Vox Romanica
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Francke Verlag Tübingen
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Kristol De StefaniLe moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé?
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Nadine Steinfeld
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Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? Introduction C’est dans le cadre de l’élaboration de la Base des mots fantômes 1 hébergée au sein de l’ATILF à Nancy que nous avons débusqué un fantôme qui avait toutes les chances de couler indéfiniment des jours tranquilles dans la lexicographie historique. Avant d’entreprendre son étude, nous allons procéder à une rapide présentation de cette base riche, désormais, de plus de quatre cents mirages lexicographiques. Il s’agit d’une ressource de métalexicographie critique qui se propose de recenser les fantasmas lexicográficos (Pascual Rodríguez/ García Pérez 2007: 170), c’est-àdire les pseudo-lexèmes disposant à tort d’un statut lexicographique («ces mots qui n’existent pas»), les sens fantômes et les lemmatisations erronées qui se trouvent dans les dictionnaires historiques et étymologiques français de référence. La vocation de la base est de faire sortir de la circulation lexicographique et de manière définitive, ces horribles spectres qui ont hanté les nuits des lexicographes. L’existence, dans la nomenclature de plusieurs dictionnaires, de pseudolexèmes, due à des lectures fautives, a été notée dès 1881 par Arsène Darmesteter qui, lors de la parution des huit premiers fascicules du Dictionnaire de Frédéric Godefroy (qui couvrent la tranche alphabétique A à Besitre), s’exprimait en ces termes: «il est des mots qui n’ont d’autre autorité que des fautes de copiste, ou des erreurs d’éditeurs ou d’auteurs de dictionnaires» (R 10 [1881]: 427). Depuis lors, de nombreux lexicographes se sont encore penchés sur le problème de ces mots fantômes, mais on regrette que les informations concernant ces mots soient dispersées dans divers ouvrages; bien souvent elles sont données à l’occasion d’une étude plus générale, les articles exclusivement consacrés au sujet étant plus rares (cf. p.ex. Buridant 2000 et 2003). Le but de cette base est donc de recueillir et de centraliser ces vocables qui posent problème et de remédier ainsi à la dissémination des informations qui y sont afférentes. Elle met, en outre, à la disposition des médiévistes une typologie des différents cas de mots fantômes dont la base fournit un éventail d’exemples permettant de repérer les erreurs les plus fréquentes et de les corriger le cas échéant. Notre étude se situe à l’intérieur d’un travail de longue haleine entrepris sur le Godefroy (Gdf.), pierre angulaire de la lexicographie du français médiéval, bien qu’il s’agisse d’un dictionnaire âgé de plus d’un siècle, lequel ne fera jamais l’objet d’une refonte. La base a pour objectif prioritaire d’éliminer les mots fantômes du Godefroy, en proposant des rectifications raisonnées s’appuyant sur une docu- 1 http: / / www.atilf.fr/ MotsFantomes Vox Romanica 69 (2010): 156-174 Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 157 mentation sûre. L’ensemble des rectifications constituera un complément au Godefroy, disponible sur le site de l’ATILF, qui pourrait être, en permanence, complété par des éléments proposés par un réseau de lexicologues spécialistes de la langue ancienne. L’ATILF propose ainsi aux médiévistes un outil de travail destiné à faciliter la tâche des lecteurs du Godefroy. Venons-en à présent à notre propos. Le point de départ de notre réflexion se trouve dans l’article note proposé par Gdf. Nous procéderons tout d’abord à un rapide état des lieux de l’article en question avant de nous livrer à une analyse centrée sur l’établissement de la première attestation du sémantisme «notoriété» chez La Tour Landry, à qui la tradition lexicographique attribue la paternité de ce sens (Gdf.; TL; TLF; DHLF). 1. Examen critique de l’article note dans Gdf., TL, TLF et DHLF Sous note (Gdf. 5, 533c), qui présente quatre têtes de paragraphe, se côtoient: «chant», «édit, charte», «notoriété», «tache». Sous la définition «chant», Gdf. ne donne qu’un seul exemple, tiré de Durmart le Galois, ed. E. Stengel (DurmS 77 = DurmG 77) 2 . TL 6, 838, qui reprend cette donnée, fournit de nombreux exemples supplémentaires illustrant le sens de «musikalische Weise, Melodie, Gesang, Musik» dont certains sont déjà cités dans Gdf.C (10, 210c). Il est possible d’enrichir encore la documentation réunie par ces deux dictionnaires par plusieurs occurrences fournies grâce au FEW 7, 196b et au DMF2010. Quant au sens de «édit, charte» dégagé par Godefroy, il est documenté à la fois dans une communication écrite à caractère officiel datée de 1241 et dans un texte littéraire, à savoir le Livre du chemin de long estude de Christine de Pisan. L’exemple isolé illustrant le sens de «notoriété» a retenu notre attention: «Et fust depuis bonne dame et de notte et de moult grant renommee» (Liv. du Chev. De La Tour, c. 3, Bibl. elz.). Il s’agit d’un passage extrait du Livre pour l’enseignement de ses filles par le chevalier Geoffroy de La Tour Landry, édité par Montaiglon en 1854 (LatourLandryM), où le terme s’applique à une personne avantageusement connue. À son tour, TL (6: 839,4) enregistre cette donnée sur la foi de Montaiglon en l’introduisant entre crochets carrés, marquant ainsi qu’il s’agit d’un exemple supplémentaire dû à Lommatzsch: [de notte (= notable) ‘bekannt, anerkannt’: «Et fust depuis bonne dame et de notte et de moult grant renommee», Latour Landry 8)]. L’exemple s’oppose singulièrement par l’interprétation proposée à la fois par Gdf. et TL à la citation qui le suit dans Gdf. 5, 533c, chapeautée, quant à elle, par la glose ‘tache’: «Ses filles et sa race eussent a jamais porté ceste notte» (Marg. D’Ang., Hept., XXXVI, Jacob = Marguerite de Navarre, L’Heptaméron, éd. M. François, XXXVI, p. 264). Il conviendrait, ici, de définir plus opportunément par ‘marque d’infamie, flétrissure’, comme il ressort clairement de l’occurrence: 2 Les sigles des éditions de textes médiévaux sont ceux du DEAF (DEAFBiblEI). Nadine Steinfeld 158 «ledit povre suppliant se doubte . . . que par ce il et sesdiz femme et petiz enfans et autres de son sang et ligne soient a tousjours mais notez d’aucune note d’infamie» (1427, Chancell. Henri VI, L., t. 2, 43, in DMF2010; cf. Huguet qui relève l’expression note d’infamie en 1548 dans la traduction des œuvres de Tacite par Etienne de La Planche et aussi Frantext qui en fournit plusieurs attestations en particulier chez Boaistuau et JLery). Par conséquent, à en juger d’après l’examen de l’article note de Gdf. (5: 533c), le moyen français note pourrait vouloir dire «marque d’appréciation en bien ou en mal que l’on porte à l’endroit d’une personne, désignation favorable ou défavorable d’une personne à l’opinion». Quant à TLF et DHLF, ils répètent TL respectivement sous la forme: «2 e moitié XIV e s. fig. de notte ‘notable (d’une personne)’ (Chevalier de La Tour Landry, 8 ds T.-L.)»