eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 41/81

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
121
2014
4181

«Amours dénaturées» et autres débauches. L«homosexualité à la cour du Grand Turc

121
2014
Audrey Calefas-Strebelle
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PFSCL XLI, 81 (2014) « Amours dénaturées » et autres débauches. L’homosexualité à la cour du Grand Turc A UDREY C ALEFAS -S TREBELLE (M ILLS C OLLEGE ) Le texte que nous nous proposons d’étudier dans cet article traite de l’image que l’on pouvait avoir en France, dans la première moitié du XVII e siècle, du Sérail turc, c’est-à-dire de la cour ottomane, et des mœurs qui y avaient cours. L’ Histoire du Serrail 1 écrit par Michel Baudier en 1624, connut un vif succès, comme le prouvent ses multiples rééditions (deux en 1624, puis une en 1626, 1631, 1638 et 1652). A titre de comparaison nous proposons également de consulter une seconde source composée d’une série de six lettres écrites par le Sieur du Loir 2 lors de son voyage en Turquie et publiées sous forme d’un volume en 1654. Les deux textes fournissent d’amples informations sur la vie à la cour du grand Turc, mais seul le texte de du Loir apporte un témoignage de première main, Baudier n’ayant jamais voyagé jusqu’à la Porte. Ce dernier reçut une charge d’historiographe du Roi en 1619 et c’est en cette qualité qu’il travailla à plusieurs volumes sur l’histoire des Turcs 3 , de leur religion et du Sérail 4 . Dans cette dernière, trois chapitres ont particulièrement attiré notre attention, celui relatif aux amours du Grand Seigneur, celui traitant des sales et dénaturées débauches des grands de la Porte, et enfin celui intitulé « Des amours des grandes Dames de la Cour du Turc, et des ardentes affections entr’elles’ » 5 . Nous voulons ici faire remarquer que ces chapitres traitent des amours des Grands, et de leur 1 Michel Baudier, Histoire du Serrail et de la cour du Grand Seigneur Empereur des Turcs, Paris, Claude Cramoisy, 1631. 2 Du Loir, Les Voyages du sieur Du Loir, contenus en plusieurs lettres écrites du Levant, Paris, François Clouzier, 1654. 3 Michel Baudier, Inventaire de l’histoire générale des Turcs, Rouen, Clement Malassis, 1641. 4 Michel Baudier, Histoire Générale de la Religion des Turcs, Paris, Claude Cramoisy, 1625. 5 Michel Baudier, Histoire du Serrail, op. cit, livre II, chap. XV. Audrey Calefas-Strebelle 274 pratique homosexuelle. Il est question du Grand Seigneur, des Grands de la cour, des Grandes Dames, il s’agit bien de l’ordre des seigneurs. Avant de présenter plus en détail le texte, il nous faut revenir sur notre travail de doctorat dans lequel nous avons étudié la représentation du Turc dans la littérature et l’histoire en France sur une période allant des guerres de religion à la fin du règne de Louis XIV en la comparant avec l’image que l’on avait de la noblesse guerrière à la même époque 6 . Mettre en relation le 6 Audrey Calefas-Strebelle, Têtes de Turcs : une étude comparée des représentations des grands seigneurs et des Turcs dans la France de l’Ancien Régime, thèse sous la direction de Dan Edelstein, déposée à Stanford en Juillet 2012. L’homosexualité à la cour du Grand Turc 275 Turc et le noble paraît à première vue bien paradoxal, surtout si l’on a à l’esprit l’analyse que Montesquieu fait du despotisme oriental : un système politique sans noblesse, sans honneur, dans lequel les sujets sont des esclaves, en tout point opposé au modèle de la monarchie telle qu’il l’entend 7 . Pourtant nous avons découvert, au cours de nos recherches, d’étonnantes similitudes entre un certain type de noble et le Turc. Il nous faut préciser à quel type de noble nous faisons référence. Le modèle aristocratique dont il est question décrit le noble d’avant le courtisan 8 et l’honnête homme 9 . C’est le guerrier d’avant la curialisation et la société de cour 10 , le type même du « grand seigneur » violent, glorieux, magnifique et autonome. A une époque de transition politique et de transformation des modes de vie et de la puissance nobiliaire correspond également l’apparition en masse du Turc sur la scène littéraire