » dans La Poésie à l’Age baroque 1598-1660, éd. Alain Niderst, Paris : Robert Laffont, 2005, p. 519. 12 Roger Duchêne, Jean de La Fontaine, op. cit., ch. 5 « Un moment de ferveur », p. 40 « On y [à l’Oratoire] expliquait le catéchisme du Concile de Trente et des livres de piété… On mangeait frugalement et en silence tandis que des novices lisaient du haut d’une chaire un ouvrage édifiant », très probablement l’un de ceux rédigés par les membres de l’ordre, au premier rang, par son fondateur. Pierre de Bérulle, Elévation sur Sainte Madeleine, éd. Joseph Beaude, Paris : Ed. du Cerf, 1987. Collationes, juillet 1614, Sainte Madeleine, dans Œuvres complètes I, les Editions du Cerf, 1995, pp. 244-248. Les Amours de Psyché et de Cupidon : un conte subversif ? 497 On note l’inversion de la situation traditionnelle : ici c’est le dieu qui se sent coupable et demande pardon à l’être humain qu’il a fait souffrir de sa colère : Je sçais les sentimens que vous avez eus : toute la nature me les a dits : il ne vous est pas échappé un seul mot de plainte contre ce Monstre qui estoit indigne de vostre amour… je ne demande pour toute grâce que quelque punition que vous m’imposiez vous-mesme. - Je vous condamne à estre aymé de vostre Psiché éternellement, dit nostre Héroïne ; car que vous l’aymiez, elle auroit tort de vous en prier, elle n’est plus belle. Psyché se rappelle le stade épicurien dans lequel elle avait connu Cupidon lors de leur idylle dans le palais enchanté où il avait abrité leurs premières amours : elle ne se rend pas encore compte que, lui aussi, s’est converti et a atteint un nouveau stade. Lorsqu’il demande à la belle More de sortir de l’antre et de lui faire voir combien elle avait changé afin « d’y apporter remède s’il se pouvoit » (p. 212) montrant par là qu’il compatit à ce qui est arrivé à son épouse, Psyché ne peut s’empêcher de rire devant ce nouveau renversement d’une situation qui avait causé ses malheurs. Vous m’avez refusé, s’il vous en souvient, la satisfaction de vous voir lors que je vous l’ay demandée, je vous pourrois rendre la pareille à bien meilleur droit, et avec bien plus de raison que vous n’en aviez ; mais j’ayme mieux me détruire dans vostre esprit que de ne pas vous complaire. (p. 212) Elle démontre ainsi qu’elle a atteint l’amour désintéressé qui est l’une des caractéristiques du pur amour. Pour les humanistes chrétiens « l’amour tel qu’ils le conçoivent, est premièrement désintéressé, oublieux de soi […]. » L’amour, écrit le P. Charles de Saint Paul « ne mérite nullement d’être nommé parfait s’il est intéressé et mélange ou de la crainte des rigueurs de la justice divine ou de l’espérance des récompenses ». Marie-Madeleine incarne cette attitude qui lui a permis de devenir l’héroïne préférée du XVII e siècle 13 . La réponse de l’Amour exprime fermement sa nouvelle étape dans la découverte d’un véritable amour : L’Amour se plaignit de la pensée qu’elle avoit, et luy jura par le Styx qu’il l’aimeroit éternellement, blanche ou noire, belle ou non belle, car ce n’estoit pas seulement son corps qui le rendoit amoureux, c’estoit son esprit et son âme par-dessus tout. (p. 213) Le mot essentiel, celui que Psyché incarne dans la tradition, celui de l’âme, est enfin prononcé par le dieu séduit au premier stade par la beauté 13 Henri Brémond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, vol. I, t. I, Nouvelle éd. augmentée, Grenoble : Ed. Jérôme Millon, 2006, p. 327. Marie-Odile Sweetser 498 physique de l’héroïne, et confirme qu’il a dépassé ce stade et va s’efforcer de lui accorder ce qu’elle mérite : une égalité de condition obtenue d’un Jupiter bienveillant et un véritable mariage cette fois, célébré devant l’assemblée des dieux de l’Olympe qui accueillent une nouvelle déesse comme leur égale. De ce mariage légitime, naîtra une fille, Volupté, ce qui replace le conte dans l’atmosphère épicurienne du début et fournit au narrateur - et au poète - l’occasion de célébrer tous les plaisirs de la condition humaine, depuis l’instinct vital et tous les délices procurés par les sens, jusqu’à ceux éprouvés par l’esprit - « le plus bel esprit de la Grèce », Epicure est invoqué, Volupté invitée à séjourner chez le narrateur/ poète où elle trouvera l’accueil qu’elle mérite. L’apothéose de Psyché consacre un concept idéal du mariage, basé sur une position d’égalité entre les