/ «Deux autres sens vivants en ancien et moyen français, . . . et ‘notoriété, fait d’être connu’ (apr. 1350, de notte ‘notable’) qui survit dans notoriété et notable, sont sortis d’usage». On observe que, contrairement à ce qu’affirme le DHLF, la locution nominale de note ‘notable’ est usitée au XIX e siècle, puisque Littré, suivi par Guérin, Dictionnaire, enregistre homme de note ‘homme au-dessus du commun, soit par la naissance, soit par le rang ou les qualités personnelles’, qui vient de Prévost, Manuel Lexique, 1750 (cf. infra); cet emploi est caractérisé comme «vieilli» par DG et de «vieux» par Larousse Illustré 1 et TLF. 2. De notte ou une petite bévue d’un éditeur Di Stefano, dans l’Avant-propos de son Dictionnaire des locutions en moyen français (DiStefLoc, p. X), signale de notte = notable comme un fantôme possible; il propose de lire devotte, le texte offrant plusieurs occurrences de devotement (éd. Eckrich, chap. 4, 26, 31, 106). En effet, l’interprétation de notte = notable n’est pas convaincante. Le contexte relate l’histoire exemplaire d’une demoiselle sauvée du péché de la chair, du déshonneur et de la mort «pour aourer et gracier Dieu et pour prier pour les deffuncts», le commentaire moralisateur exhorte donc les jeunes filles à prier les morts non seulement au réveil, mais aussi au coucher, comme le faisait la fille de l’empereur, laquelle ne manquait jamais à ses dévotions quotidiennes. On sait que le Livre pour l’enseignement de ses filles de La Tour Landry a connu un succès important en dehors de la France. Au passage correspondant, la traduction anglaise de Caxton terminée en 1483 et imprimée en 1484, sous le titre The Book of the Knight of the Tower, qui suit très fidèlement le Livre, porte: «And she was after a good lady and deuoute and of moche grete renomme» (William Caxton [trad.], The Book of the Knight of the Tower, ed. M. Y. Offord, Oxford 1971, chap. 3, p. 16). L’édition la plus récente du Livre est celle de Helen M. Eckrich, An edition of the «Livre du Chevalier de la Tour Landry pour l’enseignement de ses filles», parue en 1970 (LatourLandryE). Le texte publié propose une transcription du manuscrit additionnel 17447 de la British Library. Il porte la leçon devote (Le ij e chappitre parle de deux filles d’un empereur dont l’une estoit devote et l’autre non, Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 159 p. 7/ 2) qui confirme celle de la traduction anglaise de Caxton. Par ailleurs, l’adjectif féminin devote apparaît, une seconde fois, un peu plus loin dans le chapitre 100, intitulé Des bonnes dames qui estoient femmes aus mescreans: «Si est bon exemple que toute bonne femme combien que elle ait divers ou mauvais seigneur ne doit pas pour tant laissier a servir Dieu et li obeir, aincois doit estre plus humble et devote pour empetrer grace de Dieu pour elle et pour son mari» (p. 155). Nous avons étudié comment fonctionne la coordination dans le texte. Il s’avère que les binômes synonymiques de facture ornementaire sont légion (rendre grâces et louenge p. 5; germer et fructifier p. 8; pour moins dormir et avoir moins de repos p. 8; vivre dissoluement et desordeneement p. 10; j’en suis dampnee et perdue p. 15; leur abaissement et leur humilité p. 16; moquee et rigolee p. 28, etc). On constate que bonne dame et juste (p. 107) alterne avec doulce femme et humble (p. 128), la sage femme et bonne dame (p. 32), preudefemme et charitable (p. 15), preudefemme et bonne dame (p. 112) et enfin bonnes femmes et nettes (p. 91). Il est plus probable que bonne dame soit coordonné à un adjectif qu’à une locution, à en juger d’après ce rapide survol du procédé de l’accumulation rhétorique à visée purement stylistique pratiqué par l’auteur. À la demande de Gilles Roques, Danielle Bohler, qui prépare une édition du Livre du Chevalier de La Tour Landry, a obligeamment vérifié la leçon dans les manuscrits qu’elle a transcrits ou dont elle possède la photocopie. Sa réponse va dans le sens attendu. Elle confirme que c’est incontestablement devote qui se lit dans le manuscrit BR 9542 (de la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles). Paléographiquement, on observe, sans la moindre hésitation, qu’il n’y a pas de coupure entre de et note et on lit clairement un <v> et non un <n>. Même si Montaiglon n’a pas vu ce manuscrit-là, il connaissait pourtant le manuscrit de Londres qu’il trouvait excellent (BL Royal 19 C VII ou ? VIII Préface LatourLandryM XLIII) et dont curieusement il ne s’est pas servi pour une correction possible: ce manuscrit donne aussi clairement devote. Voici ce que dit Montaiglon à ce propos dans la Préface de son édition du Livre: Mais il n’y en a pas de manuscrits qu’en France, car, pendant mon séjour à Londres, j’en ai pu voir et collationner un excellent, aussi bon, sinon même meilleur que notre manuscrit 7403 [nouvelle cote: B.N.f.fr.1190]. C’est sur leur comparaison, et en me servant des deux, que j’ai établi le texte que je publie; ils sont les deux plus anciens, contemporains l’un de l’autre, et ne sont pas écrits dans un autre dialecte, ni même avec une orthographe sensiblement différente, ce qui m’a permis de prendre toujours la meilleure leçon donnée par l’un ou l’autre, sans craindre d’encourir le reproche d’avoir mélangé des formes contraires et mis ensemble des choses opposées (p. xlii-xliii). Et d’ajouter un peu plus loin: La bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles en possède deux manuscrits sur parchemin (n° 9308 et 9542) . . . Nous ne les connaissons pas; mais le manuscrit 7403 et celui de Londres sont trop bons, et en même temps trop conformes, pour qu’ils nous eût été nécessaire d’en consulter encore d’autres (p. xliv). Nadine Steinfeld 160 Une vérification supplémentaire dans deux manuscrits plus tardifs que BR 9542 (il s’agit des ms. Vienne Bibliothèque nationale 2615 et BR 9308) montre que là encore on lit devote. 3. Les conséquences ultérieures de cette petite bévue d’un éditeur Gilles Roques 3 nous a aimablement signalé la présence, un siècle plus tard, de la locution de note dans Le Chevalier des dames (ca. 1462-77). Dans le glossaire de son édition critique, Jean Miquet, à la suite de Gdf., traduit note, leçon personnelle du ms. A, par «notoriété»: «Virgile estoit homme de note Et en tromper n’avoit paresse, Mais on densa selon sa note Et fut trompé par tromperesse» (v. 3856-59). Au passage correspondant, les manuscrits BC portent de rote, tandis que DEF donnent de riote (cf. éd. Fields, v. 3819) qui, de prime abord, conviennent mal au texte. Si la leçon de A, opposée à la coalition des autres manuscrits, est la plus satisfaisante, l’interprétation proposée par Jean Miquet n’est, par contre, pas très convaincante. La consultation du FEW 7, 197a 4 et du DMF2010, nous inciterait plutôt à comprendre que Virgile, par sa propension à tromper les autres, était digne de blâme, ce qui ne vaut en aucun cas pour la bonne dame qui fait preuve de grande dévotion dans le deuxième chapitre du Livre pour l’enseignement de ses filles de La Tour Landry. En effet, de la consultation du FEW, qui se réfère aux Sermons saint Bernart (SBernAn 1 F, 168, 12), au Roman de la Rose (RosemLangl, 8245 = RosemLec, 8215) 5 et au glossaire de