française. Nous ne pensons pas qu’il s’agisse là d’une curiosité fortuite, mais plutôt que la fascination provoquée par le Turc, par sa « vertu bellique 11 », son aspect militaire et guerrier, sa violence, sa cruauté mais aussi par la magnificence qu’il déploie, et jusqu’à sa puissance érotique, correspond à ce moment précis à une image de la noblesse qui tend à devenir archaïque et à certaines de ses conduites qui commencent à ne plus être tolérées. Selon Edward Saïd 12 , la férocité, la magnificence, l’appétence sexuelle développée et l’arbitraire politique font partie d’un déploiement complexe d’idées orientales (despotisme oriental, splendeur orientale, cruauté orientale, sensualité orientale), mais à notre avis, ces caractéristiques n’ont rien de spécifiquement oriental ; on les retrouve également dans la représentation de la monarchie absolu (pour l’arbitraire) et surtout dans celle des nobles (pour la violence, la magnificence et la puissance sexuelle). Dans la société française aristocratique en transition en ce début du XVII e siècle, le Turc prend alors une place très intéressante et devient un outil, « un repoussoir » qui permet de se distancer de certaines coutumes en passe de devenir archaïques. Comparer des comportements que l’on aimerait bien voir disparaître en France à ceux des Turcs est 7 Montesquieu, De l’Esprit des Lois, éd. R. Derathé, Paris, Garnier, 1973. 8 Selon le modèle établi par Baldassare Castiglione dans le Livre du courtisan (Il Cortegiano), Venise, 1528. 9 Selon le modèle établi par Nicolas Faret dans L’Honnête homme ou l’Art de plaire à la cour, Paris, T. du Bray, 1630. 10 Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985. 11 Le mot est d’Arlette Jouanna. Elle l’utilise afin de qualifier l’énergie belliqueuse et la force virile de la noblesse du début du XVII e siècle. Arlette Jouanna, Le Devoir de révolte : la noblesse française et la gestation de l'État moderne, 1559-1661, Paris, Fayard, 1989, p. 41. 12 Edward Saïd, Orientalism, New York, Vintage Books, 1994. Audrey Calefas-Strebelle 276 une manipulation politique, dès lors que violence, magnificence et liberté des pulsions sexuelles, de la norme qu’elles étaient plus ou moins dans l’ordre des seigneurs, deviennent dérèglement et déraison. Nous pensons que l’intérêt pour le Turc à cette époque s’explique bien plus par ce phénomène que par un attrait nouveau pour l’exotisme, puisque les comportements débusqués et critiqués chez les Turcs se retrouvent également dans les mœurs des grands seigneurs français. Le Turc est donc une image en miroir des nobles (mais aussi du roi) mais c’est une image déformée de sorte à réfléchir tel ou tel aspect de l’image d’origine afin de la critiquer. Nous pensons qu’il faut lire sous cet angle les chapitres de Baudier sur les pratiques homosexuelles des Grands de la cour ottomane. L’homosexualité n’est bien sûr pas le seul privilège des Grands en France au XVII e siècle mais c’est dans la société noble que la pratique semble la plus tolérée, simplement parce que lorsque l’on est grand seigneur ou frère du Roi, la liberté d’action est plus importante. C’est bien cette tolérance, cette liberté d’action que Baudier aimerait voir disparaître. Le chapitre qui traite des mœurs homosexuelles dans l’empire ottoman ne s’attache qu’à la bonne société et à la cour, comme si ces pratiques n’avaient pas lieu dans d’autres couches sociales ou que, si elles y avaient lieu, leur impact politique et social était insignifiant. Le vocabulaire que Baudier emploie à décrire la cour ottomane est révélateur : il n’est question, dans son chapitre sur « les sales et dénaturées amours des grands… » 13 que de Grands, de Courtisans, de Pages, de Mignon, de Grande Dame, de Ganymède et finalement du Prince. Ce vocabulaire renvoie de suite à des notions de culture française et classique qui entraînent un rapprochement dans les esprits entre les deux cours. Baudier s’abrite derrière un peu de couleur orientale en mentionnant les eunuques, le Bassa, les robes de fils d’or et le Sérail, mais pas suffisamment pour ne faire penser qu’à la Turquie. Baudier s’attaque à l’homosexualité