partenaires, sur une acceptation des droits de l’individu au savoir et à la liberté de choix, sur un amour partagé où la part du corps et de l’âme se trouvent dans un harmonieux équilibre. Nous sommes loin de la situation initiale où Psyché se voyait livrée à un être qu’elle ne connaissait pas, sans son consentement. Louis XIV - Phébus et dieu de l’Amour - pouvait être rapproché du Cupidon qui prend possession d’une femme dont la beauté l’a séduit sans se soucier des sentiments de celle-ci. Elle se voit traitée comme un objet de plaisir, puis rejetée et sévèrement punie par un maître offensé qui n’a pas cherché à comprendre les raisons de sa transgression. Ce concept devait paraître révolutionnaire à l’époque d’où l’aspect implicitement subversif de l’œuvre. La présentation du jeune Louis XIV absorbé dans ses devoirs de chef d’état comportait à la fois un éloge et des réserves car il cherchait un délassement dans les charmes de l’amour situés dans un cadre de beauté et de luxe : ce choix pouvait paraître reléguer cet aspect de la vie dans une position secondaire. Surtout il n’envisageait pas la nature interpersonnelle de ses attachements amoureux, n’acceptait pas les conséquences psychologiques et morales liées à une autre personne, à un individu dont les sentiments et les besoins méritent le respect. Enfin les nombreuses allusions scripturales, inversées dans le portrait d’un dieu demandant pardon à un être humain, reconnaissant ses torts, son injustice et sa cruauté, pouvaient choquer les croyances orthodoxes, comme l’a montré J.-P. Collinet 14 . On comprend alors l’insuccès d’une œuvre en avance sur son temps, capable d’irriter les puissances établies dans le domaine politique ou moral. Psyché et Cupidon 14 J.-P. Collinet, « La Fontaine et la Genèse », dans La Genèse dans la littérature. Exégèses et réécritures, éd. Martine Bercot et Catherine Mayaux, Dijon : Ed. universitaires de Dijon, 2005, pp. 123-132. Les Amours de Psyché et de Cupidon : un conte subversif ? 499 parviennent à la réconciliation et au bonheur par eux-mêmes, sans l’intervention d’un médiateur. Toutefois l’œuvre plonge dans les grands courants d’idées de l’époque. On sait combien la critique récente s’est attachée à l’étude du courant néoépicurien dans l’œuvre lafontainienne : pour Marc Fumaroli, ce néo-épicurisme est contrebalancé par la conscience de la nature faillible, déchue de l’homme, ce qui indiquerait une tendance augustinienne sous-jacente. Depuis longtemps le platonisme inhérent au portrait de la beauté qui atteint un stade supérieur pour s’élever au monde des idées a été reconnu. H. Brémond a montré que l’humanisme chrétien du début du XVII e siècle avait récupéré la doctrine platonicienne passant du niveau de la beauté perçue par les sens à celui d’une beauté spirituelle dont l’exemple le plus fréquent et le plus exploité était celui de la Madeleine 15 . La Fontaine a puisé dans tous les grands courants de pensée de son temps, chez Montaigne, chez Descartes : Descartes ce mortel dont on eût fait un dieu chez les païens, et qui tient le milieu Entre l’homme et l’esprit… 16 Tous ces divers éléments fusionnés, fondus en un tout qui ne laisse pas au lecteur l’impression d’une œuvre hybride, mais celle d’un conte de fées implicitement tourné vers un humanisme moderne suggérant les droits de l’individu, se révèle en fait comme un conte philosophique avant la lettre. 15 Jean-Charles Darmon, Philosophie épicurienne et littérature au XVII e siècle en France, Paris : P.U.F., 1998, pp. 263-314. Jean-Charles Darmon, Philosophie de la fable. La Fontaine et la crise du lyrisme, Paris : P.U.F., 2003. Marc Fumaroli, « De Vaux à Versailles : politique de la poésie », loc. cit , pp. 41- 43. Jean Lafond, « La Beauté et la Grâce, l’esthétique « platonicienne » des Amours de Psyché », RHLF 69, N o 3-4, mai-avril 1969. Christine Noille-Clauzade, « La Fontaine et les délices de Platon », dans Le Fablier, N o 17, 2006, « La Fontaine, poète savant », pp. 21-30. Voir en particulier la section 4, pp. 26-29 « Du platonisme à la réécriture galante (les leçons de Psyché) ». « Augustinisme et épicurisme au XVII e siècle » dans XVII e siècle, N o 135, N o 2, avril-juin 1982. Henri Brémond, voir note 13. 16 La Fontaine, Discours à Mme de La Sablière, Fables, livre IX, Œuvres complètes I, éd. J.-P. Collinet, La Pléiade, Paris : Gallimard, 1991, p. 384.