Chastellain établi par Heilemann (Der Wortschatz von Georges Chastellain nach seiner Chronik = Chastell), il ressort que l’ancien et le moyen français not(t)e a dû signifier ‘reproche, blâme’, ‘remarque, observation’. Nous avons passé au crible les attestations de note dans Chastell. (1) Je François doncques de naissance et exalteur de la nation, pourroie estre rédargué ici, ce sembleroit, et prouvé contrediseur à moy-mesme, parce que je semble déturper, par mon escrire, ceux dont je me vante estre avanceur de leur clarté, et que plus affecté à la louenge de la maison de Bourgogne, je me forme contraire de celle de France par luy imputer note (ChastellK 4, 393-94) [Chastell 106 «reproche»; définition reprise par FEW 7, 197a]. Moi, qui suis donc un Français de naissance et un exaltateur de la nation, je pourrais être désapprouvé ici, semblerait-il, et convaincu de me contredire moi-même, parce que je semble porter atteinte, par mes écrits, à ceux dont je me vante de favoriser le lustre, et que, plus attaché à la louange de la maison de Bourgogne, je me suis déclaré contre celle de France en lui attribuant un blâme. 3 Je profite de cette occasion pour remercier Gilles Roques pour l’aide et le soutien qu’il m’a apportés pour la rédaction de cet article. 4 Nous faisons remarquer que le FEW 7, 197a, nota, n’a pas enregistré, à juste titre, la donnée LatourLandryM relevée par Gdf. 5, 533c, note. 5 TL 6, 838, 48-51 classe l’exemple sous les emplois figurés de note. Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 161 C’est en ces termes que s’exprime Georges Chastellain, qui «s’excuse de partialité en ses escrits, mais veut monstrer la vérité des choses» dans sa Chronique, livre VI, seconde partie, chapitre 38. Un peu plus loin dans le texte, l’auteur s’explique sur ce qu’il reproche à la maison de France: il dénonce l’ingratitude des Français à l’égard du duc Philippe de Bourgogne, qu’ils n’ont jamais voulu reconnaître, selon lui, comme un homme de bien et leur bienfaiteur. (2) Et vous, qui savez que toute ceste murmure devers vous deux ne se nourrit que en ce que vous vous tenez absent de sa personne, que vous fuyez le repaire de sa maison et en quérez l’eslonge, où le dussiez hanter et visiter tous les jours, le conjouir et le solagier de paroles, comme pères vieillars désirent, certes, me semble, si vostre plaisir portoit de vous joindre emprès luy, de mettre sur son sens toutes vos imaginations et querelles et vous donner bon temps, vous, de vous-mesme, par vostre vertu et maugré tous vos hayneux, viendriez au-dessus de tout; vous donneriez frayeur à ceux où il y a note et faute; vous les verriez fondre et démolir par eux-mesmes (ChastellK 4, 329-30) [Chastell 106 «reproche»; définition reprise par FEW 7, 197a]. Et vous, qui savez que toute cette querelle entre vous deux [le père et son fils] ne se nourrit que du fait que vous vous tenez éloigné de sa personne, que vous fuiez le séjour de sa maison et cherchez l’éloignement, au lieu de le fréquenter et visiter tous les jours, lui présenter vos respects et le réjouir de paroles comme le désirent des pères âgés, certes, il me semble, si votre plaisir vous portait à vous rendre chez lui afin de vous réconcilier, à vous remettre à lui pour ce qui est de vos intentions et querelles et vous divertir, vous, de vousmême, par votre force morale et malgré tous vos ennemis, viendriez à bout de tout; vous donneriez frayeur à ceux qui vous blâment et accusent; vous les verriez s’écrouler et se détruire par eux-mêmes. Tels sont les sages propos tenus par le sénéchal de Normandie au comte de Charolois, dans l’espoir de le convaincre de «retourner à l’amour paternelle par le sentier d’obéissance filiale» (ChastellK 4, 320). (3) Car certainement plus actif engin, ne plus esprit soubtil n’avoit eu longuement par avant en France que cestui, ne mieux recueillant en luy toutes choses par une légère conception; mais le vouloir ouvrer tout et faire de sa teste et présumer de son propre sens devant autrui conseil, luy fit donner des notes en couvertes bouches, et fit engendrer froidures en cœurs de ses subjets envers luy et acquérir renommée non convenable à son estat et peu d’amour et de grâce de son peuple (ChastellK 4, 197) [Chastell 106 «reproche»; définition reprise par FEW 7, 197a]. Car certainement il n’y avait pas eu longtemps auparavant en France d’esprit plus actif et plus subtil que celui-ci, ni de mieux assimilant toutes les choses avec une grande facilité de compréhension; mais la volonté d’agir en tout de sa propre autorité et de ne suivre que son idée sans tenir compte des conseils d’autrui, lui valut des reproches que chacun garda pour soi, et fit naître à son égard des rancunes dans le cœur de ses sujets et acquérir une renommée qui ne convenait pas à son état et peu d’amour et de grâce de son peuple. Chastellain insiste ici sur un aspect négatif de la personnalité de Louis XI, qu’il présente sous les traits d’une forte tête. Nadine Steinfeld 162 (4) Et à regret et à dur se trouva au lieu; car n’y voyoit œil d’homme qui le regardast, qu’il ne pensast que ce fust à charge et à note de son péché (ChastellK 5, 70) [Chastell 106 «reproche»; définition reprise par FEW 7, 197a]. Et il se trouva à regret et à contre cœur sur les lieux; car il n’y voyait œil d’homme qui le regarde sans penser que c’était pour l’accuser et le blamer de son péché. Le duc d’Estampes, nouveau comte de Nevers, arrive à Hesdin, où il sera reçu par le duc de Bourgogne, lequel va s’employer à le raisonner et à l’exhorter à bien traiter sa belle sœur, la veuve de son frère aîné, le comte Charles de Nevers, décédé sans laisser d’enfant derrière lui, dont il a hérité tous les biens. En effet, la douairière de Nevers s’est plainte au duc de Bourgogne que le frère de feu son mari se montrait très dur à son égard, alors qu’elle avait subi un lourd préjudice. (5) Et y entra ledit archevesque solemnellement et en prit le possès, et gracieusement s’y conduisit depuis sans aucune note (ChastellK 4, 270) [Chastell 106 sans aucune note «irréprochablement»]. Ledit archevêque y entra solennellement et en prit possession [de l’église de Saint-Vast d’Arras], et s’y conduisit depuis sans mériter le moindre blâme. (6) En quoy plusieurs blâmoient le dauphin et lui imputoient à mauvais sang sa manière de faire et de soy esjoïr ainsi en la mort de son père publiquement et comme tout desnaturé, et en fut tenu moins de bien de luy entre tous les bons et mesmement dedens le courage du duc, qui en cela et en autre chose mist grant note, comme cy-après se trouvera assez que ce ne fut mie sans cause (ChastellK 3, 448) [Chastell 106 mettre grant note en qch. «blâmer qch.»; définition reprise par FEW 7, 197a]. En quoi plusieurs blâmaient le dauphin et lui imputaient comme une tare sa manière de faire [son père accordait, lui aussi, foi aux prédictions des astronomes] et de se réjouir publiquement de la mort de son père et le considéraient comme complètement dénaturé, et il chuta dans l’estime parmi tous les bons et également dans le cœur du duc, qui blâma cette conduite et autre chose, comme il se trouvera bien ci-après que ce ne fut pas sans raison. Le passage mentionne la maladie du roi dont les astrologues avaient prédit qu’il n’en échapperait pas. Le fils indigne, à qui il tarde de monter sur le trône, se réjouit ouvertement de la mort prochaine de son père annoncée par les pronostiqueurs. (7) Car certes après cestes choses-icy advenues et qui estoient de grant note, plus alloit le temps avant, que plus se trouvoient les matères toudis aigres et dangereuses entre ces deux princes (ChastellK 3, 389) [Chastell 106 estre de grant note «être bien reprochable»]. Car certes après les choses qui étaient arrivées ici et qui étaient bien blâmables [les morts suspectes (par empoisonnement) du roi Lancelot et de messire Jehan de Coymbre], plus le temps passait et plus les sujets de discussion entre ces deux princes se trouvaient toujours pleins d’amertume et de menaces. Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 163 (8) car moult couroient estranges langages et divers, et qui estoient de mauvaise note (ChastellK 5, 92) [Chastell 79 note «sens, signification»; FEW 7, 197a interprète malencontreusement de mauvaise note «de mauvais renom»]. «Car beaucoup de bruits sinistres et menaçants couraient, et qui éveillaient les soupçons» au sujet de la promesse, qui ne sera pas tenue, d’une rencontre pour tenter de réconcilier les rois Édouard et Louis XI que tout oppose. (9) car desjà ledit de Lannoy en avoit vu plusieurs apparences de mauvaise note et dont les fins estoient de mauvais espoir (ChastellK 3, 79) [Chastell 299 note «présage, augure»; FEW 7, 197a interprète malencontreusement de mauvaise note «de mauvais renom»]. car déjà ledit Lannoy en avait vu plusieurs signes qui éveillaient les soupçons et qui étaient de mauvais augure. En effet, l’évêché d’Utrecht est échu à un redoutable tyran, qui affiche ses intentions. Il n’hésitera pas à user de la force et de la terreur pour faire plier la Hollande «car estoit cestui eslu venu parfois à La Haye soy monstrer droit-là, en route et multitude de gens armés et embastonnés, moult hautainement et en grant orgueil, comme pour monstrer barbe à tous autres du parti contraire et donner à cognoistre que maintenant estoit-il celuy devant qui tout se ploieroit, voulsist ou non, car il avoit en main ce par quoy il en seroit maistre» (ChastellK 3, 79). (10) ledit connestable se devoit sagement conduire au lez de par-deca afin que le roy n’y prist mauvaise note (ChastellK 5, 393) [Chastell 50 prendre mauvaise note à qch. «concevoir des soupçons»; définition reprise par FEW 7, 197a]. ledit connétable devait se conduire sagement sous tous les rapports afin que le roi ne conçoive pas des soupçons. À noter les locutions synonymiques mfr. prendre de la souspeçon/ mettre soupeçon/ mettre scrupules à qch. «concevoir des soupçons» (Gdf.C; Chastell; DMF2010). (11) Et varioit et changeoit propos diversement, par quoy la note y estoit toute claire qu’il y avoit du mal (ChastellK 5, 83) [Chastell 126 «appréhension, soupçon»]. Et il [le bâtard de Rubempré à la conduite suspecte] variait et changeait son discours de diverses manières, ce qui faisait présumer qu’il y avait de toute évidence quelque mal làdesssous. Voici des attestations supplémentaires de note, dues à la plume de Georges Chastellain: (12) Et que beaucoup y aidoit, c’estoit que le bastard, conduiseur de ceste barge, estoit un homme de mauvais nom et de léger conseil en mal faire, et pour tant, l’un joint avecques l’autre, la note y estoit tant plus grande (ChastellK 5, 84) [attestation non recensée dans Chastell]. Nadine Steinfeld 164 Et ce qui y aidait beaucoup [à enfler la rumeur soupçonneuse], c’était que le bâtard, le capitaine de ce navire, était un homme de mauvaise réputation et qui donnait facilement des conseils à mal agir, et ainsi, tout cela mis bout à bout, les soupçons grandissaient d’autant. (13) Et en ce pendant le duc esperoit de pooir apprendre et sentir comment sainement et a son honneur il poroit donner responce en ceste haulte matere sans y avoir charge ne note (Chastellain, Chronique. Les fragments du livre IV relevés par l’Additional Manuscript 54156 de la British Library, éd. J.-C. Delclos, p. 291 = DMF2010) [gloss. éd. «tache, blâme»]. Le duc espérait pouvoir apprendre et sentir comment il pourrait donner raisonnablement et honnorablement une réponse à ce sujet important sans mériter un reproche ou un blâme. À noter ici le binôme synonymique charge ne note (cf. citation 4) que l’on peut rapprocher des couples note et faute (cf. citation 2), note ou suppeçon (cf. citation 16), note ne/ et reproche (cf. citations 18/ 19). (14) il [le comte d’Armagnac] maintenoit [sa sœur] en usage d’autre femme . . . De laquelle chose, et pour ce que ung tel esclandre estoit escheu en ung si hault homme, la ou la honte estoit tant plus de grant note, toute France en estoit en murmure et mesme toute la crestienneté esventee du cas (Id., ibid., p. 255 = DMF2010) [gloss. éd. de note «d’importance», qui renvoie cependant à une autre occurrence de cette locution prépositionnelle, p. 260; définition erronée reprise par DMF2010]. Il [le comte d’Armagnac] avait sa sœur pour maîtresse. Pour cette raison, et pour ce qu’un tel scandale mettait en cause un homme d’un rang aussi élevé, sujet chez qui la honte était d’autant plus blâmable, toute la France en était révoltée et même toute la chrétienté avait eu vent du cas. (15) Se doncques les tribulations que j’ay toucees et toutes en ung temps sont de note, bien le furent aussi celles qui regnoient en France pour ce mesme temps (Id., ibid., p. 260 = DMF2010) [gloss. éd. de note «d’importance», qui renvoie seulement à l’occurrence de cette locution prépositionnelle p. 260, alors qu’elle apparaît aussi p. 255; définition erronée reprise par DMF2010]. Si donc les malheurs [les divisions à l’intérieur de la chrétienté aux alentours de 1459] que j’ai mentionnés et tous survenant au même moment sont blâmables, bien le furent aussi ceux qui règnaient en France à la même époque (Id., ibid., p. 260 = DMF2010). On relève, v. 1440, une occurrence supplémentaire de note avec la valeur de «reproche, accusation» chez Marcadé: (16) Chevallier doit estre léal, Et vous nous tenez desloial Quant nous baillez de trahison Aulcune note ou suppeçon (Marcadé, Myst. Pass. Arras R., v. 22375 = DMF2010). Chevalier doit être loyal, Et vous nous considérez comme déloyal Quand vous nous accusez ou soupçonnez de trahison. Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 165 Outre ce texte, deux autres occurrences de ce substantif apparaissent ultérieurement dans les Cent Nouvelles Nouvelles (ca. 1460) et chez Olivier de La Marche (ca. 1470): (17) D’une chose tant seulement estoit noté dont il n’estoit pas cause, mais estoit celuy a qui plus en desplaisoit; et la raison y estoit bonne. Et pour dire la note que de luy estoit, c’estoit qu’il estoit coupault par faulte d’avoir femme aultre que bonne (CentNouvS, p. 310 = DMF2010) [gloss. éd. «renommée»; définition reprise et aménagée par DMF2010 sous la forme «appréciation (portée sur qqn)»; quant à noter, il est, lui aussi, malencontreusement traduit par «remarquer» dans le gloss. éd. Sweetser, et à sa suite par DMF2010, qui relève trois occurrences de noter qqn de qqc «remarquer, signaler qqc à son propos» dans CentNouvS]. D’une chose seulement était blâmé [un homme de bien] dont il n’était pas la cause, mais il était celui à qui cela causait le plus de désagrément, et il y avait de quoi. Et pour dire le blâme qui pesait sur lui, c’était qu’il était un mari trompé parce qu’il avait commis la faute d’épouser une femme qui n’avait rien d’une femme vertueuse. (18) Prenez exemple d’ensievyr ses bonnes meurs [du bon duc Phelippe l’Asseuré], et jamais homme ne vous en dira note ne reproche (Olivier de La Marche, Mémoires, éd. Beaune/ D’Arbaumont, t. 1, p. 100). Prenez exemple de suivre ses bonnes mœurs et jamais on ne vous en fera le moindre reproche. (19) [le duc Jehan de Bourgoingne] en intencion qu’il n’eust la note et la reproche qu’à luy eust tenu le rappaisement du royaulme, il osa venir à sa mort, et mourut la dague au poing (Id., ibid., p. 201 = Littré = La Curne). Pour ne pas être blâmé de ce que le retour de la paix dans le royaume aurait dépendu de lui, il se risqua à aller au-devant de sa mort, et mourut la dague au poing. Parmi les sens dégagés par DMF2010, celui de «signe magique, talisman» a retenu notre attention. Il apparaît à deux reprises dans le Songe du Vergier (1378), accompagné d’une condamnation de l’Art notoire - ars notoria, emprunté à saint Thomas - qui est le «système de recettes cabalistiques au moyen duquel on prétendait obtenir une science universelle immédiatement infuse» (éd. du Songe du vergier, 2 e partie, p. 196), ou, dans un sens plus large, l’utilisation de l’écriture dans des opérations magiques: (20) Le Chevalier confesse assez que l’Art notoire est dampnable et le preuve par plusieurs raysons; et si dit aussi que nul ne doit user de notes, caractes ou figures pour avoir aucune guerison (Songe verg. S., t. 1, p. 388 = DMF2010). Le Chevalier avoue que l’Art notoire est répréhensible et le prouve par plusieurs arguments; et il dit aussi que personne ne doit user de signes magiques pour obtenir une guérison. Nadine Steinfeld 166 (21) Come ce n’est mie, aussi, chose lysible user d’aucunes notes, figures ou caractes pour recouvrer aucune gueryson (Id., ibid.). Comme ce n’est pas, aussi, une chose permise que d’user de signes magiques pour se rétablir. Il apparaît donc que jusqu’à la fin du XV e siècle, les attestations de note que nous avons recensées documentent, en dehors des sens développés à partir du sème ‘signe, marque (spécialement d’un son musical, d’un caractère graphique)’, les acceptions ‘reproche, blâme, accusation’, ‘tache, flétrissure, honte’, usuelles au Moyen Âge (cf. Huguet), lesquelles sont dues au latin nota, très usité avec le sens défavorable ‘marque d’infâmie’. Par conséquent, le principe d’une mélecture pour devotte dans LatourLandryM étant admis, l’attestation de note ‘notoriété’ dans Le Chevalier des dames (ca 1462-77) se trouve désormais isolée. De plus, faisons remarquer qu’on ne trouve aucune trace de la locution nominale homme de note ‘homme au-dessus du commun, soit par sa naissance, soit par le rang ou par les qualités personnelles’ dans la lexicographie avant la 2 e moitié du XVIII e siècle (1750, Prévost, Manuel lexique, s. note). Antérieurement, on relève l’expression de bonne note qui sert à qualifier l’appréciation que l’on porte sur un ouvrage manuscrit jugé de qualité: «Mr l’archevêque de Thoulouse luy porte un volume manuscrit qu’il a du Libanius, de bonne note, et dont il espere se prévaloir pour la correction du texte de ces oraisons» (1637, Peiresc, Lettres à Bouchard, t. 4, p. 175, in Frantext). 4. Nouvelles propositions d’interprétation de Virgile estoit homme de note dans Le Chevalier des dames (ca 1462-77) 4.1 La réaction proféministe contre le Roman de la Rose Venons-en à présent au Chevalier des dames du Dolent Fortuné (ca 1462-77), édité en 1990 par Jean Miquet 6 , où l’on rencontre l’attestation quelque peu sibylline de homme de note, et rappelons brièvement le contexte historique dans lequel se situe l’ouvrage en question. Œuvre à succès à son époque, ce poème constitue un argument raisonné en faveur de la femme. Noble cœur, épris de Noblesse Féminine, défend l’honneur de sa dame contre les calomnies de Cœur Vilain et de Male Bouche. Dame Nature et la Vierge interviendront aussi en faveur de la femme. Le but le plus évident du poème est celui de la réfutation du Roman de la Rose de Jean de Meung et d’autres écrits anti-féministes. Noblesse Féminine conjure Dame Nature de la défendre contre les pires mensonges qui corrompent l’esprit de tout 6 Miquet a retenu le ms. A comme manuscrit de base de son édition (Introduction, p. 29). Quant à l’édition de Fields, parue en 1980, elle reproduit le texte du manuscrit F. Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 167 le monde, selon lesquels c’est la femme, rebelle à Dieu qui par la pomme nous a tous menés à la mort. Depuis ce temps les femmes n’ont cessé de nuire aux hommes, pour preuve les exemples de Salomon, Virgile, Aristote et Samson, cités comme parangons de la sagesse ou de la force vaincues par la femme dans la littérature anti-féminine médiévale: Eve nostre premïere mere, Pour ce que pecherresse elle y ere; Que le cop de la mort amere Nous vient par elle. Arguant, et par envie felle, Fraude et decepcïon en elle, Et qu’a Dieu elle estoit rebelle, Premier que l’omme Pour frïandise d’une pomme; Et que, pourtant, toute la somme Des femmes est d’itelle gomme, Et encor pire . . . Qui pour prouver Sa raison et nous reprouver, Il a esté prendre et trouver, Cuidant son fait mieulx aprouver; Les plus expers, Les glorïeulx, excellens clercs, Disans que par noz faiz divers Se sont tumbez tous a l’envers; Et pris le bon, Qui estoit tout contraire au bon. Desquelz si estoit Salemon, Virgile, Aristote et Sanson, Adjoustant en ce Que l’un en perdist sapïence, L’autre mesusoit de scïence, Le tiers trompé en corpulence Comme en sa force, Par quoy il conclut que c’est force, Et a le maintenir s’efforce, Que nostre corps n’est qu’une escorce Dehors paree, Ou mainte teste fort barree De sens a esté esgaree, Souillee et tout desemparee. Si en a fait Maint villain livre qui deffait Mon honneur dont il me desplaist Qu’il me fault endurer son plait, Car mainte prose A mis au Roman de la Rose qui est de tres villaine glose Et faulse en soy, bien dire lose, Et faicte a tort (1309-20; 1344-76). L’exemple de ces hommes victimes des ruses féminines, montre que l’intelligence masculine ne les rend que plus coupables, car comme le dit si bien le roman de Renart le Contrefait au sujet de Virgile enfermé dans la corbeille: «Par peu penser fu descheü Cil qui fu tant sage sceü. Se a le fin pensé eüst, La honte demourée fust» (RenContrR, v. 29475-78). Ni Salomon, ni Virgile, ni Aristote, ces maîtres de toute science, n’ont trouvé dans la philosophie, qui ne les défend pas contre les séductions de l’amour et les laisse exposés à toutes les chutes, la force de se vaincre euxmêmes. L’omniscience de Virgile - son don de clergie précisément - n’aurait-elle pas dû l’empêcher de s’aventurer comme un béjaune, de prendre place dans la corbeille (cf. ci-dessous)? Pour faire vostre fait plus