en tant que pratique aristocratique, par un procédé qui sera plus tard à l’œuvre dans les Lettres Persanes, dissimulant (à peine) sa critique des pratiques homosexuelles des Grands en France sous un très fin voile turc et, forçant le trait, il présente une image grossièrement exagérée de la situation en Turquie. Selon lui, les pratiques homosexuelles sont si répandues à la cour du Turc qu’il est même difficile d’y trouver un seul Bassa qui ne s’y livre pas : Ce vice abominable est si ordinaire dans la Cour du Turc, qu’à peine y trouvera-t-on un seul Bassa qui n’y soit malheureusement adonné : Il sert de sujet à l’ordinaire entretien des plus Grands, quand ils sont ensemble ils ne parlent que des perfections de leurs Ganymèdes. 14 13 Michel Baudier, Histoire du Sérail, vol. 2, op. cit., chap. XIV. 14 Ibid., p. 155. L’homosexualité à la cour du Grand Turc 277 Ce désordre est si invétéré dans le Sérail, que de vingt empereurs qui ont jusqu’ici porté le sceptre des Turcs, à peine s’en trouve-t-il deux qui avaient été nets et purs de ce vice (…) sur les vingt empereurs ottomans seuls deux n’avaient pas de goût pour l’homosexualité 15 . Quant aux femmes, elles sont si communément lesbiennes que les hommes doivent sérieusement enquêter avant de demander la main d’une Dame turque : Ces amours de femme à femme sont si fréquentes dans le Levant, que quand quelque Turc se veut marier, le principal point dont il s’informe, est si celle qu’il recherche n’est point sujette à quelque femme qu’elle aime, ou dont elle soit aimée 16 . Il semble qu’en maniant l’exagération, Baudier cherche à présenter l’image frappante d’une société décadente, afin de mettre en garde contre le danger qui guetterait la France si les Grands et le Prince venaient à sombrer dans de telles pratiques. Rappelons ici qu’en 1624 (date de la première parution de L’histoire du Sérail) l’affaire Théophile de Viaux est très présente dans les esprits. Suite à l’arrestation du poète, une polémique passionnée s’engagea et pas moins de 55 brochures parurent sur le sujet. Au moment où Baudier publie L’histoire du Sérail le pauvre poète est emprisonné depuis un an pour avoir publié des vers malheureux en première page du Parnasse des Poètes satyriques dans lesquels il faisait vœu « désormais de ne foutre qu’en cul… » 17 . Quant à Louis XIII, c’est l’époque de son attachement pour de Toiras et pour Barradat choisi comme favori « non pour les affaires de l’Etat mais pour la chasse et les inclinaisons particulières du roi » 18 , comme le rapporte le diplomate Morosini, suivi par Tallement des Réaux, mauvaise langue notoire mais langue tout de même : le roi aima Barradat violemment, on l’accusait de faire cent ordures avec lui, il était bien fait. Les Italiens disaient ; « La bugerra ha passato i monti, passara ancora il concilio » (La bougrerie a pass les montagnes, le concile passera aussi) 19 . 15 Ibid., vol. 1, p. 53. 16 Ibid., vol. 2, p. 160. 17 « Mon Dieu je me repends d’avoir si mal vécu, Et si votre courroux a ce coup ne me tue Je fais vœu désormais de ne foutre qu’en cul ». Théophile de Viau, Le Parnasse des Poètes satyriques, Paris, Claudin, 1861, p. 8. 18 Cité par Pierre Chevalier, « Les étranges amours du roi Louis XIII », in Historiama 337 (1979), pp. 25-32. La citation se trouve à la page 29. 19 Ibid., pp. 30-31. Audrey Calefas-Strebelle 278 Du Loir dans sa quatrième lettre présente les circonstances de l’ascension de Mustapha Capoudan Pacha au rôle de favori du Sultan Murad IV dans des termes très similaires : Ce Mustapha était un jeune homme de vingt cinq ou vingt six ans, fort bien fait de sa personne, et qui avait été choisi autrefois parmi les enfants de tribut pour être mis dans le Sérail, les médisants disaient qu’il n’était parvenu à ce haut degré de faveur que pour ce qu’il avait servi au brutal plaisir de Murad. 