bon, Vous mectez tousjours en proverbe Comment Virgile et Salemon Par femme sont tumbez sur l’erbe (3779-82)/ En ce point en est il de tous, Et de Virgille et d’Aristote, Que femme ne les mist en soubz 7 Mais leur cuer mesmes qui redote.Virgile estoit homme de note Et en tromper n’avoit paresse, Mais on densa selon sa note Et fut trompé par tromperesse (3852-59) 7 Dans les notes sur le texte et les variantes (p. 238), Miquet précise que le v. 3854 peut être un rappel de la légende, courante au Moyen Âge, du vieux philosophe Aristote chevauché par une jeune femme, ou peut se comprendre figurativement. La mésaventure d’Aristote est des plus célèbres. Le philosophe voulait arracher Alexandre, son élève, à l’amour de la belle Campaspe, et la jeune femme avait juré de se venger de ce vieux magister incommode. Un matin donc qu’Aristote travaille dans sa chambre, Campaspe, vêtue d’une simple chemise violette, passe et repasse sous les fenêtres en cueillant de la menthe en fleur. À cette vue, le sage s’émeut; il descend dans le jardin et jure à Campaspe qu’il l’aime. Mais la belle Indienne exige qu’il le lui prouve en se laissant brider, seller et en la portant sur son dos. Alexandre, qui a tout vu, arrive sur ces entrefaites, et surprend son maître dans cette fâcheuse posture. Sans s’étonner le vieux logicien Nadine Steinfeld 168 Plus est l’omme sage et expert Et moins y doit on consentir chose par quoy honneur se pert, Ne Dieu reprouche y peut sentir; Mais quant son cuer veult assentir A beau parler de meschans femmes, Pourvoie donc du repentir, S’il a mal c’est sa faulte mesmes (3812-19). S’ils ne peuvent lutter contre les flatteries des femmes, comment peuvent-ils donc résister au diable (3820-67)? Les mêmes personnages empruntés à la tradition biblique et classique sont cités par le Roman de la Rose (RosemLec 16300, 16661, 18119 [Salomon]; 8979, 16295, 16556, 19139, 21299 [Virgile]; 18001, 18167 [Aristote]; 9173, 16649 [Samson]), mais sont utilisés comme preuves de la faiblesse et de la stupidité masculines pour un public qui connaît leur exemple. 4.2 Le Virgile médiéval était-il un être multiforme, un homme de note, un homme de riote, ou encore un homme de rote? Le contexte dans lequel apparaît «Virgile estoit homme de note» dans le poème du Chevalier des dames semble imposer l’emploi défavorable et exclure, comme l’envisage l’éditeur, le sens ‘notoriété’. Dans le passage en question, le poète prend à partie Virgile qu’il présente comme un homme blâmable qui «en tromper n’avoit paresse» et qui «mesusoit de scïence» (v. 1358). On remarque, en examinant les données de la tradition manuscrite, que les manuscrits BC donnent de rote, DEF portent de riote (F est le ms. de base de l’éd. Fields publiée en 1980, cf. v. 3819), tandis que A présente une leçon indépendante de note (Chevalier des dames, éd. Miquet, Variantes, p. 217, v. 3856). De rote est-il à considérer comme une faute de plume pour de riote que les éditeurs Fields et Miquet définissent respectivement ‘débat’, ‘débat, discussion’ dans le glossaire? Le mot riote est fréquemment employé avec le sémantisme ‘dispute, querelle’ en ancien et moyen français (Gdf. s. riote 2 ; TL s. rïote; DMF2; FEW 10, 400a N5 et 22/ 1, 75a: o. i.). C’est aussi le sens que nous lui trouvons dans le Conte dou wardecors de Baudouin de Condé (ca 1280), où le mot rime, là aussi, avec note: «Haus hom ne doit amer riote, Car c’est une mauvaise note» (BaudCondS, p. 28, v. 289-90). Mais, on dirait que l’auteur y attache plutôt le sens de ‘comportement déraisonnable, folie’ uniquement relevé en ancien français (cf. ex. dans TL 8, 1307 ‘törichtes Treiben’; TLF 14, 1163a). L’idée est celle, nous semble-t-il, d’un jugement négatif porté tire lui-même la moralité de l’aventure: Combien, lui dit-il, un jeune prince ne doit-il pas se défier de l’amour, puisque un vieux philosophe comme lui s’y laisse prendre. Cf. HandArC, v. 356- 494 et Storost 1956: 186-201. Mais, ce que l’on sait moins, c’est que d’aucuns rattachent également cet exemplum bien connu à Virgile, comme c’est peut-être le cas ici et de manière évidente chez le troubadour catalan Guillem de Cervera (qui se confond en réalité avec Cerveri [dit de Girona]), lequel rédigea, vers 1280, une longue série de Proverbes: «Vergilis l’encantayre Volc com besti’ anar, Si com vi l’emperayre: Tant saub sa fiyla far» (R 15 [1886]: 95, quatrain 996). Les deux anecdotes de la légende du magicien (l’encantayre) et du poète transformé en roncin se trouvent soudées sous le nom de Virgile dans le texte de Guillem de Cervera (Roncaglia 1985: 272-73). Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 169 sur Virgile, confortée par le vers qui suit. Remarquons que cette appréciation dépréciative s’oppose à la sagesse légendaire de Virgile dont les épithètes laudatives caractéristiques 8 sont sage et soutil/ expert ‘ingénieux, savant’. Les v. 3856-57 du Chevalier des dames contiennent peut-être une attaque contre l’écrivain païen qui suscitait la méfiance ou plus vraisemblablement une allusion à l’anecdote légendaire du piège tendu à son ami, le poète tragique Varius, lequel avait une femme extrêmement cultivée avec laquelle le Mantouan entretenait des rapports adultères et à laquelle il donna, après l’avoir écrite, une tragédie que cette femme remit à son mari, comme une œuvre qu’elle aurait écrite elle-même. Varius lut cette pièce en public et la donna pour une œuvre de lui. D’aucuns veulent que Virgile évoque cette histoire au moyen d’une allégorie, la querelle des deux bergers Ménalque et Damète, dans la troisième Bucolique, où l’un des interlocuteurs est accusé d’avoir tendu des pièges au bouc 9 . En effet, le prix de la tragédie avait été un bouc. Cette histoire de tragédie détournée, et ce singulier racontar d’après lequel cette tragédie avait été passée de Virgile à Varius par la femme qu’ils aimaient en commun, eut beaucoup de succès auprès des scholiastes et des biographes anciens. Il n’est pas impossible non plus que l’allusion «Et en tromper n’avoit paresse» (3857) renvoie aux deux épisodes légendaires qui font suite au récit de l’humiliation subie par le poète exposé à la risée publique dans la célèbre scène du panier (cf. ci-dessous), où «il fut trompé par tromperesse» (v. 3859). En effet, la fille de l’empereur avait raconté à son père que Virgile avait trompé l’individu qui était chargé de lui livrer des roses, et qu’il s’était caché sous les fleurs au fond de la corbeille; mais en hissant le panier, intriguée par son poids, elle avait fini par apercevoir le scélérat qui voulait la prendre par surprise. Alors l’empereur fit jeter l’infâme Mantouan en prison. Virgile, menacé d’exécution, se fit apporter un baquet d’eau, dans lequel il disparut après avoir prononcé une formule magique 10 . Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Mortifié et humilié par cette exposition dans la corbeille devant le peuple de Rome,Virgile, par magie, fait s’éteindre tous les feux dans la ville de Rome, et quand 8 Cf. «Grans clers fu, sages et soutieus, Virgiles, n’en cuit nus de tieus, Car il fu teus clers a son tans Que pou en estoit de si grans; Encor pert bien a son ouvrage K’en lui ot soutieu hom et sage; Par l’uevre connoist on l’ouvrier, Ce puet on par droit tesmoignier» (CleomH 1817-24)/ «Sages fu Virgiles et soutis et voult prover touz les usages de clergies a son pooir, tant comme il en pot savoir» (ImMondePrP 185)/ «Aussi ne fist le cler Virgille. Si n’ot il mie en nulle ville Si sage clerc ne si sciant, Si soubtil ne si cler veant» (RenContrR, v. 29351-54)/ «Virgile si fust tres sage et tres expert en toutes sciences» (Songe verg. S., t. 1, p. 410, § 9). 9 Virgile, Bucoliques, éd. E. de Saint-Denis, Paris 1963: Introduction, p. vi; III e Bucolique, p. 34, v. 17-18; Hubaux 1934: 343-59. 10 Le troubadour Guiraut de Calanson, dans le sirventés Fadet joglar, exige du jongleur Fadet la connaissance, non pas de la poésie de Virgile, mais celle de l’histoire merveilleuse dont ce dernier est le protagoniste. Le répertoire comprend les références que voici: «De Virgili, Com de la conca˙s saup cobrir; E del vergier, E del pesquier E del fuc que saup escantir» (F. Pirot, «Recherches sur les connaissances littéraires des troubadours occitans des XII e et XIII e siècles», Memorias de la Real Academia de Buenas Letras de Barcelona, 14, 1972, p. 573). Nadine Steinfeld 170 l’empereur, sous la pression des habitants affamés, le supplia de leur venir en aide, le magicien déclara que le feu pouvait être rétabli, mais à une seule condition que la femme qui l’avait humilié s’expose à son tour, toute nue sur la place du marché et qu’elle autorise les gens, les uns après les autres, à allumer leur bougie et torche . . . à son con. L’enchantement allait continuer jusqu’à ce que chaque Romain l’aurait visitée, car une torche ne pouvait en allumer une autre 11 . Cependant, dans le passage qui occupe les v. 3856-59, l’auteur ou le copiste du manuscrit A ne jongle-t-il pas avec les différentes acceptions possibles de note ‘signe, marque [d’un son musical, d’un caractère graphique, de l’art cabalistique]’? N’exploite-t-il pas une métaphore musicale filée (note [2 fois], var. rote; densa) quand il adresse des reproches à Virgile, appréhendé en tant qu’auteur (homme de note/ de rote pouvant désigner l’homme de lettres, le «doux poète» musicien, le chantre, le vielleur des passions humaines, des affections tendres), mais aussi et surtout comme un sujet moral en rapport avec la légende médiévale de Virgile - d’origine populaire, spécialement napolitaine, ou d’origine littéraire -, qui l’inscrivait parmi les exempla 12 majorum, où il possédait la fonction de magicien farceur ou de sorcier redoutable, pratiquant l’art de la nigromancie, qu’Adenet le Roi qualifie de merveilleuse clergie 13 . Homme de note pourrait être compris comme l’équivalent de poète-magicien, d’homme à sortilèges, à en juger d’après les exemples 20/ 21 et l’expression art notoire, cités ci-dessus. L’auteur se rallie peut-être aux accusations de plagiat lancées contre le poète par des biographies virgiliennes 14 , condamne «ce séducteur dangereux des imaginations» 15 et évoque ses «faits et gestes» 16 colportés par les récits légendaires. 11 Sur Virgile et le panier ainsi que sur la vengeance (cf. RenContrR, v. 29403-534), toutes références dans Spargo 1934: 136-206; Faictz merveilleux de Virgille, Comparetti 1896/ 2: 290-91). Dans la Fonteinne amoureuse, Guillaume de Machaut a donné au récit une forme bien plus décente que celle qui se trouve dans Renart le Contrefait (ca 1361, GuillMachH, vol. 3, p. 208) ou dans le Champion des Dames (ca 1440-1442, Martin Le Franc, Champion dames D., vol. 2, p. 79- 80) ou encore dans JPreisMyrB, vol. 1, p. 252. Ces deux épisodes croustillants sont gravés dans un peigne français en ivoire datant de la fin du XIV e ou du début du XV e siècle dont on peut voir la reproduction dans Storost 1956: 192, Tafel I, Abb. 2. Pour les nombreuses représentations de l’anecdote «Virgile [ou d’autres personnages connus, comme Hippocrate] et le panier» dans l’iconographie, on consultera Spargo 1934: 142, 144, 184, 186, 188, 260. 12 Selon J. Le Goff, l’exemplum est «un récit bref donné pour véridique et destiné à être inséré dans un discours (en général un sermon) pour convaincre un auditoire par une leçon salutaire» (C. Brémond/ J. Le Goff/ J.-C. Schmitt, L’«Exemplum», Turnhout 1982, p. 37-38). 13 CleomH, v. 1645-46, 1735. 14 Vincent de Beauvais consacre à Virgile plusieurs chapitres du livre VI du Speculum historiale. On entend le poète répondre à ses adversaires qui l’accusaient de plagiat. Nous renvoyons à l’excellent article de Berlioz 1985: 82-83, 91. Il est certain que grâce au Speculum historiale la légende virgilienne gagna une audience considérable et qu’elle trouva dans cet ouvrage, dès le milieu du XIII e siècle, un vecteur privilégié dont le succès ne devait pas se démentir jusqu’au début du XVI e siècle. 15 Le Virgile des clercs médiévaux ne fut pas que le maximus poetarum, stella poetarum. Il fut aussi l’écrivain païen qui attirait la méfiance. Les abbés de Cluny notamment n’ont cessé de met- Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 171 Les vers «Mais on densa selon sa note Et fut trompé par tromperesse» (3858- 59), proprement «on dansa au son de son instrument», d’où figurativement «on agit conformément à la façon de faire de Virgile (qui consistait à duper les autres)» et il fut berné par une femme fallacieuse, contiennent une allusion transparente à la célèbre scène du panier 17 : Virgile séduit par la fille de l’empereur, accepte son rendez-vous, dans la tour qu’elle habite. Elle hisse le poète dans une corbeille, mais l’arrête à mi-chemin, le laissant suspendu pendant une demi-journée entre ciel et terre. La ville entière vient ensuite contempler le puissant magicien qui savait tout, sauf de quoi les femmes étaient capables. Épisode qui a été rapporté, par exemple, dans El libro de buen amor (ca 1343) de Juan Ruiz, sous le titre général Aqui fabla del pecado de la luxuria 18 . Cette anecdote, qu’on racontait dans le même esprit que celle d’Aristote chevauché par une femme, on la rapportait également d’Hippocrate. L’exemple de Virgile, victime de la ruse de la fille de l’empereur, longuement développé dans Le livre du cuer espris (1457) du «bon roi» René d’Anjou 19 , roman de chevalerie allégorique contemporain du Chevalier des dames, montre que le sage philosophe n’a su résister au désir provoqué par l’amour. Selon René d’Anjou et le Dolent fortuné, l’intelligence dont il était doté ne le rend que plus coupable, plus ridicule et plus blâmable. Le personnage de Virgile, saisi par l’anectre en garde les frères contre les pernicieuses séductions du poète mantouan. Maieul le Provencal, qui gouverna Cluny dans la seconde moitié du X e siècle, citait volontiers les écrits des auteurs païens de l’Antiquité qui lui semblaient confirmer les vérités évangéliques. Parmi eux figurait Virgile, contre lequel il ne cessa de mettre en garde ses jeunes moines, cf. M.-C. Garand, «Copistes de Saint Maieul (948-994)», BECh. 136 (1978): 5; cf. aussi Berlioz 1985: 76-80. 16 Cf. les Faictz merveilleux de Virgille, Comparetti 1896/ 2: 282-300. 