20 C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les mises en garde de Baudier. Elles sont d’abord d’ordre politique. Baudier assimile la pratique homosexuelle à une maladie qui pourrait s’avérer dangereuse pour l’État si le Prince la contractait. Car si le Prince doit personnifier la conduite à suivre en s’abstenant de ce vice, il doit également être capable de prendre les décisions nécessaires à son éradication : Car de quoi sert-il à de si grands et si redoutables Monarques d’être si glorieux vainqueurs de tant de peuples, s’ils sont eux même captifs des vices ? Le Prince est le Médecin de l’Etat : mais comment se pourrait-il guérir si lui-même est malade ? 21 On suggère là qu’un Prince homosexuel ne serait peut-être pas à même de remplir toutes ses fonctions de roi puisque, rendu incapable de jouer son rôle de « guérisseur », il se pourrait qu’il ne puisse enrayer la contamination par « la maladie ». A moins qu’en dépit de ses propres pratiques il ne se lance dans une campagne de persécution des « sodomites ». Baudier insiste sur le fait que si la pratique est tellement courante à la Porte c’est parce qu’elle n’est pas punie par la loi, les Turcs laissant commodément ce soin à Dieu : Les Turcs ne le punissent point ; ils allèguent (…) que Dieu s’en est réserve le châtiment… De là ils disent que puisque la justice divine punit ellemême ceux qui sont coupables de ce forfait, il lui en faut laisser l’exécution, et permettent cependant à qui le veut cette dénaturée débauche. 22 De là la nécessité absolue d’appliquer la loi par des jugements sévères en France, si l’on ne veut pas voir le mal se propager, comme en Turquie. L’autre volet de la mise en garde politique concerne le choix que le sultan fait des favoris qu’il propulse aux plus hautes charges, pour le goût qu’il a d’eux. Baudier dénonce le danger pour l’État que représente un roi homosexuel dans le choix de ses favoris, auxquels il pourrait laisser prendre trop 20 Du Loir, Voyages, op. cit., p. 110. 21 Michel Baudier, Histoire du Sérail, vol. 1, op. cit., p. 53. 22 Ibid., vol. 2, p. 157. L’homosexualité à la cour du Grand Turc 279 d’ascendant. Car contrairement aux maîtresses royales, qui ne peuvent ouvertement ni se mêler de politique ni acquérir des charges (même si elles le font discrètement), l’amant du roi, par sa nature d’homme et d’aristocrate, le peut tout à fait, et l’on pourrait voir un favori parvenir aux plus hautes charges par le choix amoureux du roi, plutôt que grâce à ses compétences politiques (Baudier ne semble pas voir que les deux ne sont pas nécessairement incompatibles). Et le risque est grand que ce favori prenne goût au pouvoir et menace la stabilité de l’État, comme ce fut le cas de Cinq Mars dont Louis XIII dut se débarrasser malgré l’affection qu’il avait pour lui. Par ailleurs, et tout comme le roi, les aristocrates se doivent d’offrir un exemple de vertu aux autres couches sociales, surtout avec l’émergence du modèle moderne du courtisan, de « l’honnête homme » pétri de vertu et de courtoisie. Les traités de civilité 23 et les traités de pédagogie, les moralistes 24 sont très clairs sur le rôle de modèle que l’aristocratie doit de tenir. Plus tard dans le siècle, cette position se durcira encore et les grands seigneurs méchants hommes, ceux qui sont violents, irrévérencieux, méprisants, ceux qui pratiquent l’ostentation et la magnificence, sont dorénavant conspués et tenus de brider et restreindre leur liberté. Il en va de même en ce qui concerne la satisfaction des pulsions sexuelles : les comportements priapiques, les enlèvements de jeunes femmes sont sévèrement condamnés dès la fin du XVI e siècle et tout au long du XVII e siècle 25 . Rappelons que Dom Juan s’arme jusqu’au dent et se prépare même au meurtre afin de réussir le rapt qu’il fomente 26 . Gardons également en mémoire le jugement que Dom Luis pose sur son fils « Apprenez enfin qu’un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse » 27 , et enfin remarquons que Dom Juan est qualifié de « Turc » par Sganarelle 28 . L’homosexualité tend, dans ce contexte, à être 23 Voir à titre d’exemple François de L’alouette, Traité des nobles et des vertus dont ils sont formés, Paris, 1577. Pour une recherche plus approfondie sur les théories de l'honnêteté, voir Maurice Magendie, La Politesse mondaine et les théories de l'honnêteté, en France au XVII e siècle, de 1600 à 1660, Paris, F. Alcan, 1925. 24 Voir à titre d’exemple chez le moraliste Pierre Charon le chapitre « Noblesse », dans De la sagesse trois livres, (1601). 25 L’ordonnance de Blois en 1579 sanctionne de la peine de mort les coupables de rapt de séduction. Cette ordonnance sera renouvelée par l’édit de 1629 et les déclarations de 1639 et 1740. Voir Jean-François Fournel, Traité de la séduction considérée dans l’ordre judiciaire, Paris, 1781. 26 Dom Juan s’adressant à Sganarelle lui dit : « Prends soin toi-même d’apporter toutes mes armes, afin que… ». Molière, Dom Juan, (1665), éd. George Couton, Paris, Gallimard, 1973, I.3. 27 Ibid., IV.4. 28 Ibid., I.1. Audrey Calefas-Strebelle 280 considérée comme faisant partie de cette activité sexuelle débridée, brutale, vicieuse, qu’on cherche à faire disparaître, et par cette assimilation tombe encore plus dans l’opprobre. Après avoir démontré les dangers politiques associés aux pratiques homosexuelles des grands, Baudier dans son étude du Sérail s’attache à démontrer les dangers que cette pratique représente pour la société. Le premier danger est le traitement des garçons en filles. Ces petits pages, enfants de tribus que l’on fait venir des quatre coins de l’empire, sont exactement traités en filles, ils deviennent corps passifs. Ils sont confiés aux eunuques, ce qui est d’ordinaire le seul traitement des femmes, et cela prouve bien leur glissement dans le genre « féminin ». Ces eunuques les préparent comme des courtisanes, et les parent comme des odalisques (c’est à dire « des filles de la chambre ») : Le soin qu’ils apportent à tenir proprement, et parer richement ces pauvres créatures destinées à un si damnable usage, n’est pas petit ; les Eunuques qui leur servent de garde sont toujours à les embellir extérieurement, ils leur tressent les cheveux à petits cordons de poil et d’or entortillé, quelquefois de perles, les parfument, les vêtent de belles robes de draps d’or, et ajoutent à leur naturelle beauté tout ce que peut leur artifice. Quelle vertu, quelle sagesse, quelle piété, se peut trouver dans une Cour composée de tels hommes ? Celui qui en est le Chef et qui leur commande, leur fournit ce pernicieux exemple ; car le Sérail du Sultan est plein de tels petits garçons choisis parmi les plus beaux du Levant, et voués à ces dénaturés plaisirs : c’est ce qui autorise ce désordre et cette corruption dans la Cour Ottomane ; tels sont ordinairement les courtisans, tel est le Prince qu’ils suivent. 29 Ces tout jeunes hommes sont offerts au sultan de la même façon que le sont les femmes. Et c’est ce renversement des rôles qui semble révolter Baudier, sans compter l’extrême jeunesse des ces garçons pervertis dès leur plus jeune âge, et, semble-t-il, de façon irrémédiable. Après les jeunes hommes, la perversion atteint le groupe des femmes. En effet, selon Baudier, c’est l’homosexualité des hommes à la cour qui entraînerait celle des femmes, auxquelles il ne resterait qu’à se satisfaire entre elles, non pas par manque d’hommes, mais par manque d’hommes intéressés par leurs appas. Baudier est l’un des premiers auteurs à mentionner les amours lesbiennes du harem, et le premier à le faire avec autant de détails. Plus tard, les fantasmes attachés au lesbianisme dans le sérail auront presque toujours pour origine le manque d’hommes et l’enfermement des femmes laissées à elles-mêmes. À cette vision simplificatrice, Baudier ajoute que c’est avant tout l’homo- 29 Michel Baudier, Histoire du Sérail, vol. 2, op. cit., pp. 155-156. L’homosexualité à la cour du Grand Turc 281 sexualité des hommes qui pervertit les femmes et leur fait chercher ailleurs la satisfaction de leur désir frustré : Les ardeurs d’un climat chaleureux, la servitude des femmes enfermées, et le mauvais exemple des maris lubriques, sont les principaux motifs des amours auxquelles les dames Turques s’abandonnent… de plus, la vengeance des amours dénaturées de leurs maris les y porte ; car la plupart des hommes du Levant, et les plus Grands, sont perdus cette sale, et brutale lascivité. 