17 Le récit de la mésaventure du poète prisonnier dans sa corbeille figure dans le roman de Renart le Contrefait (ca 1342, RenContrR, v. 29403-92; la vengeance de Virgile y occupe les v. 29493-534) et apparaît, en tant qu’exemple moral, dans les Croniche de Giovanni Sercambi, écrites vers 1400, cf. Spargo 1934: 44-45, 136-97, 337-38 N48. Cet épisode fameux sera bien souvent lié dans l’iconographie à celui d’Aristote chevauché par la maîtresse d’Alexandre. À l’entrée de la nef de l’église Saint Pierre de Caen, le voyageur peut remarquer un chapiteau historié du XIV e siècle. On reconnaît, d’abord, Virgile suspendu dans la corbeille. Mais non loin de lui, un autre grand homme de l’Antiquité apparaît dans une posture plus humiliante encore: Aristote porte sur son dos la jeune maîtresse d’Alexandre. Dans de nombreuses œuvres d’art on voit souvent près de Virgile dans le panier, Aristote transformé en monture. On retrouve la légende de Virgile associée à celle d’Aristote au tombeau de Philippe de Commynes, l’historien de Louis XI, qui mourut en 1511. E. Mâle s’est penché sur les représentations iconographiques de ces deux vieux fabliaux, qui, tout en faisant sourire pouvaient instruire, et a mis en valeur leur aspect didactique et moral, cf. «Virgile dans l’art du Moyen Âge français», SM 5 (1932): 325-31. 18 Spargo 1934: 35-36 et 333-34 N37. 19 Dans la longue description consacrée aux blasons des amoureux exposés dans le cimetière d’Amours, sont mentionnés, outre les ciseaux de Dalila, la bride et la selle d’Aristote «chevauché comme une beste» et à qui «sa scïence peu valut» car «Amours son sens lors lui tolut» (Cuer am. espris W., p. 164), la corbeille qui «est proprement celle la En laquelle pendit Virgille Par une dame moult subtille, Qui lui sceust telz raisons monstrer Qu’elle le fist dedans entrer, Disant que jamais autrement Ne la pouoit veoir nullement. Et lui qui estoit d’elle pris Y entra, dont moult fut repris, Car incontinent de ce lieu Le tira jusques au meillieu Et puis le laissa la pendu» (id., p. 163). Nadine Steinfeld 172 dote chrétienne moralisatrice, n’est donc pas proposé comme un héros dont le prestige et les qualités morales faisaient un modèle à imiter, mais comme une image nuancée imposée à la méditation des lecteurs: Son sens fut mal lors despendu, Car de tous ceulx de la cité Fut la congneu et visité. Amours ainsi le desprisa Pource que toujours peu prisa Virgille le povoir d’Amours; Or en fut pugny par telz tours Comme voyez ycy endroit. Ne lui valut alleguer droit N’estre clerc, ningromant ne saige, Il lui fut force faire hommaige, Humblement lui crïant mercy, Et pour memoire est pendue cy La corbeille, et tousjours sera, Tant que le monde durera (Cuer am. espris W., p. 163- 64) Plus est l’omme sage et expert Et moins y doit on consentir Chose par quoy honneur se pert, Ne Dieu reprouche y peut sentir; Mais quant son cuer veult assentir A beau parler de meschans femmes, Pourvoie donc du repentir, S’il a mal c’est sa faulte mesmes (Chevalier des dames, éd. Miquet, v. 3812-19). La note qui est attachée à la mémoire de Virgile par l’auteur du Chevalier des dames est une mauvaise note, comme l’autorise à penser le vers suivant: «Et en tromper n’avoit paresse» (v. 3857). Qui ignore que Virgile au Moyen Âge passait pour un magicien, se méprend sur l’appréciation portée ici à son égard: il est envisagé non comme un grand homme avantageusement connu, mais comme un personnage légendaire, fréquemment cité dans la littérature exemplaire, qui «mesusoit de scïence» (v. 1358). L’apparition de Virgile dans la fonction de mage et de nécromant dans la tradition littéraire médiévale explique les actes peu méritoires auxquels il est fait allusion dans les v. 3852-59 et impose, selon le Dolent fortuné, l’image d’un personnage négatif: le maître aux connaissances profondes et aux pouvoirs étendus est cité pour illustrer la stupidité et l’impuissance masculines devant le pouvoir de séduction des femmes et les pièges qu’elles mettent en œuvre pour arriver à leurs fins cachées «Mais on densa selon sa note Et fut trompé par tromperesse» (v. 3858-59). Le contexte fait ici référence aux anecdotes de la légende qu’autour du nom de Virgile le Moyen Âge avait bâtie. Le Virgile médiéval, magicien farceur ou sorcier redoutable, le savant changé en amoureux bafoué et tourné en dérision, esquissé dans le Chevalier des dames, est un héros sulfureux et honni, un «homme de note» (v. 3856). Conclusion Quelles sont, pour finir, les enseignements à tirer de cette recherche? Nous en voyons deux. La traque des mots fantômes menée à travers le vénérable et incontournable Dictionnaire de l’ancienne langue de Godefroy trouve ici sa justification, puisqu’elle a permis d’y débusquer une mélecture vieille de plus de cent cinquante ans, à laquelle l’édition de textes scientifique a donné malheureusement, à partir de 1990, de l’assise et de l’aplomb. Le piège de l’interprétation moderne «Virgile Le moyen français de note «de notoriété» a-t-il vraiment existé? 173 était un homme de notoriété», qui conduit à un contre-sens sur le texte et s’accorde mal avec le contexte, aurait pourtant pu être évité si l’éditeur, d’une part, n’avait pas suivi aveuglément Gdf. et n’avait pas omis de consulter le FEW et si, d’autre part, il avait cherché à comprendre de quoi parle l’auteur dans le passage concerné. Les allusions à la vie du Virgile médiéval, comprises de tous à l’époque, auraient au moins mérité d’être élucidées par des notes explicatives pour les lecteurs contemporains. Le magicien farceur de la légende populaire aurait-il sévi une fois de plus et attiré une âme crédule dans un de ses pièges inoffensifs et comiques? Pour finir, s’il est vrai que l’image de Virgile au Moyen Âge connut des fortunes diverses, elle eut, peut-être aussi, à pâtir d’une préjudiciable mélecture. En effet, il existe un exemplum, tiré de l’Alphabetum narrationum du dominicain Arnold de Liège (avant 1345), qui, sous la rubrique Virginitas, fait de Virgile . . . le meurtrier de sa fille, car, comme nous l’apprend le texte, il aurait préféré tuer une vierge plutôt que d’être le père d’une fille corrompue. Il s’agit très probablement d’une erreur de copiste qui a reproduit Virgilius au lieu du plébéien Virginius. La version anglaise de l’Alphabetum narrationum contient, elle aussi, cette erreur de plume 20 . En somme, une abominable méprise qui a failli au poète mantouan d’«estre notez d’aucune note d’infamie», non seulement sur le continent, mais aussi en Angleterre. Nancy Nadine Steinfeld Bibliographie Sources lexicographiques consultées Chastell: Heilemann, K. 1937: Der Wortschatz von Georges Chastellain, Leipzig DiStefLoc: Di Stefano, G. 1991: Dictionnaire des locutions en moyen français, Montréal DG: Hatzfeld, A./ Darmesteter, A. s.d. [1890-1900]: Dictionnaire général de la langue française du commencement du XVII e siècle à nos jours, Paris DHLF: Rey, A. (dir.) 2 1998 [ 1 1992]: Dictionnaire historique de la langue française, Paris DMF2010: ATILF CNRS & Nancy-Université 2010: Dictionnaire du Moyen Français (DMF2010), Nancy, site internet: http: / / www.atilf.fr/ dmf FEW: Wartburg, W. von et al. 1922-2003: Französisches Etymologisches Wörterbuch. 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