30 Alors que Baudier se contente d’invoquer les pratiques homosexuelles masculines sous des vocables tels que « sales débauches… contre nature… brutale lascivité » en nous laissant un peu curieux des détails, il s’étale dans de longues descriptions des amours lesbiennes, sa sévérité semble même faiblir à l’évocation des ardeurs de ces dames, jusqu’à donner l’impression qu’il est même émoustillé par les scènes brûlantes qu’il décrit. Celles qu’un si étrange amour rend esclaves des autres, les vont trouver dans le bain pour les voir nues, et s’entretenant sur le sujet dont elles languissent, se font de pareils discours en leur langue : (…) Fuyez les embrassements des hommes qui nous méprisent, et n’ont de l’amour que pour leurs semblables, et prenez de vous-mêmes avec nous les contentements qu’ils ne méritent pas. Après qu’une folle amante a fait de pareils discours, elle descend dans le bain, et va brûler d’une flamme, qu’elle est incapable d’éteindre, embrasse son amante, la baise, et fait avec elle, quoiqu’en vain, ce qu’il faut ici taire. 31 Eternelles mineures, les femmes n’ont pas la responsabilité de leurs déviances qui sont présentées comme la conséquence des mauvaises habitudes masculines. Il est bien entendu impensable pour Baudier qu’il s’agisse peutêtre d’un goût des femmes, d’un choix dissocié des pratiques homosexuelles masculines. Par contre Du Loir reconnaît aux dames turques le choix de leurs pratiques sexuelles sans autre influence que celle de leur inclinaison et aussi celle de la chaude proximité des bains ! Dans sa sixième lettre il nous apprend que les femmes turques au bain apprécient tant la compagnie les unes des autres qu’elles en viennent à abandonner leurs amants pour des amantes. Toutes les Dames y vont [aux bains] toujours parées comme les nôtres vont au bal, parce que ce sont les seuls lieux de leurs assemblées et de visites entre les amies. Elle y étalent librement, non seulement la richesse de leurs habits, et la beauté de leur visage, mais aussi celle de tout le corps pour le rendre plus aymable. D’où vient qu’elles s’y rendent amoureuses les unes 30 Ibid., p. 157. 31 Ibid., pp. 159-160. Audrey Calefas-Strebelle 282 des autres, avec plus de passion qu’elles ne le sont des hommes, et par mille attouchements lascifs, elles soulagent leurs amours avec tant de plaisir, que j’en ai vues quelques-unes quitter leurs amants qu’elles étaient venues trouver pour aller avec leurs amantes qui se recontraient dans le même lieu. 32 En conclusion, le texte de Baudier nous apprend que les pratiques homosexuelles des Turcs sont à l’origine de presque tous les maux de l’Empire ottoman et participent au dérèglement politique et social si fréquent à la Porte. Ce qui est principalement retenu par les textes de l’époque du Turc et de l’Empire ottoman, ce sont la brutalité et la décadence des mœurs, les rebellions violentes, l’instabilité politique, en somme un climat d’insécurité et de violence dont la France veut absolument se détacher. Barbariser les mœurs des nobles en instrumentalisant les Turcs encourage le changement d’idéologie de la noblesse qui est déjà en cours, et présente toute résistance à ces changements sous un jour extrêmement négatif. En brandissant l’épouvantail des déviances et des perversions qui ont cours à la Porte, Baudier dénonce les effets désastreux que pourraient avoir ces mêmes déviances si on les laissait se développer en France. On pourrait se dire qu’en tant qu’historiographe d’un roi sur lequel pèsent de très forts soupçons d’homosexualité, il prend là quelques risques. Mais au contraire, par une étrange manipulation, il se protège car le roi soupçonné d'homosexualité pourrait encore moins qu’un autre censurer un texte condamnant cette pratique, sans se dévoiler et confirmer les soupçons. Ce qui laisse à Baudier les coudées franches. Mais sans aller jusqu’à nommer sa cible véritable, et en tentant de nous faire croire qu’il ne s’agit que de Turcs et qu'après tout, eux seuls sauraient être si impunément violents, magnifiques et… déviants. Car enfin, qui serait assez fou pour se comporter en Turc et se voir associé à de si vilaines tendances ? Monsieur Jourdain aura le dernier mot… et le paiera d’un cuisant ridicule. 32 Du Loir, Voyages, op. cit., pp. 182-183.